Estrie

À Windsor, une épicerie communautaire comble le vide laissé par le marché et l'État

L'ouverture de l'épicerie de proximité Oasis au centre-ville de Windsor illustre un phénomène estrien : quand plus personne ne vend de légumes frais à pied, ce sont les bénévoles qui prennent le relais.

Il faut parfois une petite épicerie pour révéler un grand problème d'aménagement. À Windsor, dans la MRC du Val-Saint-François, l'ouverture d'un commerce alimentaire de proximité au centre-ville — l'épicerie Oasis — a été présentée par Radio-Canada comme une initiative communautaire destinée aux résidents sans véhicule, désireux d'acheter des produits frais et locaux. Derrière la nouvelle, en apparence modeste, se cache un dossier qui traverse toute l'Estrie rurale : celui de l'accès physique à la nourriture dans des municipalités conçues, depuis cinquante ans, autour de l'automobile.

Un centre-ville, mais pas d'épicerie à distance de marche

Windsor compte un peu plus de 5 000 habitants selon les données du recensement de 2021 de Statistique Canada. C'est une ville industrielle historique, structurée autour de l'usine de papier et d'un noyau villageois traditionnel, la rue Principale, où subsistent commerces de services, pharmacie, restaurants et institutions. Mais comme dans des dizaines de petites villes québécoises, l'offre alimentaire s'est progressivement déplacée : les grandes surfaces et les supermarchés à bannière s'installent en périphérie, près des axes routiers, là où le stationnement est abondant et le terrain moins cher.

Pour un ménage motorisé, la différence est négligeable : trois minutes de voiture. Pour un aîné qui a remis son permis, une personne à mobilité réduite, un ménage à faible revenu ou un jeune sans véhicule, la même distance devient une expédition. C'est précisément ce segment de la population que vise Oasis, selon ce qu'en rapporte Radio-Canada : offrir, à pied, des fruits, des légumes et des produits locaux au cœur même de la ville.

Le phénomène porte un nom dans la littérature scientifique et dans les documents de santé publique : le désert alimentaire. L'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et l'Observatoire québécois des inégalités ont documenté à plusieurs reprises ces zones où l'accès à des aliments frais et abordables est limité par la distance, le revenu ou l'absence de transport. La définition la plus courante s'appuie sur un seuil de distance — souvent 1 km en milieu urbain, davantage en milieu rural — au-delà duquel un ménage sans voiture est considéré comme mal desservi.

L'accès à la nourriture est devenu un enjeu de mobilité

C'est là le cœur du dossier windsorois : le problème n'est pas d'abord la disponibilité des aliments, mais la capacité de s'y rendre. En Estrie, le transport collectif interurbain et rural demeure limité. La MRC du Val-Saint-François offre un service de transport collectif et adapté, mais avec des fréquences qui n'ont rien de comparable à un réseau urbain. Se rendre à l'épicerie devient alors une opération planifiée : réserver, attendre, revenir avec ce qu'on peut porter.

Ce déplacement du problème — de l'alimentation vers la mobilité — a une conséquence politique importante. Il signifie que la solution ne relève pas seulement du ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation ou de la santé publique, mais aussi de l'urbanisme, du zonage commercial et du transport. Or, ces leviers appartiennent aux municipalités et aux MRC, qui disposent rarement des moyens financiers de contrer la logique de marché qui vide les rues principales.

Les plans métropolitains et les orientations gouvernementales en aménagement du territoire — notamment la Politique nationale d'architecture et d'aménagement du territoire adoptée par Québec en 2022 — insistent pourtant sur la consolidation des noyaux villageois et la réduction de l'étalement. Sur le terrain, la mise en œuvre reste lente : un règlement de zonage n'empêche pas un supermarché de fermer, et n'oblige personne à en ouvrir un.

Quand le communautaire remplace le commerce

Ce vide, ce sont des organismes qui le remplissent. L'Estrie n'en est pas à son premier essai. La région a vu naître, depuis une quinzaine d'années, un écosystème d'initiatives d'alimentation de proximité : marchés de solidarité, groupes d'achat, frigos communautaires, paniers de fruits et légumes à prix réduit, épiceries solidaires. À Sherbrooke, des acteurs comme Moisson Estrie et divers organismes de sécurité alimentaire travaillent depuis longtemps sur l'accessibilité économique; l'enjeu à Windsor ajoute une dimension géographique.

Le modèle de l'épicerie communautaire n'est pas propre au Québec. Il s'inspire de formules coopératives et d'épiceries sociales largement répandues en Europe et aux États-Unis, où des collectivités rurales rachètent ou relancent le dernier commerce alimentaire du village. Au Québec, les coopératives de solidarité en alimentation existent notamment dans le Bas-Saint-Laurent, en Gaspésie et dans Charlevoix, souvent avec un appui du Réseau COOP ou des centres locaux de développement.

Mais ces projets reposent presque tous sur le même trépied fragile : bénévolat, subventions ponctuelles et engagement d'une poignée de personnes-clés.

La question qui fâche : la viabilité

Une épicerie, même petite, c'est un commerce à faible marge. Le secteur de l'alimentation au détail fonctionne traditionnellement avec des marges nettes de l'ordre de 1 à 3 %, ce qui suppose des volumes importants et une chaîne d'approvisionnement optimisée. Une épicerie de quartier de quelques centaines de pieds carrés, sans pouvoir d'achat de groupe, achète plus cher et vend en plus petites quantités. Le gaspillage sur les produits frais — les plus périssables et justement ceux dont l'accès pose problème — est un risque constant.

Trois écueils reviennent systématiquement dans l'évaluation de ce type de projet :

L'essoufflement du bénévolat. Les initiatives communautaires démarrent souvent avec un noyau motivé. Trois ans plus tard, la rotation des bénévoles, le vieillissement des équipes et la fatigue des porteurs de projet peuvent tout compromettre. Aucun modèle d'affaires solide ne repose sur du travail gratuit indéfiniment.

Le financement par projet. Les programmes gouvernementaux et philanthropiques financent volontiers le démarrage — équipements, réfrigération, aménagement — mais beaucoup moins l'exploitation courante : salaires, loyer, électricité. Or c'est le fonctionnement, pas le lancement, qui coule les commerces.

Le seuil de clientèle. Pour survivre, une épicerie a besoin d'un achalandage régulier. Si elle ne sert que les ménages sans voiture, sa base est étroite. Si elle veut attirer aussi les automobilistes, elle doit concurrencer les prix des grandes bannières, ce qu'elle ne peut pas faire.

Les projets qui durent trouvent généralement une réponse hybride : diversification des revenus (café, comptoir de prêt-à-manger, point de service postal, dépôt de paniers agricoles), soutien municipal récurrent sous forme de loyer symbolique ou de taxes réduites, et statut coopératif qui fidélise une clientèle-membre.

Ce que Windsor dit du reste de l'Estrie

Le cas windsorois n'est pas isolé. Plusieurs municipalités de l'Estrie — dans le Haut-Saint-François, le Granit, les Sources — vivent la même érosion commerciale. Quand le dernier dépanneur-épicerie ferme, la municipalité perd bien plus qu'un commerce : elle perd un point de rencontre, un employeur local, un argument de rétention pour ses aînés et un service de base pour attirer de nouvelles familles.

À l'inverse, l'actualité estrienne récente rappelle où vont les grands investissements publics : Radio-Canada rapportait l'inauguration d'un pavillon de 50 M$ au Cégep de Drummondville et l'engouement pour la formation professionnelle au Centre 24-Juin de Sherbrooke, tandis que les travaux routiers occupaient l'espace médiatique sherbrookois avec la réouverture de l'intersection Portland et Jacques-Cartier. Ces investissements sont légitimes et nécessaires. Ils illustrent toutefois un déséquilibre : les grandes infrastructures se concentrent dans les pôles, pendant que les services de proximité des petites villes reposent sur des levées de fonds et du bénévolat — comme cette équipe de hockey U15 de Sherbrooke qui, selon Radio-Canada, cherche du financement pour se rendre aux Championnats canadiens.

Ce qu'il faudrait surveiller

Le succès d'Oasis ne se mesurera pas au ruban coupé, mais dans dix-huit à trente-six mois. Trois indicateurs mériteront d'être suivis : le taux de fréquentation hors des heures de pointe, la part des produits frais dans le chiffre d'affaires, et la capacité de l'organisme à convertir des subventions de démarrage en revenus autonomes.

Et une question de fond restera posée aux élus estriens : l'accès à des aliments frais à distance de marche est-il un service essentiel, au même titre que l'eau potable et le déneigement? Si la réponse est oui, il faudra cesser de le traiter comme un projet communautaire à financer au cas par cas — et commencer à l'inscrire dans les schémas d'aménagement.

Pour l'instant, à Windsor, ce sont des bénévoles qui répondent à la question.