Robotique

Un humanoïde à 35 kg piratable par Bluetooth : le trou béant de la cybersécurité robotique

Deux failles critiques permettent une prise de contrôle root à distance du robot humanoïde Unitree G1 EDU, vendu aux universités et aux laboratoires. Personne, au Québec, ne certifie ces machines avant leur entrée en milieu de travail.

Imaginez la scène : un laboratoire universitaire, un robot humanoïde d'un mètre trente immobile dans un coin, en attente de sa prochaine démonstration. Dans le corridor, à une dizaine de mètres, quelqu'un ouvre un ordinateur portable. Aucun mot de passe Wi-Fi, aucun accès au réseau de l'établissement, aucun badge. Seulement une puce Bluetooth. Quelques minutes plus tard, cette personne détient les privilèges administrateur complets sur la machine — caméras, micros, moteurs.

Ce scénario n'est pas une fiction de conférence de sécurité. C'est la conclusion de travaux publiés par le chercheur en sécurité Olivier Laflamme, dont The Hacker News a rapporté les détails : deux chaînes d'exécution de code à distance avec privilèges root, indépendantes l'une de l'autre, affectant l'Unitree G1 EDU. Les vulnérabilités sont répertoriées sous les identifiants CVE-2026-76639 et CVE-2026-76640.

Deux chemins vers la racine du système

Les deux failles n'empruntent pas la même route, et c'est précisément ce qui les rend préoccupantes.

La première passe par le réseau : une chaîne impliquant les composants `chat_go` et `bashrunner` du robot permet à un attaquant situé sur le même segment réseau — ou en position adjacente — d'obtenir l'exécution de commandes arbitraires. Autrement dit, un visiteur connecté au Wi-Fi d'un laboratoire, ou un appareil compromis quelque part sur l'infrastructure, suffit.

La seconde est plus troublante encore. Elle exploite la pile Bluetooth Low Energy (BLE), le protocole utilisé notamment pour l'appairage initial du robot et la configuration de sa connexion sans fil. Cette voie mène directement à un accès root sur le PC de locomotion, soit l'ordinateur qui commande les articulations et l'équilibre de la machine. La portée du BLE se compte en dizaines de mètres. Il n'y a rien à contourner sur le plan réseau : il suffit d'être physiquement à proximité.

Un accès root sur le contrôleur de locomotion, ce n'est pas un enjeu abstrait de confidentialité de données. C'est la capacité d'ordonner à une masse mobile de plusieurs dizaines de kilogrammes de bouger, de tomber ou de foncer. Le G1 pèse environ 35 kg selon les spécifications publiées par Unitree, mesure autour de 1,32 m debout, et embarque un ensemble de capteurs — LiDAR 3D, caméra de profondeur, microphones — qui en font simultanément un capteur de surveillance ambulant.

Unitree, un habitué des mauvaises nouvelles en sécurité

Ce n'est pas la première fois que le constructeur chinois se retrouve sur la sellette. En 2025, des chercheurs avaient documenté une vulnérabilité surnommée « UniPwn », qui touchait plusieurs modèles de la marque, dont le G1 et le quadrupède Go2. Le problème : une clé de chiffrement codée en dur dans le service Bluetooth de configuration, permettant à quiconque connaissant cette clé d'injecter des commandes lors de l'appairage. Les auteurs de cette recherche avaient explicitement évoqué un risque de propagation « de type ver » — un robot compromis pouvant à son tour infecter les robots Unitree à sa portée.

Toujours en 2025, des travaux avaient également mis en lumière des transmissions de télémétrie non sollicitées depuis certains appareils Unitree vers des serveurs situés en Chine, un enjeu qui avait relancé le débat sur la souveraineté des données dans les laboratoires occidentaux utilisant ce matériel. Le nouveau signalement s'inscrit donc dans une série, pas dans un accident isolé.

Ce qui distingue le G1 EDU des autres produits de la gamme, c'est sa clientèle. Le suffixe « EDU » ne trompe pas : cette version, plus coûteuse et plus ouverte que le modèle grand public, est explicitement destinée aux universités, aux collèges techniques et aux laboratoires de recherche. Elle donne accès aux interfaces de programmation de bas niveau, aux SDK, à la commande directe des articulations. C'est précisément ce qui en fait un excellent outil pédagogique — et une cible dont la surface d'attaque est plus large par conception.

Le calendrier ne pourrait pas être pire

Ces révélations tombent dans un moment charnière. Les robots quittent les vitrines des salons technologiques pour entrer dans des environnements de travail réels.

WIRED a documenté les expérimentations de Meta dans ses centres de données, où l'entreprise teste des robots capables de remplacer des câbles, de redémarrer des serveurs et d'exécuter d'autres tâches jusqu'ici confiées à des techniciens. L'article fait état d'inquiétudes chez certains employés quant à l'avenir de leurs postes. Mais il y a une autre lecture possible : un robot autorisé à manipuler physiquement l'infrastructure d'un centre de données devient, s'il est compromis, un vecteur d'attaque matériel à l'intérieur du périmètre le mieux gardé d'une entreprise technologique.

En parallèle, Clubic rapporte qu'Anthropic pousse un « Model Hardware Standard », une tentative de faire pour le matériel ce que le Model Context Protocol (MCP) a fait pour les outils logiciels : offrir une interface normalisée permettant aux agents d'intelligence artificielle de piloter des microscopes, des bras robotisés ou des instruments de laboratoire. L'intention est légitime — l'industrie manque cruellement de standards d'interopérabilité. Mais brancher des agents autonomes sur des actionneurs physiques alors que les couches basses de ces mêmes machines n'ont pas de garantie de sécurité élémentaire relève d'un pari inquiétant.

La recherche académique, elle, ne s'y trompe pas. Parmi les prépublications récentes sur arXiv figure TrapVLA, un travail décrivant une attaque par porte dérobée contre les modèles vision-langage-action : des déclencheurs textuels discrets qui induisent des modes de défaillance précis et configurés d'avance, plutôt qu'un simple plantage. On passe de « le robot échoue » à « le robot échoue exactement comme l'attaquant l'a décidé ». La distinction est capitale.

La question québécoise : qui signe?

Voilà l'angle mort. Un four industriel, un chariot élévateur, un appareil de levage : tous relèvent, au Québec, d'un cadre reconnu. La Loi sur la santé et la sécurité du travail impose à l'employeur de fournir un équipement sécuritaire, la CNESST peut inspecter et exiger des correctifs, et des normes du Groupe CSA encadrent la sécurité des machines industrielles — y compris les robots, à travers les séries dérivées de l'ISO 10218 et de la spécification technique ISO/TS 15066 sur la collaboration humain-robot.

Mais ces normes portent essentiellement sur la sécurité mécanique : distances de séparation, limites de force, arrêts d'urgence. Elles supposent implicitement que la commande du robot est légitime. Aucune d'elles ne demande : que se passe-t-il si un tiers prend le contrôle de la machine par Bluetooth depuis le stationnement?

La question n'a rien d'académique. Des humanoïdes Unitree circulent déjà dans des laboratoires nord-américains, y compris au Québec, où plusieurs universités et centres de recherche en robotique s'équipent en plateformes de ce type parce qu'elles coûtent une fraction du prix des concurrents occidentaux. Un cégep en technologie physique, une chaire de recherche, un intégrateur qui teste une cellule de travail : personne, dans cette chaîne, n'est tenu par la loi de faire auditer le micrologiciel de la machine avant qu'elle ne partage un plancher avec des humains.

Et en cas d'incident? Si un robot détourné blesse quelqu'un, la responsabilité incombe-t-elle au fabricant, au distributeur, à l'établissement qui l'a déployé, à l'attaquant introuvable? Le régime de responsabilité du fait des produits n'a jamais été pensé pour un bien qui peut être reprogrammé à distance, à l'insu de son propriétaire, par un inconnu.

Ce qu'il faudrait faire, maintenant

À court terme, les recommandations sont banales mais rarement appliquées : segmenter les robots sur un réseau isolé, désactiver le Bluetooth hors des phases de configuration, mettre à jour les micrologiciels dès que Unitree publie des correctifs, et traiter tout humanoïde connecté comme un poste de travail non fiable plutôt que comme un appareil électroménager.

À moyen terme, il manque une pièce structurelle : une exigence de divulgation coordonnée des vulnérabilités et un minimum de garanties de sécurité intégrées comme condition de mise en marché des robots mobiles. L'Union européenne avance sur ce terrain avec son règlement sur la cyberrésilience, qui imposera progressivement des obligations de sécurité aux produits comportant des éléments numériques. Le Canada, lui, n'a pas d'équivalent en vigueur pour le matériel robotique.

En attendant, la responsabilité repose entièrement sur l'acheteur. Un laboratoire qui commande un G1 EDU achète une plateforme de recherche remarquable pour son prix — et, dans l'état actuel des choses, une machine dont la sécurité informatique tient à la bonne volonté de son fabricant.