La négociation est au point mort. Une centaine de travailleurs syndiqués du Syndicat des Métallos sont en lock-out à l'usine de Siemens Énergie de Trois-Rivières, et le syndicat a choisi une stratégie qui sort du répertoire habituel des moyens de pression : interpeller le principal client de l'employeur, Hydro-Québec, pour qu'il « rappelle l'employeur à l'ordre » avant de continuer à lui acheter des transformateurs de puissance.
L'information a été rapportée le 28 août par Le Nouvelliste. Elle mérite d'être décortiquée, parce qu'elle touche à trois questions qui dépassent largement le conflit de travail lui-même : la place stratégique de cette usine mauricienne dans la chaîne d'approvisionnement électrique du Québec, les limites réelles du pouvoir d'achat d'une société d'État comme levier de politique du travail, et le silence des partis politiques sur ce type de conditionnalité sociale, en pleine campagne électorale provinciale.
Une usine qui pèse plus lourd que ses cent emplois
L'établissement trifluvien de Siemens Énergie fabrique des transformateurs de puissance — ces équipements massifs, souvent conçus sur mesure, qui permettent d'élever ou d'abaisser la tension entre les lignes de transport et les réseaux de distribution. C'est un créneau industriel où le Québec compte peu de joueurs, où les délais de livraison se comptent en années et où la demande mondiale a explosé.
Ce dernier point est central. Depuis 2022, l'électrification des transports, la multiplication des centres de données et le remplacement d'équipements vieillissants un peu partout en Amérique du Nord ont provoqué une pénurie mondiale de transformateurs de puissance. Les carnets de commandes des grands fabricants — Siemens Énergie, Hitachi Energy, GE Vernova — sont pleins pour plusieurs années. Siemens Énergie a d'ailleurs annoncé à répétition des hausses de capacité dans sa division Grid Technologies, dont les résultats trimestriels publiés en 2025 affichaient une croissance à deux chiffres et un carnet de commandes record à l'échelle du groupe.
Ce contexte a une conséquence directe sur le rapport de force. Un employeur qui a du mal à écouler sa production a intérêt à éviter l'arrêt de travail. Un employeur dont le carnet de commandes est saturé et dont les clients ont peu d'alternatives dispose, à l'inverse, d'une marge de manœuvre plus confortable pour imposer un lock-out. C'est précisément ce déséquilibre que les Métallos tentent de corriger en s'adressant au client plutôt qu'à l'employeur.
Pour la Mauricie, l'enjeu est aussi économique. La région a vécu la désindustrialisation de plein fouet — pâtes et papiers, textile, métallurgie — et chaque plateforme manufacturière de haute valeur ajoutée qui subsiste à Trois-Rivières compte double : pour les salaires directs, mais aussi pour la crédibilité de la région comme lieu de production industrielle avancée. Un conflit de travail qui s'étire dans une usine de ce type envoie un signal qui dépasse les murs de l'entreprise.
Ce qu'Hydro-Québec peut faire, et ce qu'elle ne peut pas faire
La demande syndicale est habile sur le plan de la communication. Elle est plus fragile sur le plan juridique.
Hydro-Québec est un acheteur majeur de transformateurs de puissance. Son Plan d'action 2035, dévoilé en novembre 2023, prévoit des investissements de l'ordre de 155 à 185 milliards de dollars d'ici 2035, dont une part considérable au chapitre du réseau de transport et de distribution. La société d'État a aussi affirmé vouloir consolider ses chaînes d'approvisionnement et augmenter le contenu québécois de ses achats. Sur le papier, elle a donc un pouvoir de marché considérable.
Dans les faits, plusieurs contraintes se dressent. D'abord, les règles de passation des marchés publics. Hydro-Québec est assujettie à un cadre d'approvisionnement encadré par la Loi sur les contrats des organismes publics et par les accords de libéralisation des marchés — l'Accord de libre-échange canadien, l'Accord économique et commercial global avec l'Union européenne, l'Accord de commerce et de coopération entre le Québec et l'Ontario. Ces accords limitent la capacité d'un organisme public d'écarter un fournisseur pour des motifs qui ne sont pas prévus aux documents d'appel d'offres. Or, un conflit de travail légal — et un lock-out est un moyen de pression légal lorsque les conditions du Code du travail sont réunies — n'est pas, en soi, un motif d'exclusion.
Ensuite, il y a la question des contrats déjà signés. Suspendre unilatéralement des achats en cours pour faire pression sur un fournisseur exposerait la société d'État à des recours contractuels, sans compter les risques pour son propre échéancier de travaux.
Enfin, il y a l'argument de la substitution. Dans un marché mondial en pénurie, changer de fournisseur pour des transformateurs de puissance ne se fait pas en quelques semaines. Les équipements sont largement sur mesure, les délais de fabrication et de qualification sont longs, et les capacités concurrentes sont déjà réservées. La menace de retirer une commande a d'autant moins de mordant que l'acheteur en subirait lui-même les contrecoups.
Cela dit, la marge n'est pas nulle. Rien n'empêche une société d'État d'exprimer publiquement une attente, de rappeler à un fournisseur ses engagements en matière de relations de travail, ou d'intégrer à ses futurs appels d'offres des clauses de conduite responsable. C'est ce qu'on appelle, dans le jargon des marchés publics, la conditionnalité sociale : l'idée que l'argent public doit financer des emplois de qualité et non les fragiliser.
Une idée qui existe ailleurs, presque pas ici
La conditionnalité sociale n'est pas une invention syndicale québécoise. L'Organisation internationale du travail y consacre une convention, la C094 sur les clauses de travail dans les contrats publics, qui prévoit que les contrats publics comportent des clauses garantissant des conditions de travail au moins équivalentes à celles établies localement. Le Canada ne l'a pas ratifiée.
Aux États-Unis, plusieurs administrations ont expérimenté des mécanismes plus musclés : accords de neutralité patronale, ententes de travail de projet, préférences pour les entreprises ayant de bonnes pratiques de relations de travail dans les contrats d'infrastructure fédéraux. L'Union européenne a également ouvert la porte, dans sa directive sur les marchés publics, à l'intégration de critères sociaux dans l'attribution des contrats.
Au Québec, la question a été soulevée surtout sous l'angle du contenu local — l'idée d'acheter québécois pour soutenir l'industrie régionale — plutôt que sous l'angle des conditions de travail. La Stratégie gouvernementale des marchés publics et les débats sur le pouvoir d'achat de l'État ont porté sur la préférence nationale, la réciprocité tarifaire et, plus récemment, la réponse à la guerre commerciale avec les États-Unis. On l'a vu encore cette semaine : le gouvernement du Québec a assoupli les critères de son Programme d'aide d'urgence aux PME pour élargir l'accès aux entreprises frappées par les tarifs douaniers, un dossier rapporté notamment par Le Nouvelliste et Mon La Tuque. L'axe est industriel et défensif, pas social.
C'est ce qui rend la sortie des Métallos intéressante : elle importe dans le débat québécois une logique peu explorée, en l'appliquant à un cas concret et localisé.
Le silence de la campagne
La demande syndicale tombe en pleine campagne électorale provinciale, dans une région où quatre circonscriptions sont en jeu. Or, les enjeux du travail n'occupent qu'une place marginale dans les propositions économiques déposées cette semaine.
Le Parti conservateur du Québec a chiffré vendredi sa promesse de baisse d'impôt, présentée comme « historique », que Le Soleil a décortiquée avec l'aide du fiscaliste Luc Godbout. Le chef libéral Charles Milliard a présenté à Sherbrooke son « bataillon économique ». Québec solidaire, qui a complété son équipe mauricienne avec les candidatures de Katherine Heckersbruch et de Rébéka Frédette dans Champlain et Laviolette–Saint-Maurice, a plutôt insisté sur les épiceries publiques et l'encadrement des grandes chaînes d'alimentation.
Aucun de ces axes ne touche directement la question posée par les Métallos : l'État québécois devrait-il assortir ses contrats — y compris ceux de ses sociétés d'État — de conditions relatives au respect des relations de travail? La question est d'autant plus pertinente que le volume d'achats d'Hydro-Québec devrait croître fortement dans la prochaine décennie. Chaque milliard supplémentaire est un milliard de levier potentiel, ou de levier non utilisé.
Ce qu'il faut surveiller
À court terme, trois éléments détermineront la suite. D'abord, la réponse d'Hydro-Québec : un silence poli, un rappel de ses obligations contractuelles, ou une prise de position publique n'auront pas le même effet sur la table de négociation. Ensuite, la durée du lock-out : plus il s'étire, plus la pression sur les délais de livraison des équipements commandés augmente — et plus l'argument syndicat prend du poids auprès du client. Enfin, l'intervention du ministère du Travail : la conciliation, voire la médiation, reste la voie normale de dénouement d'un conflit de cette nature.
À plus long terme, ce dossier mauricien pourrait faire jurisprudence politique. Si l'idée d'un pouvoir d'achat public conditionné à des standards sociaux fait son chemin, elle ne restera pas confinée à une usine de transformateurs de Trois-Rivières. Elle touchera l'ensemble des fournisseurs de l'État, dans un contexte où celui-ci s'apprête à dépenser des sommes historiques en infrastructures énergétiques. Pour l'instant, la question est posée par un syndicat, dans une région, à propos d'une centaine d'emplois. C'est souvent comme ça que commencent les débats structurants.
