Une lettre ouverte publiée vendredi dans La Presse par une trentaine d'universitaires vient de rouvrir un débat que le Québec croyait clos depuis l'abandon d'Énergie Saguenay, en 2021 : celui de l'exportation de gaz naturel liquéfié à partir du territoire québécois. Cette fois, l'affaire se complique d'une donnée que les campagnes précédentes n'avaient pas eu à affronter. Le promoteur du terminal projeté à Baie-Comeau, rebaptisé Kino Aski GNL, compte la Nation atikamekw parmi ses actionnaires.
Un projet renommé, une gouvernance transformée
Le projet est porté depuis 2024 par Marinvest Energy Canada, filiale du groupe norvégien Marinvest Energy, qui vise la construction d'un terminal de liquéfaction et d'exportation de gaz naturel dans le secteur portuaire de Baie-Comeau, sur la Côte-Nord. Le gaz proviendrait de l'Ouest canadien, transiterait par le réseau gazier existant, puis serait liquéfié avant d'être chargé sur des méthaniers à destination principalement de l'Europe. Les volumes évoqués tournent autour de 10 millions de tonnes par année, ce qui placerait l'installation parmi les plus importantes infrastructures énergétiques jamais construites au Québec.
Le changement de nom n'est pas cosmétique. « Kino Aski » est une expression atikamekw, et l'arrivée de la Nation atikamekw dans l'actionnariat, annoncée au cours de la dernière année, transforme la nature politique du dossier. Radio-Canada, qui a rapporté vendredi la publication de la lettre ouverte, souligne que l'entreprise est désormais « détenue en partie » par la Nation. Le promoteur ne se présente plus comme un investisseur étranger venu exploiter une ressource canadienne : il se présente comme un partenariat entre un groupe norvégien et une nation autochtone qui revendique un droit de regard sur le développement économique de son territoire ancestral, le Nitaskinan.
Cette reconfiguration prive les opposants d'un argument qui avait été central dans la bataille contre GNL Québec. À l'époque, l'opposition des Premières Nations — notamment de plusieurs communautés innues et de l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador — avait constitué l'un des piliers de la contestation, aux côtés des arguments scientifiques sur le climat et des inquiétudes concernant les bélugas du Saguenay. Le front était clair : nations autochtones, groupes environnementaux et une partie de la communauté scientifique d'un côté; promoteur et investisseurs de l'autre.
Ce que reprochent les trente signataires
Les universitaires signataires — chercheurs en sciences de l'environnement, en économie, en droit et en sciences sociales — soutiennent essentiellement que le projet est incompatible avec l'état des connaissances scientifiques sur le climat. L'argument tient en trois temps.
Premièrement, la trajectoire d'émissions. Le Québec s'est fixé une cible de réduction de 37,5 % de ses émissions de gaz à effet de serre sous le niveau de 1990 d'ici 2030, et la carboneutralité pour 2050. Un terminal de liquéfaction est une installation à forte intensité énergétique : la réfrigération du méthane jusqu'à -162 °C consomme d'énormes quantités d'énergie. Même alimenté à l'hydroélectricité, le terminal ajouterait des émissions au bilan québécois, sans compter les émissions en amont liées à l'extraction et au transport, et celles en aval liées à la combustion à l'étranger.
Deuxièmement, l'argument de la substitution. Les promoteurs de projets de GNL avancent invariablement que leur gaz remplacera du charbon dans les pays importateurs, produisant un gain climatique net. Plusieurs travaux publiés depuis 2024, dont ceux du chercheur Robert Howarth de l'Université Cornell, contestent frontalement ce raisonnement en intégrant les fuites de méthane sur l'ensemble de la chaîne — extraction, transport, liquéfaction, navigation. Le méthane est un gaz à effet de serre dont le pouvoir de réchauffement est plusieurs dizaines de fois supérieur à celui du CO₂ sur un horizon de vingt ans. Selon cette lecture, l'avantage du GNL sur le charbon s'effrite, voire disparaît.
Troisièmement, le risque d'actif échoué. L'Agence internationale de l'énergie anticipe depuis plusieurs années une surcapacité mondiale de liquéfaction à l'horizon 2030, alimentée par la vague de projets américains, qataris et australiens. Un terminal dont la construction s'échelonnerait sur plusieurs années pourrait entrer en service dans un marché saturé, au moment même où la demande européenne, tirée à la hausse par la rupture avec le gaz russe depuis 2022, commencerait à refluer sous l'effet des politiques de décarbonation de l'Union européenne.
L'autodétermination économique comme argument de poids
C'est ici que le dossier devient politiquement inconfortable. Depuis l'adoption par le Canada de la Loi sur la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, dont le cinquième rapport annuel de mise en œuvre vient d'être déposé par le ministre de la Justice Sean Fraser, le discours officiel valorise le consentement préalable, libre et éclairé des peuples autochtones. Ce principe a été mobilisé, avec raison, pour bloquer des projets imposés sans consultation. Il fonctionne aussi dans l'autre sens : quand une nation choisit de s'associer à un projet, sur quelle base des tiers peuvent-ils s'y opposer en son nom?
Les conseils de bande et les nations autochtones du Québec ont massivement investi le champ du développement économique depuis vingt ans, précisément parce que la dépendance aux transferts fédéraux est perçue comme le prolongement du régime de la Loi sur les Indiens. Participer au capital d'un projet plutôt que d'en subir les retombées, c'est passer du statut de partie consultée à celui de copropriétaire. Plusieurs communautés l'ont fait dans l'éolien, la foresterie, l'hydroélectricité. Le faire dans les hydrocarbures ne change pas la logique économique, mais change radicalement la lecture morale que les milieux progressistes en font.
La question du « qui parle au nom de qui » se pose donc à plusieurs étages. Les trente universitaires parlent au nom de la science climatique, mais ils ne sont ni élus ni résidents de la Côte-Nord. La Nation atikamekw parle au nom de ses membres, mais son territoire ancestral se situe en Haute-Mauricie, à bonne distance du site d'implantation. La population de Baie-Comeau et les communautés innues de la Côte-Nord — dont Pessamit, la plus proche — vivraient les conséquences directes du trafic maritime, sans nécessairement partager les retombées de l'actionnariat.
Baie-Comeau, une région qui cherche son second souffle
On ne comprend pas ce dossier sans mesurer la situation économique de la Manicouagan. La fermeture des activités papetières, les incertitudes récurrentes autour de l'aluminerie et le déclin démographique ont fragilisé une région autrefois portée par les grands chantiers hydroélectriques. Un projet industriel promettant des centaines d'emplois de construction et un noyau d'emplois permanents rencontre nécessairement un accueil différent à Baie-Comeau qu'à Montréal ou à Québec.
Le contexte géopolitique joue aussi. Alors que les relations entre Ottawa et Washington se dégradent — tarifs douaniers, différends symboliques comme le décret de Donald Trump renommant le lac Ontario, rapporté cette semaine par France 24, Le Temps et 20 Minutes —, l'argument de la diversification des débouchés énergétiques canadiens vers l'Europe gagne en résonance politique. Des dirigeants syndicaux et industriels réunis à Ottawa vendredi pressaient d'ailleurs le gouvernement fédéral de ne pas brader ses leviers dans les négociations commerciales avec les États-Unis.
Ce qui vient ensuite
Le projet devra franchir plusieurs étapes avant toute pelletée de terre : évaluation environnementale fédérale, examen du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement au provincial, autorisations liées au transport maritime dans l'estuaire — un enjeu sensible en raison des bélugas et des baleines fréquentant le secteur. Le gouvernement du Québec n'a pas donné de signal clair, alors qu'il avait rejeté GNL Québec en 2021 en invoquant trois critères non satisfaits : réduction des émissions mondiales, acceptabilité sociale et retombées économiques suffisantes.
L'acceptabilité sociale, cette fois, sera plus difficile à trancher. Elle ne se mesurera pas seulement au nombre de signatures au bas d'une lettre ouverte, mais à la capacité des institutions québécoises d'arbitrer entre deux principes qu'elles disent tous deux respecter : la lutte contre les changements climatiques et l'autodétermination économique des Premières Nations. Le dossier Kino Aski GNL a le mérite de rendre cette tension impossible à esquiver.
