Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine

Aires protégées en Gaspésie : pourquoi la cible de 30 % ne veut rien dire sans chiffres régionaux

La SNAP Québec demande des cibles de conservation adaptées à chaque région. En Gaspésie, la question touche autant la forêt que les emplois, les municipalités et les droits des Micmacs.

La Société pour la nature et les parcs (SNAP Québec) a profité des travaux de la Commission régionale sur les ressources naturelles et le territoire de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine (CREG) pour relancer une idée qui circule depuis des années dans les milieux de la conservation : les cibles de protection du territoire devraient être déclinées région par région, plutôt que d'être uniquement calculées à l'échelle du Québec. Radio-Canada a rapporté cette prise de position, qui semble à première vue technique. Elle ne l'est pas. Elle touche directement à la question de savoir qui, en Gaspésie, décidera quelles portions de forêt publique seront soustraites à la coupe — et qui en assumera la facture.

Le problème d'une moyenne nationale

Le Québec s'est engagé à protéger 30 % de son territoire terrestre et marin d'ici 2030, un objectif calqué sur le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal adopté en décembre 2022 lors de la COP15. Le gouvernement a atteint la cible précédente de 17 % en décembre 2020, en annonçant une série d'aires protégées qui ont fait passer le réseau québécois à un peu plus de 16,7 % du territoire terrestre.

Le hic, c'est la répartition. La très grande majorité des aires protégées créées lors de cette poussée se trouvent dans le Nord-du-Québec et sur la Côte-Nord, là où les pressions industrielles sont plus faibles et où l'État possède des blocs de territoire immenses et peu convoités. Dans le sud du Québec, dans les basses-terres du Saint-Laurent et dans les régions forestières habitées, le taux de protection reste très bas — souvent sous les 5 %. La moyenne provinciale masque donc une réalité écologique fondamentale : ce n'est pas la même chose de protéger de la toundra que de protéger une érablière à bouleau jaune ou une sapinière du Bas-Saint-Laurent.

C'est exactement l'argument de fond de la SNAP Québec. Protéger 30 % du Québec sans protéger un pourcentage significatif de chaque grand ensemble écologique, c'est atteindre un chiffre sans protéger la biodiversité qu'on prétend sauver. Les milieux les plus menacés — ceux qui abritent les espèces en péril, les vieilles forêts, les habitats du saumon atlantique ou du caribou de la Gaspésie — sont précisément ceux où la conservation coûte le plus cher politiquement.

La Gaspésie, cas de figure extrême

La Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine cumule les paradoxes. C'est une région à très forte valeur écologique : le parc national de la Gaspésie, la réserve faunique des Chic-Chocs, le parc national Forillon, les rivières à saumon parmi les plus réputées d'Amérique du Nord, et l'unique population de caribous des bois au sud du Saint-Laurent, une harde résiduelle dont les effectifs se comptent en dizaines d'individus et dont la survie même est en jeu depuis des décennies.

C'est aussi une région dont l'économie repose encore lourdement sur la forêt. Les usines de transformation du bois, les entrepreneurs forestiers, les travailleurs sylvicoles et les municipalités qui vivent de cette activité forment une chaîne serrée. Dans plusieurs villages de la Haute-Gaspésie, de la Matapédia ou de l'arrière-pays de Bonaventure, une scierie, c'est le principal employeur — et une bonne part de l'assiette fiscale.

Retirer du territoire à la production ligneuse, en Gaspésie, ce n'est donc pas une abstraction comptable. Chaque kilomètre carré soustrait à la possibilité forestière se traduit par des mètres cubes en moins dans le calcul du Forestier en chef, et donc potentiellement par des volumes en moins pour les usines. C'est ce qui explique la prudence — voire la résistance — d'une partie du milieu municipal et industriel régional devant les cibles de conservation.

Régionaliser, oui, mais qui décide ?

La demande de la SNAP soulève une question de gouvernance qui n'est pas réglée. La CREG est un lieu de concertation régionale sur les ressources naturelles et le territoire, mais elle ne détient pas le pouvoir décisionnel sur la création d'aires protégées. Celui-ci appartient au ministère de l'Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP), en concertation avec le ministère des Ressources naturelles et des Forêts, qui défend, lui, la possibilité forestière.

Régionaliser les cibles voudrait dire, concrètement, que le gouvernement fixe un pourcentage à atteindre pour la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine — par exemple un objectif propre à chaque province naturelle ou à chaque région administrative — et confie ensuite à un mécanisme régional le soin d'identifier où placer ces aires protégées. C'est une approche déjà expérimentée ailleurs : plusieurs régions du Québec ont mené des exercices d'identification de « territoires d'intérêt pour la conservation » avec les MRC, les communautés autochtones, l'industrie et les groupes environnementaux.

Mais la régionalisation a un revers. Si la cible est régionale, la pression l'est aussi. Une région forestière comme la Gaspésie pourrait se voir imposer un effort proportionnellement plus lourd qu'une région urbanisée, sans que les mécanismes de compensation suivent. À l'inverse, sans cible régionale, la Gaspésie risque de rester longtemps sous-protégée pendant que Québec engrange des pourcentages dans le Nord.

Le trou noir de la compensation

C'est le point le plus faible du dossier, et il faut le nommer : il n'existe pas au Québec de mécanisme structuré et prévisible pour compenser les municipalités et les travailleurs affectés par la création d'aires protégées.

Les municipalités ne perçoivent pas de taxes sur les terres publiques, mais elles bénéficient indirectement de l'activité forestière : emplois, contrats, achats locaux, redevances indirectes. Quand un massif est soustrait à la coupe, cette activité ne se déplace pas nécessairement ailleurs — la possibilité forestière régionale diminue tout simplement. Les travailleurs sylvicoles, eux, occupent des emplois saisonniers déjà fragilisés par la mécanisation, les feux de forêt, la tordeuse des bourgeons de l'épinette et la volatilité du marché américain du bois d'œuvre, plombé par les droits compensateurs.

La SNAP et d'autres organisations plaident depuis longtemps pour que la création d'aires protégées s'accompagne d'un financement de transition : emplois en aménagement écosystémique, en restauration, en surveillance, en écotourisme, en gestion des parcs. L'expérience montre que ces emplois existent, mais qu'ils sont moins nombreux, différemment répartis et souvent moins bien rémunérés que ceux qu'ils remplacent. Sans engagement financier clair de Québec et d'Ottawa, la conservation restera perçue en Gaspésie comme une dépossession plutôt que comme un projet de développement.

Les Micmacs, acteurs incontournables

Toute discussion sur le territoire gaspésien passe par le Gespe'gewa'gi, le septième district du Mi'gma'gi, territoire traditionnel micmac qui couvre l'essentiel de la péninsule. Trois communautés y sont établies : Listuguj, Gesgapegiag et Gespeg. Elles n'ont jamais cédé ce territoire par traité.

Le fédéral et le Québec ont tous deux reconnu, ces dernières années, le rôle central des aires protégées et de conservation autochtones (APCA) dans l'atteinte des cibles de biodiversité. Le programme fédéral des Gardiens autochtones finance déjà des équipes de surveillance territoriale dans plusieurs nations. Pour les communautés micmaques, une aire protégée peut représenter un levier de reconnaissance de leur gouvernance territoriale — à condition qu'elles soient parties prenantes de la conception, et non simplement consultées à la fin du processus.

Ce n'est pas un détail juridique. Depuis les arrêts de la Cour suprême sur l'obligation de consulter et d'accommoder, aucune décision majeure d'affectation du territoire public en Gaspésie ne peut se faire sans les Micmacs. Cela signifie qu'une cible régionalisée devra composer avec au moins trois logiques : celle de la conservation, celle du développement économique régional, et celle des droits ancestraux.

Ce qui va se jouer d'ici 2030

Les travaux de la CREG constituent une fenêtre. Ils permettent de mettre à plat les données : où sont les vieilles forêts, quels bassins versants sont critiques pour le saumon, quels secteurs sont essentiels au caribou de la Gaspésie, où l'industrie a besoin de garantir ses approvisionnements. Un exercice de cartographie sérieux peut révéler que certaines protections coûtent très peu en volume ligneux tout en offrant un gain écologique important — les pentes fortes, les têtes de bassin, les milieux humides.

La vraie question reste politique. L'échéance de 2030 approche vite, le Québec est encore loin du compte, et la campagne électorale provinciale en cours — la candidature de Gabriel Plante pour Québec solidaire dans Matane-Matapédia-Mitis en est un signe parmi d'autres — remettra inévitablement la forêt et la conservation sur la table gaspésienne.

La position de la SNAP Québec a le mérite de déplacer le débat. La question n'est plus « faut-il protéger 30 % du Québec ? », mais « qui décide de la part gaspésienne, avec quel argent, et à quelles conditions pour ceux qui vivent de cette forêt ? ». Tant qu'on n'y répondra pas, la cible de 30 % restera un chiffre national sans traduction sur le terrain.