Dans le sud du Québec, Lanaudière fait figure de mauvaise élève en matière de conservation. Pendant que la Côte-Nord et le Nord-du-Québec accumulent les grandes réserves de biodiversité, la région traînait encore récemment autour de 5 % de son territoire sous statut de protection — un des taux les plus faibles parmi les régions administratives du sud de la province. C'est dans ce contexte que le Conseil régional de l'environnement (CRE) de Lanaudière pilote depuis près de deux ans une démarche de concertation visant à identifier des territoires publics continentaux susceptibles de devenir de nouvelles aires protégées, comme le rapportait Mon Joliette à la fin août.
L'exercice est volontaire, patient, et sans garantie de résultat. Il mérite qu'on s'y attarde, précisément parce qu'il illustre une réalité que les grands objectifs internationaux masquent souvent : au Québec, protéger un morceau de forêt publique ne se décide pas dans une salle de réunion régionale.
Une démarche née d'un appel à projets, pas d'un décret
La démarche lanaudoise s'inscrit dans le prolongement des appels à projets lancés par le ministère de l'Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP) pour alimenter la banque de projets d'aires protégées au sud du 49e parallèle. Le Québec s'est engagé, dans la foulée du cadre mondial de Kunming-Montréal adopté lors de la COP15 en décembre 2022, à protéger 30 % de son territoire terrestre et marin d'ici 2030. Or l'atteinte de cette cible passe presque inévitablement par le sud, là où la biodiversité est la plus riche, la plus menacée — et où les usages du territoire sont les plus enchevêtrés.
C'est là toute la difficulté. Dans le Nord-du-Québec, l'État peut créer une réserve de biodiversité de plusieurs milliers de kilomètres carrés sans heurter grand-monde. En Matawinie, chaque hectare public est déjà attribué, convoité ou traversé : garanties d'approvisionnement forestier, baux de villégiature, pourvoiries avec ou sans droits exclusifs, zecs, sentiers de motoneige et de quad structurants pour l'économie hivernale, sites de captage d'eau, claims miniers, projets énergétiques. Le CRE ne travaille donc pas sur une page blanche, mais sur un palimpseste.
Qui décide, au bout du compte
Il faut être clair sur un point que les démarches régionales ont tendance à euphémiser : un conseil régional de l'environnement n'a aucun pouvoir de créer une aire protégée. Son rôle, ici, est celui d'un accompagnateur et d'un facilitateur. Il réunit les acteurs du milieu — MRC, municipalités, communautés atikamekw, industriels forestiers, gestionnaires de territoires fauniques, groupes de plein air, scientifiques —, met en commun les données écologiques et les usages, et tente d'en tirer des propositions de territoires suffisamment consensuelles pour survivre à l'étape suivante.
Cette étape suivante appartient à Québec. Concrètement, le MELCCFP analyse les propositions, vérifie leur valeur écologique et leur représentativité, puis négocie avec le ministère des Ressources naturelles et des Forêts, qui défend les volumes de bois attribués, et avec le secteur minier, dont les titres constituent souvent un obstacle juridique dirimant. Le statut de protection — réserve de biodiversité, réserve aquatique, réserve de territoire aux fins d'aire protégée, aire protégée d'utilisation durable — est ensuite conféré par le gouvernement, généralement par décision ministérielle ou décret, après une consultation publique menée par le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement dans le cas d'un statut permanent.
Autrement dit : la concertation régionale produit une recommandation. Le pouvoir de trancher reste à Québec. Et l'histoire récente montre que l'écart entre les deux peut être considérable.
Le précédent qui hante le dossier
En 2021, le gouvernement avait annoncé l'atteinte de la cible de 17 % du territoire terrestre protégé. Mais cette annonce s'était accompagnée du rejet massif de projets soumis par les milieux régionaux du sud du Québec, notamment en Outaouais, en Gaspésie et dans les Laurentides, au motif qu'ils entraient en conflit avec l'activité forestière ou minière. Des dizaines de démarches de concertation, parfois vieilles de plusieurs années, s'étaient éteintes sans explication détaillée. Le Vérificateur général du Québec et la Commissaire au développement durable ont depuis critiqué le manque de transparence des critères de sélection et la faiblesse de la représentativité écologique des aires retenues, largement concentrées dans le Nord.
Cette mémoire pèse sur Lanaudière. Les participants d'une table de concertation savent qu'ils investissent du temps dans un processus dont l'aboutissement ne leur appartient pas. C'est aussi pourquoi le CRE mise sur la légitimité locale : une proposition portée par les MRC, les pourvoyeurs et les communautés autochtones est politiquement plus difficile à écarter d'un trait de plume qu'une carte tracée par un ministère.
Le nord de Lanaudière, un territoire déjà politique
La géographie du dossier n'est pas neutre. La Matawinie et le nord de la région concentrent l'essentiel du territoire public lanaudois — et l'essentiel des tensions récentes. Le projet de parc éolien Des Neiges, développé en Haute-Matawinie, a suscité une opposition organisée de citoyens et de villégiateurs inquiets des impacts paysagers et fauniques, jusqu'à des référendums locaux et des recours. La mine de graphite Matawinie de Nouveau Monde Graphite, à Saint-Michel-des-Saints, alimente depuis des années un débat sur l'acceptabilité sociale, malgré l'entente conclue avec le Conseil des Atikamekw de Manawan. Les coupes forestières en territoire atikamekw ont, elles aussi, donné lieu à des blocages et à des mobilisations.
Superposez à cela l'enjeu du caribou forestier — dont la population de Val-d'Or et celle de Charlevoix ont fait l'objet de mesures d'urgence, et dont l'habitat en Haute-Mauricie et dans le nord de Lanaudière est directement lié à la question des vieilles forêts — et vous obtenez un territoire où toute nouvelle ligne sur une carte devient un objet de négociation serrée.
Dans ce contexte, la démarche du CRE agit comme un espace de discussion préalable. Elle permet d'éviter que les propositions n'arrivent à Québec déjà minées par une opposition locale. Mais elle a un coût : plus la concertation cherche le consensus, plus les territoires proposés risquent d'être ceux dont personne ne veut, soit les plus pauvres en volume de bois marchand et en potentiel minier — donc, potentiellement, les moins représentatifs sur le plan écologique. C'est le paradoxe bien documenté des aires protégées « résiduelles ».
Une campagne électorale qui change la donne
Le calendrier ajoute une couche d'incertitude. La campagne électorale provinciale est lancée, et Mon Joliette rapportait cette semaine l'annonce d'une pleine équipe de candidats de Québec solidaire dans Lanaudière ainsi que la confirmation du candidat conservateur Steve Piché dans Berthier. Les circonscriptions de Berthier et de Rousseau couvrent une part importante du territoire public visé; les enjeux d'énergie, de forêt et de mines y sont déjà installés dans le débat.
Une campagne, c'est une fenêtre : les engagements pris devant les électeurs de Saint-Michel-des-Saints ou de Saint-Zénon peuvent devenir des leviers. C'est aussi un risque : un changement de gouvernement, ou simplement un remaniement au MELCCFP, peut remettre les compteurs à zéro dans l'analyse des projets. Les démarches régionales de conservation ont historiquement mal survécu aux transitions politiques.
Et l'échéance de 2030 approche. Avec un an à peine pour instruire, consulter et décréter les projets qui compteraient dans la cible, la fenêtre réelle de décision se referme autour de 2028-2029. Une démarche de concertation qui aboutit à une proposition solide en 2027 a une chance; une qui s'étire jusqu'en 2029 risque de devenir un document d'archives.
Ce qu'il faut surveiller
Trois indicateurs mériteront l'attention dans les prochains mois. D'abord, la publication éventuelle des territoires proposés par la démarche lanaudoise, avec leur superficie et leur localisation : c'est là qu'on verra si l'exercice vise des milieux à haute valeur écologique ou des zones de moindre conflit. Ensuite, la position des industriels forestiers et du secteur minier, qui déterminera largement l'accueil du gouvernement. Enfin, la nature du statut recherché : une réserve de biodiversité stricte interdit l'exploitation forestière, tandis qu'une aire protégée d'utilisation durable — outil introduit récemment dans la boîte à outils québécoise — permet certaines activités et ouvre donc la porte à des compromis, non sans soulever des questions sur la valeur réelle de la protection.
Entre-temps, Lanaudière demeure ce cas d'école : une région du sud, densément fréquentée, riche en lacs et en vieilles forêts, qui doit rattraper un retard considérable sans disposer du pouvoir de décider. La concertation n'est pas ici une préférence idéologique. C'est la seule voie disponible.
