Estrie

Mégacentre de données à Sherbrooke : ce qui est décidé, ce qui ne l'est pas — et qui décide vraiment

Près de 10 000 signatures contre le projet de centre de données sherbrookois. Derrière les chiffres, un flou de gouvernance : personne, au Québec, n'arbitre clairement l'électricité, l'eau et le bruit de ces installations.

La contestation entourant le projet de mégacentre de données à Sherbrooke a franchi un seuil symbolique : la pétition citoyenne s'approche des 10 000 signatures, un chiffre considérable pour une ville de quelque 180 000 habitants. Radio-Canada a consacré un exercice de mise au point aux trois grandes inquiétudes soulevées — électricité, eau, bruit — et à ce qui a réellement été approuvé jusqu'ici. C'est précisément là que le dossier devient instructif : la distance entre ce que la Ville a autorisé, ce qui reste entre les mains d'Hydro-Québec et ce qui relève de Québec révèle un vide de gouvernance que la campagne électorale en cours n'a pas encore forcé les chefs à combler.

Un zonage, pas un feu vert global

Première distinction, souvent perdue dans le débat public : une municipalité qui modifie son zonage ou délivre un permis de construction n'approuve pas un bloc d'énergie, ni un prélèvement d'eau, ni un niveau de bruit à la source. Elle statue sur un usage du sol. À Sherbrooke, l'essentiel de la décision municipale porte donc sur la vocation industrielle d'un site, les conditions d'implantation et, éventuellement, un règlement sur le bruit — un domaine où les villes ont effectivement des pouvoirs réels, mais qui s'applique en aval, une fois l'équipement en fonction.

Le reste échappe largement à l'hôtel de ville. La quantité d'électricité qu'un centre de données peut soutirer du réseau relève d'Hydro-Québec et, depuis 2024, d'un cadre législatif qui a confié au gouvernement un pouvoir décisif sur l'attribution des grands blocs de puissance. Les prélèvements d'eau importants relèvent du ministère de l'Environnement via un régime d'autorisation provincial. Autrement dit, un conseil municipal peut dire « oui » à un usage industriel sans avoir aucune prise sur les deux paramètres qui inquiètent le plus la population — et sans que sa décision garantisse pour autant la réalisation du projet.

Cette asymétrie explique la frustration exprimée par plusieurs signataires de la pétition : ils s'adressent à l'instance la plus proche et la plus accessible, mais pas nécessairement à celle qui détient les leviers déterminants.

L'électricité : le vrai goulot d'étranglement

Le contexte énergétique québécois a changé radicalement en quelques années. Hydro-Québec a reconnu publiquement, à travers son plan d'action présenté en 2023, que la demande allait croître beaucoup plus vite que prévu et que la société d'État devrait ajouter des dizaines de térawattheures d'ici 2035, avec des investissements historiques. Dans ce cadre, chaque mégawatt attribué à un usage devient un mégawatt non disponible pour un autre : décarbonation industrielle, transport électrique, filière batterie, croissance résidentielle.

Les centres de données posent un problème particulier dans cette arithmétique. Ils consomment massivement et de façon constante, mais créent relativement peu d'emplois directs par mégawatt comparativement à d'autres usages industriels. Le premier ministre François Legault avait lui-même signalé, en 2023, que le Québec n'accepterait pas n'importe quel projet énergivore et que les cryptomonnaies ne figuraient pas dans les priorités. La Régie de l'énergie avait d'ailleurs, dès 2022, encadré l'alimentation des centres de traitement de cryptoactifs, avec des mécanismes d'interruption obligatoire en période de pointe.

Mais les centres de données liés à l'intelligence artificielle brouillent les catégories. Ils ne sont pas du minage de cryptomonnaie, ils s'inscrivent dans un discours de souveraineté numérique et d'économie du savoir, et plusieurs promoteurs promettent des retombées fiscales substantielles pour les municipalités hôtes. Le problème est que les critères d'arbitrage — combien d'emplois par mégawatt, quelle valeur ajoutée, quelles contreparties exigibles, quel plafond global pour la filière — n'ont jamais été soumis à un véritable débat public au Québec. Ils sont appliqués au cas par cas, dans des analyses dont la population ne voit que les conclusions.

L'eau et le bruit : des engagements à géométrie variable

Sur l'eau, les promoteurs de projets de ce type mettent généralement en avant des systèmes de refroidissement en circuit fermé ou à air, qui réduisent considérablement les prélèvements par rapport aux technologies évaporatives classiques. C'est techniquement crédible. La question que soulèvent les opposants est différente : ces choix technologiques sont-ils juridiquement contraignants, ou relèvent-ils d'une intention commerciale révisable? Un engagement pris dans une présentation publique n'a pas la même force qu'une condition inscrite dans une autorisation ministérielle ou dans un accord de développement assorti de pénalités.

Même logique pour le bruit. Les installations de refroidissement — ventilateurs, échangeurs, groupes électrogènes de secours testés périodiquement — génèrent un bruit continu, à basse fréquence, particulièrement irritant la nuit. L'expérience d'autres régions nord-américaines est éloquente : plusieurs municipalités américaines ont vu naître des conflits de voisinage persistants autour de centres de données pourtant conformes aux normes de bruit sur papier, parce que les normes mesurent des moyennes et non la gêne réelle d'un bourdonnement permanent. Ce qui compte ici, c'est le niveau maximal exigé aux limites de propriété, la méthode de mesure, la fréquence des vérifications et les recours en cas de dépassement. Autant d'éléments qui doivent être écrits avant la construction, parce qu'ils sont pratiquement impossibles à imposer après.

Une ville seule pour arbitrer

Le cœur du dossier sherbrookois n'est peut-être pas le projet lui-même, mais la solitude de la municipalité qui doit le traiter. Une ville dispose d'un service d'urbanisme, pas d'une équipe d'analystes en systèmes énergétiques. Elle négocie avec un promoteur qui, lui, a accès à des ressources d'expertise considérables. Et elle porte seule l'odieux politique d'un projet dont les paramètres les plus lourds sont décidés ailleurs.

Cette situation n'est pas propre à Sherbrooke. À Beauharnois, à Baie-Comeau et dans plusieurs MRC, des conseils municipaux ont eu à se prononcer sur des projets numériques énergivores avec des outils conçus pour encadrer des entrepôts et des usines, non des infrastructures qui négocient directement avec une société d'État. La question n'est donc pas de savoir si Sherbrooke a bien ou mal fait, mais pourquoi le Québec n'a pas de cadre commun — critères publics d'attribution des blocs d'énergie, exigences minimales sur l'eau et le bruit, obligation de consultation avant l'annonce plutôt qu'après.

La campagne électorale comme test

Le calendrier ajoute une couche d'ironie. Radio-Canada rapportait que les chefs de trois partis étaient de passage en Estrie et dans le Centre-du-Québec au deuxième jour de la campagne électorale. Le même jour, selon TVA Nouvelles, les maires et mairesses de l'Estrie et du Centre-du-Québec présentaient leur « liste d'épicerie » aux candidats, pressant ces derniers de s'engager sur une série d'enjeux — logement, infrastructures, financement municipal.

Or rien n'oblige un chef de parti à se prononcer sur les critères d'attribution de l'électricité aux centres de données. Ce n'est pas un engagement chiffré facile à annoncer en conférence de presse, ça implique de dire non à des investisseurs, et ça oblige à choisir explicitement entre des usages concurrents de la même ressource. C'est pourtant exactement le genre de question que la campagne devrait forcer : le Québec veut-il devenir une plaque tournante de l'infrastructure numérique mondiale, et à quel prix énergétique? Qui tranche, selon quels critères rendus publics?

Un engagement précis serait simple à formuler : publier une grille d'attribution des blocs d'énergie industriels, avec seuils d'emplois et de valeur ajoutée par mégawatt; imposer une consultation publique en amont pour tout projet dépassant un certain seuil de puissance; et inscrire les engagements sur l'eau et le bruit dans des autorisations contraignantes assorties de sanctions. Aucun de ces trois éléments ne relève d'une municipalité.

Ce qui reste à surveiller

Pour les Sherbrookoises et Sherbrookois qui suivent le dossier, trois indicateurs concrets méritent l'attention dans les prochains mois. D'abord, l'existence — ou non — d'une entente écrite entre la Ville et le promoteur détaillant les obligations en matière de bruit, de consommation d'eau et de vérifications indépendantes. Ensuite, la confirmation formelle d'un bloc d'énergie par Hydro-Québec et le gouvernement, sans laquelle le projet demeure hypothétique quel que soit le zonage. Enfin, le dépôt d'une éventuelle demande d'autorisation environnementale, qui rendrait publics des chiffres réels de prélèvement plutôt que des estimations promotionnelles.

D'ici là, la pétition aura eu au moins un mérite indiscutable : elle aura déplacé une discussion technique, habituellement confinée aux analyses d'Hydro-Québec et aux comités d'investissement, sur la place publique estrienne. Reste à voir si la campagne électorale saura s'en saisir.