Il y a des dossiers qui bloquent à Québec, et d'autres qui n'y arrivent tout simplement jamais. Celui de la nouvelle école primaire de Saint-Antonin appartient à la seconde catégorie. Comme l'a rapporté Infodimanche, le Centre de services scolaire de Kamouraska–Rivière-du-Loup (CSSKRDL) a choisi, pour une troisième année consécutive, de ne pas déposer de demande d'ajout d'espace pour la municipalité de la MRC de Rivière-du-Loup dans le cadre de l'appel de projets annuel du ministère de l'Éducation. Autrement dit : le projet n'est pas refusé par le gouvernement. Il n'est pas soumis.
La nuance peut sembler technique. Elle est en réalité au cœur du problème politique que vivent les parents et les élus de cette municipalité de quelque 4 500 habitants, l'une des rares du Bas-Saint-Laurent à afficher une croissance démographique soutenue depuis une décennie. Quand un ministère refuse un projet, il y a une décision, un signataire, une porte à laquelle cogner. Quand un centre de services scolaire décide de ne pas présenter la demande, il n'y a ni refus ni délai officiel : il y a un silence administratif que personne n'est formellement tenu de justifier devant la population.
Le mécanisme : qui décide vraiment de bâtir une école
Au Québec, la construction ou l'agrandissement d'une école ne relève pas d'une simple décision municipale ou même ministérielle. Le processus s'appuie sur la mesure « Ajout d'espace pour la formation générale » du ministère de l'Éducation, alimentée par le Plan québécois des infrastructures (PQI), le document quinquennal du Conseil du trésor qui recense les investissements planifiés de l'État en immobilisations. Chaque année, les centres de services scolaires sont invités à soumettre leurs projets prioritaires, appuyés sur des prévisions de clientèle, un diagnostic de capacité d'accueil et une analyse des solutions de rechange — transport d'élèves vers une école voisine, locaux modulaires, réaménagement de bâtiments existants.
Le filtre initial n'est donc pas ministériel : il est local. Un centre de services scolaire dispose d'une enveloppe implicite de crédibilité. S'il dépose cinq projets, il sait qu'il n'en obtiendra peut-être qu'un ou deux. Il fait donc lui-même une pré-sélection, souvent sur la base d'un critère simple et brutal : le taux d'occupation réel des écoles du secteur. Tant que les données du ministère indiquent qu'il reste des places disponibles dans le réseau — même à quinze ou vingt minutes d'autobus —, la demande est jugée peu susceptible d'être retenue, et le centre préfère ne pas « brûler » un dossier.
C'est ce raisonnement qui, année après année, se retourne contre Saint-Antonin. La municipalité est voisine immédiate de Rivière-du-Loup, dont le parc scolaire dispose d'une capacité résiduelle. Sur papier, la proximité règle le problème. Sur le terrain, elle signifie des enfants du primaire déplacés hors de leur milieu de vie, une école de village sous pression et une communauté qui a le sentiment que sa croissance démographique n'est comptabilisée nulle part.
Une croissance qui ne « compte » pas dans les bonnes colonnes
Saint-Antonin est un cas d'école du phénomène de périurbanisation bas-laurentienne. Les données de l'Institut de la statistique du Québec et les recensements successifs confirment la tendance : les municipalités ceinturant les pôles régionaux — Rivière-du-Loup, Rimouski — gagnent des ménages avec enfants pendant que plusieurs villages plus éloignés continuent de perdre des effectifs scolaires. Le coût de l'immobilier, la disponibilité des terrains et le télétravail ont accéléré le mouvement depuis 2020.
Le problème, c'est que les prévisions de clientèle scolaire du ministère raisonnent d'abord à l'échelle du territoire du centre de services, pas de la municipalité. Or, à l'échelle du CSSKRDL, qui couvre à la fois le Kamouraska et la région de Rivière-du-Loup, la démographie globale est loin d'être en explosion. Les gains d'un secteur sont statistiquement dilués par les pertes d'un autre. Le résultat : une municipalité peut croître de 15 % en dix ans sans jamais franchir le seuil qui déclencherait, dans les grilles ministérielles, la reconnaissance d'un besoin d'ajout d'espace.
À cela s'ajoute un contexte budgétaire que les milieux scolaires ne cachent plus. Les compressions imposées au réseau de l'éducation au cours des derniers exercices, largement documentées par Radio-Canada et par les fédérations syndicales, ont resserré l'accès aux enveloppes d'immobilisations. L'inflation dans la construction, qui a fait exploser le coût unitaire des nouvelles écoles bien au-delà des estimations d'il y a cinq ans, a aussi contraint le ministère à recentrer ses autorisations sur les secteurs en situation de surcapacité aiguë, principalement dans la couronne de Montréal et en Montérégie. Un projet bas-laurentien qui ne présente pas de dépassement flagrant de capacité part avec deux prises contre lui.
Le trou noir de l'imputabilité
C'est ici que le dossier devient politiquement intéressant. Depuis la Loi modifiant principalement la Loi sur l'instruction publique, adoptée en 2020, les commissions scolaires francophones ont été remplacées par des centres de services scolaires dirigés par un conseil d'administration composé de parents, de membres du personnel et de représentants de la communauté — et non plus par des commissaires élus au suffrage universel. La reddition de comptes ne passe plus par une élection scolaire.
Concrètement, un parent de Saint-Antonin insatisfait n'a pas de bulletin de vote à déposer contre la décision. Il peut interpeller le conseil d'administration, dont les séances sont publiques, ou son conseil municipal, qui n'a aucune autorité en matière scolaire. Quant au ou à la députée de la circonscription, la réponse est prévisible : le ministère ne peut retenir un projet qui ne lui a jamais été présenté. Chacun renvoie la responsabilité au maillon voisin, et le dossier reste immobile. C'est exactement ce que traduit le mot « statu quo » employé par Infodimanche.
Ce vide d'imputabilité est d'autant plus visible que le calendrier de l'appel de projets est annuel. Chaque printemps rouvre théoriquement une fenêtre. Chaque fois qu'elle se referme sans dépôt, la municipalité perd un cycle complet — et comme le délai entre l'autorisation d'un projet et l'ouverture d'une école se compte généralement en trois à cinq ans, trois années d'attente équivalent déjà à une cohorte entière d'élèves du primaire.
La campagne électorale comme fenêtre d'occasion
Le dossier refait surface au moment précis où la région entre en campagne. Les élections générales québécoises sont fixées au 5 octobre et, comme le rapportent le Journal l'Horizon et le Journal Le Soir, les candidats bas-laurentiens sillonnent déjà le territoire. La députée sortante de Rivière-du-Loup–Témiscouata–Les Basques, Amélie Dionne, a lancé sa campagne à Rivière-du-Loup en compagnie de la première ministre et cheffe de la Coalition avenir Québec, Christine Fréchette, qui a par ailleurs dévoilé à Rimouski les premiers engagements de son « Plan Famille », axé sur la bonification du Régime québécois d'assurance parentale.
L'écart est frappant. On promet des congés parentaux bonifiés pendant qu'une municipalité en croissance ne parvient pas à faire inscrire son école dans un plan d'infrastructures. Le Journal Le Soir souligne pour sa part que la crise commerciale avec les États-Unis risque d'occuper une large part des débats régionaux, et le professeur de science politique du Cégep de Rimouski Jean-François Fortin, interrogé par Radio-Canada, évoque une campagne « palpitante » où « tout peut arriver ». Les enjeux macroéconomiques ont tendance à écraser les dossiers d'infrastructure locale — jusqu'à ce que ces derniers deviennent l'occasion de mesurer très concrètement la valeur d'une promesse.
D'autres groupes ont d'ailleurs compris la mécanique. Le Regroupement des organismes de personnes handicapées du Bas du Fleuve a profité du déclenchement pour exiger des engagements « concrets » des candidats, rapporte Radio-Canada. La leçon est transposable : dans une campagne, un dossier qui n'est pas nommé publiquement n'existe pas.
Ce qu'il faudrait pour débloquer
Trois leviers apparaissent réalistes. Le premier consiste à obtenir du CSSKRDL qu'il rende publics les motifs précis de sa décision : quelles prévisions de clientèle, quel taux d'occupation, quelle solution de rechange retenue. Sans ces chiffres, aucun débat éclairé n'est possible.
Le deuxième serait un engagement écrit et daté d'un ou de plusieurs candidats à faire inscrire le projet au prochain appel de projets — un engagement vérifiable, avec une échéance, plutôt qu'une déclaration d'appui de principe.
Le troisième, plus structurel, touche aux critères eux-mêmes : tant que les besoins seront évalués à l'échelle du territoire d'un centre de services plutôt qu'à celle des bassins de population réels, les municipalités périurbaines en croissance des régions continueront de tomber dans l'angle mort des grilles ministérielles.
D'ici là, Saint-Antonin entre dans sa quatrième année d'attente. Et la prochaine fenêtre de dépôt s'ouvrira, comme toujours, bien après que les pancartes électorales auront été retirées.
