Ils circulent la nuit, parfois le jour, dans les corridors de certains hôpitaux québécois : des machines autonomes de la taille d'un chariot d'entretien, munies de brosses rotatives, de réservoirs d'eau et de capteurs LiDAR. TVA Nouvelles rapportait à la fin août que ces robots-vadrouilles « gagnent en popularité » dans le réseau de la santé du Québec. L'information, en soi, n'a rien de scandaleux : le nettoyage mécanisé des grandes surfaces existe depuis des décennies dans les aéroports, les centres commerciaux et les entrepôts.
Ce qui mérite l'attention, c'est ce qui n'existe pas autour de ces machines. Aucune norme provinciale ne précise ce qu'un robot doit accomplir pour qu'un plancher d'hôpital soit considéré comme désinfecté. Aucune règle claire n'établit qui répond d'une infection nosocomiale si le nettoyage a été déficient. Et aucune donnée publique ne permet de comparer le coût réel de ces appareils à celui du travail humain qu'ils remplacent — ou complètent, selon la version que l'on retient.
Un achat à la pièce, sans portrait d'ensemble
Le premier problème est documentaire. Depuis la création de Santé Québec, en décembre 2024, l'agence est devenue l'employeur unique du réseau et centralise une part croissante des approvisionnements. Mais les acquisitions d'équipements d'entretien ménager relèvent souvent encore des établissements ou des groupes d'approvisionnement en commun, qui ne publient pas de bilan consolidé de leurs parcs robotisés.
Résultat : il est aujourd'hui impossible, pour un citoyen comme pour un journaliste, de savoir combien de robots d'entretien sont en service dans le réseau public québécois, dans quels établissements, à quel prix, et avec quels résultats mesurés. Chaque CISSS ou CIUSSS qui fait un essai le fait pour lui-même. Les projets pilotes s'accumulent sans registre commun.
Ce n'est pas un détail administratif. Dans un réseau où le ministère de la Santé et des Services sociaux publie des indicateurs sur les infections nosocomiales — notamment les cas de Clostridioides difficile acquis en établissement, suivis depuis des années par l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) — l'introduction d'une nouvelle variable dans la chaîne d'hygiène sans protocole d'évaluation uniforme constitue un angle mort.
Ce que dit — et ne dit pas — le cadre existant
Le Québec n'est pas dépourvu de règles en matière d'hygiène et de salubrité hospitalière. Le MSSS a publié des lignes directrices en hygiène et salubrité, et l'INSPQ produit régulièrement des avis sur les pratiques de nettoyage et de désinfection en milieu de soins. Ces documents décrivent des méthodes, des fréquences, des produits homologués, des zones à risque.
Le hic : ils ont été rédigés en présumant qu'un être humain tient la vadrouille. Un préposé à l'entretien ménager peut voir une flaque, contourner un obstacle, revenir sur une tache, ajuster sa pression, changer d'eau, signaler un déversement biologique à l'équipe de prévention des infections. Un robot autonome fait ce que son logiciel lui dit de faire, sur la trajectoire qu'il a cartographiée, avec la solution qu'on a versée dans son réservoir.
Or la littérature scientifique en prévention des infections insiste depuis longtemps sur un point : l'efficacité du nettoyage repose autant sur l'action mécanique et la couverture complète des surfaces que sur le produit utilisé. Un appareil qui passe à vitesse constante en évitant les zones encombrées peut très bien laisser des surfaces intouchées tout en produisant un rapport numérique impeccable. C'est précisément le genre de risque qu'un cadre normatif devrait encadrer : validation de la couverture, vérification indépendante, protocoles de reprise manuelle.
À noter aussi la distinction, souvent brouillée dans la couverture médiatique, entre deux familles de machines. Les robots-laveuses de planchers font du nettoyage courant de surfaces horizontales. Les robots de désinfection à rayons ultraviolets, déployés dans plusieurs hôpitaux canadiens depuis la pandémie, visent la décontamination terminale de chambres. Ce ne sont ni les mêmes appareils, ni les mêmes promesses, ni les mêmes preuves d'efficacité. Amalgamer les deux sert surtout les argumentaires de vente.
La question que personne ne veut poser : qui est responsable?
Imaginons un scénario banal. Un patient contracte une infection dans une unité où le nettoyage des planchers a été confié à un robot. L'enquête épidémiologique conclut à une défaillance d'hygiène environnementale. Qui répond?
L'établissement, employeur et responsable de la qualité des soins? Le fournisseur du robot, dont le logiciel a mal cartographié la pièce? L'entreprise sous-traitante d'entretien, si le service est externalisé? Le fabricant, souvent établi à l'étranger, dont les conditions générales limitent la responsabilité à la valeur de l'appareil?
Aucun texte québécois ne tranche cette chaîne. En pratique, la responsabilité civile de l'établissement demeure le point d'ancrage. Mais dans un contexte où les contrats d'acquisition et les ententes de service ne sont pas publics, il est impossible de savoir si les établissements ont négocié des garanties de performance sanitaire — et non simplement des garanties mécaniques.
Le parallèle avec les dispositifs médicaux est instructif. Santé Canada encadre les instruments médicaux par une classification et des exigences d'homologation. Une laveuse de planchers autonome n'est pas un instrument médical. Elle relève du matériel commercial. Elle entre donc dans un hôpital avec le statut réglementaire d'un aspirateur, tout en participant à une fonction qui a des conséquences cliniques mesurables.
Les emplois : automatisation ou palliatif à la pénurie?
L'argument des promoteurs est connu et n'est pas frivole : le réseau manque de personnel d'entretien. Les préposés à l'entretien ménager figurent parmi les catégories d'emploi où le roulement est élevé et les postes vacants nombreux, dans un réseau qui compte des centaines de milliers de travailleurs. Un robot qui fait les longs corridors la nuit libérerait du temps humain pour les tâches à haut risque : chambres, salles de bain, surfaces fréquemment touchées.
Le problème, c'est que cette promesse n'est vérifiable que si l'on mesure. Combien d'heures-personnes le robot libère-t-il réellement, une fois retirés le temps de remplissage, de vidange, de nettoyage de l'appareil, de gestion des pannes et de reprise manuelle des zones sautées? Les syndicats du secteur public — la FSSS-CSN, l'APTS, le SQEES-FTQ, entre autres — représentent ces travailleuses et travailleurs. Sans données publiques, la discussion se réduit à un affrontement d'intuitions : gain de productivité contre suppression d'emplois déguisée.
Il existe une manière simple de sortir de l'impasse : rendre publics les résultats des projets pilotes. Heures travaillées avant et après, taux de conformité aux audits d'hygiène, taux d'infections nosocomiales, coût total de possession sur cinq ans. Rien de cela n'est confidentiel par nature.
Pourquoi maintenant, et pourquoi si peu cher
Le calendrier n'est pas un hasard, et c'est ici que le dossier québécois rejoint une bascule industrielle mondiale. TechCrunch rapportait fin août que les constructeurs automobiles chinois — dans le sillage du pari de Tesla sur les robots humanoïdes — se lancent massivement dans la robotique, qu'ils présentent comme la prochaine grande source de profits. Ces manufacturiers disposent déjà de ce qui coûte cher en robotique : chaînes d'assemblage à grande échelle, expertise en batteries, en moteurs électriques, en capteurs de conduite autonome et en vision par ordinateur.
Cette convergence a un effet direct sur le prix des robots de service. Les composants qui rendaient un robot de nettoyage autonome inabordable il y a dix ans — LiDAR, caméras de profondeur, calculateurs embarqués — sont devenus des pièces de commodité produites en volumes automobiles. Des fabricants chinois spécialisés en robotique commerciale, comme Pudu Robotics ou Gausium, écoulent depuis quelques années des laveuses autonomes sur les marchés occidentaux à des prix qui rendent l'achat par un établissement public envisageable sans décision ministérielle.
Autrement dit : ces machines n'arrivent pas dans les hôpitaux québécois parce que le réseau a conclu qu'elles étaient la meilleure réponse à un problème d'hygiène. Elles arrivent parce qu'elles sont devenues assez abordables pour se glisser sous les seuils d'appel d'offres et dans les budgets d'immobilisations courants. La technologie précède la politique publique, comme souvent.
Ce qu'il faudrait, minimalement
Trois choses, et aucune ne relève de la science-fiction.
Un registre public des robots d'entretien en service dans le réseau, avec établissement, modèle, coût et date de déploiement. Un protocole d'évaluation commun, piloté par l'INSPQ ou le MSSS, qui définisse ce qu'un robot doit démontrer avant d'être admis en milieu de soins et comment sa performance est auditée par la suite. Et des clauses contractuelles types précisant la responsabilité du fournisseur en cas de défaillance sanitaire documentée.
D'ici là, chaque hôpital qui déploie un robot-vadrouille prend seul une décision dont les conséquences se mesurent en risque infectieux et en emplois. Le fait que ces machines soient probablement utiles à certaines tâches ne dispense pas le réseau de le démontrer. Il n'existe pas, en santé publique, de nettoyage dont on présume l'efficacité.
