La signature d'un décret présidentiel, jeudi, rebaptisant le lac Ontario « lac d'Amérique » a provoqué une vague d'indignation chez les dirigeants et les défenseurs des droits des peuples autochtones, comme le rapportait La Presse en fin de semaine. Le geste s'inscrit dans une série d'initiatives toponymiques de l'administration Trump, entamée dès janvier 2025 avec le décret « Restoring Names That Honor American Greatness », qui renommait le golfe du Mexique « golfe d'Amérique » et rétablissait l'appellation « mont McKinley » pour le Denali, en Alaska.
Mais dans le cas du lac Ontario, l'affaire prend une dimension supplémentaire. Le toponyme effacé n'est pas d'origine coloniale : il vient des langues iroquoiennes. Et le plan d'eau visé n'appartient pas aux États-Unis. Il est partagé, en vertu du Traité des eaux limitrophes de 1909, entre deux États souverains — et il baigne le territoire ancestral de nations haudenosaunee qui, elles, n'ont jamais cédé leur mot.
Un nom autochtone effacé au nom de l'« américanité »
L'ironie a été relevée immédiatement par plusieurs voix autochtones : « Ontario » dérive de racines iroquoiennes. Les étymologies proposées par les spécialistes convergent vers l'idée d'un « beau lac », d'un « grand lac » ou d'une « belle eau » — les reconstitutions varient selon les langues (wendat, mohawk, sénéca) et selon les sources, mais toutes situent l'origine du mot du côté des peuples iroquoiens du Nord-Est. Le Dictionary of Canadian Place Names et les travaux de la Commission de toponymie de l'Ontario situent l'apparition du terme sur les cartes coloniales au XVIIe siècle, à partir d'une désignation autochtone déjà en usage.
Autrement dit, un décret présidentiel dont le titre invoque la « grandeur américaine » supprime précisément l'un des rares toponymes majeurs du continent à avoir survécu, presque intact, à la colonisation linguistique. Pour les chefs haudenosaunee cités dans les grands médias canadiens, dont La Presse et la CBC, il s'agit d'un effacement de plus dans une longue histoire d'effacements — et d'un affront doublé d'une méconnaissance.
À cela s'ajoute une donnée que rappelle la Confédération haudenosaunee dans ses prises de position depuis des décennies : ses relations avec les puissances coloniales sont encadrées par des traités antérieurs à la fondation même des États-Unis, dont le traité de Canandaigua de 1794, toujours reconnu par Washington. Un décret unilatéral qui redéfinit le nom d'un lac situé au cœur de ce territoire de traité soulève donc, au-delà du symbole, une question de respect des engagements de nation à nation.
Au Québec, le mouvement inverse depuis quarante ans
Le contraste avec la trajectoire québécoise et canadienne est frappant. La Commission de toponymie du Québec, créée en 1977 dans le sillage de la Charte de la langue française, mène depuis les années 1980 un travail systématique de recension et d'officialisation des toponymes autochtones. Sa Banque de noms de lieux du Québec compte aujourd'hui des dizaines de milliers d'entrées, dont plusieurs milliers en langues autochtones : innu-aimun, atikamekw, anichinabé, cri, naskapi, inuktitut, mohawk, abénakis, wendat, mi'gmaq, malécite.
La Commission a notamment publié des travaux de référence comme Noms et lieux du Québec et a conclu des ententes ou des collaborations avec des nations pour la validation des graphies et des prononciations — un point crucial, car l'officialisation d'un toponyme autochtone suppose d'abord de fixer une orthographe dans une langue longtemps transmise oralement.
Des exemples concrets jalonnent ce processus. Au Nunavik, les 14 villages inuits portent officiellement leurs noms inuktitut. En Basse-Côte-Nord et sur la Côte-Nord, des rivières et des lacs ont retrouvé leurs désignations innues. Chez les Mohawks, les toponymes Kahnawake, Kanesatake et Akwesasne sont officiels, et des démarches de restitution touchent des lieux du Grand Montréal et de la vallée du Saint-Laurent. En 2017, la Ville de Montréal a rebaptisé la rue Amherst « rue Atateken », un mot kanien'kéha signifiant approximativement « frères et sœurs », geste posé au terme d'échanges avec la communauté de Kahnawake — l'exact opposé, dans la méthode comme dans l'intention, d'un décret signé seul dans un bureau.
À l'échelle fédérale, la Commission de toponymie du Canada — organisme intergouvernemental qui réunit les provinces, les territoires et Ottawa — a adopté des principes en réponse aux appels à l'action de la Commission de vérité et réconciliation, et documente des centaines de restitutions de noms autochtones à travers le pays. Radio-Canada et Le Devoir ont couvert à plusieurs reprises ces démarches, souvent lentes, parfois contestées, mais toujours fondées sur un principe : le nom se négocie avec ceux qui habitent le lieu.
Ce que le Canada peut faire… et ce qu'il ne peut pas
Voilà où le bât blesse. Sur un plan d'eau transfrontalier, il n'existe aucun mécanisme contraignant permettant à Ottawa ou aux nations haudenosaunee de bloquer une décision toponymique américaine.
La Commission mixte internationale, créée par le Traité des eaux limitrophes de 1909, a un mandat précis : la qualité et le niveau des eaux partagées, la prévention et le règlement des différends liés à leur usage. Pas la nomenclature. Rien dans le traité ne confère à la CMI compétence sur le nom d'un lac.
Du côté américain, l'autorité en matière de noms géographiques appartient au U.S. Board on Geographic Names, rattaché au Département de l'Intérieur. Or, cet organisme est un organe de l'exécutif fédéral : lorsqu'un décret présidentiel ordonne un changement, le Board l'inscrit au Geographic Names Information System. C'est exactement ce qui s'est produit pour le « golfe d'Amérique » en 2025, changement qu'ont ensuite répercuté des plateformes comme Google Maps et Apple Maps pour leurs utilisateurs américains — pendant que le Mexique protestait, en vain, en rappelant que le nom d'un bassin partagé ne se décrète pas depuis une seule capitale.
Le Canada, lui, dispose d'un seul véritable levier : le sien. Ottawa et Toronto continueront d'inscrire « lac Ontario » dans leurs bases officielles, sur leurs cartes marines, dans leurs documents administratifs. Aucun décret américain ne peut modifier la Banque de noms de lieux du Québec ni les répertoires de la Commission de toponymie du Canada. Le résultat le plus probable est donc une divergence durable : deux noms officiels pour un même lac, selon la rive.
Ce n'est pas inédit. Le monde compte plusieurs plans d'eau à double appellation officielle — la mer du Japon et la « mer de l'Est » revendiquée par la Corée du Sud en sont l'exemple le plus documenté, avec des décennies de contentieux devant l'Organisation hydrographique internationale sans résolution. Le précédent est instructif : ces querelles ne se tranchent pas, elles se sédimentent.
Pourquoi ça compte, ici
On pourrait balayer l'affaire comme un simple coup de communication. Ce serait passer à côté de trois enjeux concrets.
D'abord, la cartographie a des effets pratiques. Les avis de navigation, les bases de données hydrographiques, les documents commerciaux et les applications grand public tirent leurs données de registres officiels. Une divergence toponymique sur la plus fréquentée des voies navigables intérieures du continent — la Voie maritime du Saint-Laurent — introduit du bruit dans des systèmes qui carburent à la précision.
Ensuite, le geste survient dans un climat déjà tendu. Radio-Canada rapportait ces derniers jours qu'Ottawa accélère sa diversification en matière d'achats militaires pour se distancier des États-Unis, sur fond de dispute commerciale. Le décret toponymique s'ajoute à une accumulation de signaux qui, du côté canadien, nourrissent la méfiance.
Enfin — et c'est peut-être l'essentiel — la nomenclature n'est jamais neutre. Le rapport final de la Commission de vérité et réconciliation a fait de la reconnaissance des langues et de la mémoire des lieux un pilier de la réconciliation. Nommer, c'est reconnaître une présence; renommer sans consulter, c'est la nier. À l'échelle internationale, ce même principe est en jeu ailleurs : le Comité de l'ONU pour l'élimination de la discrimination raciale vient d'exhorter la Tanzanie à cesser les expulsions forcées de Maasaï de leurs terres ancestrales, comme le rapportait JURIST. Et au Québec, l'historien Jean-Pierre Sawaya documente dans un ouvrage récent, recensé dans Le Devoir, des décennies de surveillance de la GRC sur les militants autochtones — rappel que la reconnaissance officielle des noms coexiste avec une histoire de méfiance institutionnelle.
Le lac Ontario gardera son nom sur les cartes canadiennes. Mais l'épisode révèle une asymétrie qu'aucun traité ne corrige : d'un côté de la frontière, un travail patient de restitution mené avec les nations concernées; de l'autre, la possibilité pour un seul homme d'effacer d'un trait de plume un mot vieux de plusieurs siècles. Sur une eau que les deux pays se partagent, le droit international n'offre, pour l'instant, aucune réponse.
