Le chef du Parti libéral du Québec, Charles Milliard, s'est arrêté samedi matin au Centre d'entrepreneuriat Alphonse-Desjardins, à Shawinigan, pour y présenter « Efficacité Québec », une proposition destinée à alléger le fardeau administratif des petites et moyennes entreprises. L'information a été rapportée par Le Nouvelliste. Le message était limpide : la paperasse étoufferait les entrepreneurs québécois, et un guichet unique viendrait débloquer les projets qui dorment dans les classeurs de l'État.
L'annonce mérite d'être prise au sérieux — mais aussi d'être confrontée à la réalité du terrain mauricien. Parce qu'entre le discours sur la « paperasse » et les motifs concrets pour lesquels un projet d'usine, d'agrandissement ou de reprise d'entreprise reste bloqué à Shawinigan, à Trois-Rivières ou à Louiseville, il y a parfois un océan.
Pourquoi Shawinigan?
Le choix du lieu n'est jamais innocent en campagne électorale. Shawinigan est un symbole industriel puissant : la ville s'est bâtie sur l'hydroélectricité, l'aluminium et la pâte à papier, puis a encaissé une série de fermetures majeures au tournant des années 2000 et 2010 — Belgo, Laurentide, la fonderie Rio Tinto Alcan. Depuis, la relance repose largement sur la diversification, l'entrepreneuriat local, l'économie du savoir et des créneaux comme le Centre national intégré du manufacturier intelligent (CNIMI), issu d'un partenariat avec l'Université du Québec à Trois-Rivières.
Parler d'allègement réglementaire dans un lieu qui porte le nom d'Alphonse Desjardins et qui héberge des jeunes entreprises en démarrage, c'est aussi choisir un décor : celui de la PME de région qui n'a pas de service juridique, ni de directeur de la conformité, ni de lobbyiste à Québec. Dans une entreprise de huit employés, la « paperasse » n'est pas une abstraction : c'est le propriétaire qui remplit des formulaires le dimanche soir.
Électoralement, la Mauricie est aussi un terrain disputé. La région a largement basculé du côté de la Coalition avenir Québec en 2018 et en 2022, après avoir été longtemps péquiste et libérale. Pour un Parti libéral qui tente de reconstruire une présence hors des couronnes montréalaises, une annonce économique en région n'est pas un détail de logistique.
Ce que promet un guichet — et ce qui a déjà été promis
Le problème de l'allègement réglementaire, c'est qu'il figure dans presque toutes les plateformes économiques depuis un quart de siècle. Le Québec a eu son Groupe de travail sur l'allègement réglementaire et administratif, puis une série de plans d'action gouvernementaux successifs sous les gouvernements Charest, Marois, Couillard et Legault. Le ministère de l'Économie publie périodiquement un rapport sur les coûts liés à la réglementation et à la formalité administrative pour les entreprises, avec des cibles de réduction. En 2024, Québec a même adopté une loi visant à réduire le fardeau administratif — pièces justificatives, transmission unique de renseignements, principe du « une fois suffit ».
Autrement dit : ce n'est pas la première fois que l'État promet de simplifier. La Fédération canadienne de l'entreprise indépendante (FCEI) tient d'ailleurs depuis des années un décompte du coût de la réglementation pour les PME canadiennes, et le Québec y apparaît régulièrement parmi les provinces où la charge par employé est la plus lourde, en bonne partie à cause de la fiscalité, des exigences linguistiques, des normes du travail et de l'empilement municipal-provincial-fédéral.
La vraie question, pour « Efficacité Québec », est donc celle du mécanisme. Un guichet peut faire trois choses très différentes :
- Informer et orienter : dire à l'entrepreneur quelles autorisations lui sont nécessaires. Utile, mais c'est en bonne partie ce que font déjà Investissement Québec, les MRC, les sociétés de développement économique et les organismes régionaux.
- Coordonner : réunir les ministères autour d'un même dossier, avec un responsable unique et un échéancier. Plus ambitieux, et c'est là que se joue la crédibilité de la mesure.
- Décider ou imposer des délais : fixer un délai maximal après lequel l'autorisation est réputée accordée, ou donner à une autorité centrale le pouvoir de trancher. C'est là que ça devient juridiquement et politiquement délicat, notamment en matière environnementale.
- Y a-t-il des délais maximaux contraignants avec conséquence en cas de dépassement, ou de simples objectifs de service?
- Le guichet aura-t-il un pouvoir de coordination interministérielle réel, avec reddition de comptes publique et données de délais publiées par région?
- Comment traite-t-on les autorisations environnementales sans les affaiblir? La rapidité ne peut pas être obtenue en réduisant l'analyse du risque, ce qui reviendrait à déplacer le coût vers les communautés.
- Quelle articulation avec le monde municipal, qui contrôle une part majeure des délais de démarrage de projet?
- Quelle réponse pour les raccordements électriques, qui relèvent d'une contrainte de capacité et non de bureaucratie?
Sans réponse claire sur ce troisième niveau, un guichet risque de devenir un intermédiaire de plus dans une chaîne déjà longue.
Qui décide vraiment des délais en Mauricie
Prenons un projet type : une PME manufacturière de la Mauricie veut agrandir, ajouter un procédé et augmenter sa puissance électrique. Le parcours ne dépend pas d'un seul décideur.
La municipalité. Zonage, dérogation, permis de construction, parfois modification du plan d'urbanisme, avis public, consultation. Dans une ville comme Shawinigan ou Trois-Rivières, un changement de zonage suit un calendrier de séances du conseil et des délais légaux prévus par la Loi sur l'aménagement et l'urbanisme. Un guichet provincial n'a aucune autorité là-dessus.
Le ministère de l'Environnement (MELCCFP). Selon la nature du projet, il faut une autorisation ministérielle en vertu de l'article 22 de la Loi sur la qualité de l'environnement, une déclaration de conformité, ou rien du tout depuis la réforme du régime d'autorisation entrée en vigueur en 2018, qui a modulé les exigences selon le risque. Les délais de traitement varient énormément selon la complexité du dossier et, surtout, selon la qualité du dossier déposé : une demande incomplète repart au fond de la pile. Les projets touchant les milieux humides et hydriques — abondants dans la vallée du Saint-Maurice — sont parmi les plus longs.
Hydro-Québec. C'est ici que le portrait a changé le plus vite. La société d'État a reconnu publiquement l'ampleur de la file d'attente pour les nouveaux raccordements industriels de forte puissance, et le gouvernement a resserré les critères d'attribution des blocs d'énergie. Pour une PME, le problème n'est pas seulement administratif : il est physique. Ligne, poste, capacité disponible dans le secteur, travaux de renforcement du réseau. Aucun guichet ne fabrique un transformateur plus vite. Le Plan d'action 2035 d'Hydro-Québec prévoit des investissements massifs, mais les échéanciers de construction se comptent en années.
Le fédéral. Pêches et Océans pour l'habitat du poisson, l'Agence d'évaluation d'impact pour certains projets, l'Agence des services frontaliers pour l'import-export, sans parler de la fiscalité. Un guichet québécois n'y a pas juridiction.
La main-d'œuvre : le vrai frein?
Dans la plupart des enquêtes de conjoncture menées depuis quelques années auprès des PME québécoises — que ce soit par la FCEI, la Banque de développement du Canada ou les chambres de commerce —, la pénurie de main-d'œuvre s'est imposée avant la réglementation comme obstacle numéro un à la croissance. La Mauricie cumule ici plusieurs handicaps structurels : une population parmi les plus âgées du Québec, un bassin de travailleurs qualifiés limité, et une concurrence directe avec les grands centres pour attirer des ingénieurs, des techniciens et des soudeurs.
S'ajoute un facteur devenu incontournable en 2026 : l'incertitude commerciale. Les tensions tarifaires avec les États-Unis, largement documentées ces derniers jours — y compris par Le Nouvelliste, qui rapportait samedi les questions juridiques soulevées aux États-Unis par les nouveaux droits de douane —, pèsent sur les décisions d'investissement des exportateurs mauriciens. Un entrepreneur qui ne sait pas à quel tarif il vendra aux États-Unis dans six mois ne bloque pas son projet à cause d'un formulaire. Il le met sur la glace.
C'est la limite de fond du discours sur la paperasse : elle est réelle, elle est irritante, elle coûte cher en heures non facturables. Mais elle est rarement la cause première d'un projet abandonné. Elle est plutôt le symptôme d'un État aux processus fragmentés, et un multiplicateur de découragement pour l'entrepreneur déjà aux prises avec un manque de personnel, un financement plus cher et un marché instable.
Ce qu'il faudrait surveiller
Pour juger « Efficacité Québec » autrement que sur l'intention, quelques indicateurs seront à examiner d'ici le scrutin :
En campagne, les autres partis avancent leurs propres leviers économiques : le Parti québécois insiste sur le contrôle de l'immigration, le Parti conservateur du Québec sur la fiscalité et la suspension de la taxe sur l'essence, Québec solidaire sur un plan de 23 milliards de dollars en transport collectif — toutes des propositions rapportées ces derniers jours par Le Nouvelliste. Chacun mise sur un goulot différent.
À Shawinigan, où l'on a appris à se méfier des relances annoncées, la question posée aux entrepreneurs sera simple : votre projet est-il bloqué par un formulaire, ou par un poste électrique, un zonage municipal, un soudeur introuvable et un tarif douanier américain? La réponse déterminera si « Efficacité Québec » est une réforme ou un guichet de plus.
