Il y a des campagnes où les candidatures racontent une géographie. Dans la Capitale-Nationale, la cuvée 2026 se lit presque comme une carte : au centre, un urbaniste qui a passé sa carrière à combattre l'étalement; en périphérie, une ancienne libérale ralliée à un parti qui promet un tunnel; et, entre les deux, une région périurbaine — Portneuf — dont les demandes concrètes n'ont encore été chiffrées par personne.
Taschereau : le PQ mise sur l'urbanisme
Le recrutement le plus commenté est celui de Christian Savard. Radio-Canada a rapporté que l'ancien directeur général de Vivre en ville portera les couleurs du Parti québécois dans Taschereau, la circonscription la plus dense et la plus transit-dépendante de la région, celle qu'occupait Vincent Marissal avant son exclusion du caucus solidaire.
Le symbole est lourd. Vivre en ville est l'organisme qui, depuis deux décennies, milite pour la densification, la réduction de la dépendance à l'automobile et le financement du transport collectif. Son ex-DG a signé et cosigné des interventions publiques répétées contre les projets autoroutiers structurants, dont le tunnel Québec-Lévis. Le placer dans Taschereau, c'est envoyer un signal parfaitement cohérent à un électorat qui, aux dernières élections comme aux dernières municipales, a massivement voté pour la ville compacte et le tramway.
Mais c'est aussi un pari plus risqué qu'il n'y paraît. Le Parti québécois, qui aspire à un balayage régional, ne peut pas gagner la Capitale-Nationale avec Taschereau seulement. Les circonscriptions de la Rive-Nord périphérique — Chauveau, La Peltrie, Portneuf, Charlevoix–Côte-de-Beaupré — sont peuplées d'automobilistes captifs, de familles installées loin des axes de transport structurant, et de municipalités qui réclament de l'asphalte autant que du service. Faire cohabiter dans un même caucus un candidat qui prêche la densification et des députés élus par des banlieues en expansion, c'est le vrai test à venir.
Charlevoix–Côte-de-Beaupré : le PCQ recrute une ex-libérale
À l'autre bout du spectre, Radio-Canada a confirmé le retour en politique de Caroline Simard, ancienne députée libérale de Charlevoix–Côte-de-Beaupré, cette fois sous la bannière du Parti conservateur du Québec d'Éric Duhaime. Le geste est doublement significatif.
D'abord parce qu'il illustre la porosité croissante entre l'électorat libéral historique des régions et un PCQ qui a fait du troisième lien routier un article de foi. Ensuite parce que Charlevoix–Côte-de-Beaupré est précisément le type de circonscription où la mobilité ne se pense pas en fréquence d'autobus, mais en temps de déplacement vers Québec, en état de la 138 et en accès aux services. Le discours conservateur — moins d'obstacles à l'automobile, scepticisme envers les grands projets de transport collectif urbain — y trouve un terrain naturel.
Ce recrutement rappelle aussi une donnée que les états-majors connaissent bien : dans la Capitale-Nationale, le vote périphérique et le vote central ne réagissent pas aux mêmes stimuli. Un parti qui optimise pour l'un s'expose à perdre l'autre. Le PCQ, lui, assume de ne courtiser que le premier.
Québec solidaire ferme la porte à double tour
Québec solidaire, de son côté, a choisi la clarté maximale. « Il n'y en aura pas de troisième lien, peu importe sa forme », a lancé la co-porte-parole Ruba Ghazal, une formule reprise par Radio-Canada et qui visait explicitement le Parti québécois. La pique n'est pas anodine : elle exploite l'ambiguïté dans laquelle le PQ s'est installé sur le dossier, en refusant à la fois d'enterrer définitivement l'idée d'un lien interrives et de s'engager sur un projet précis.
La formule « peu importe sa forme » est aussi une réponse à des années de métamorphoses du projet : tunnel autoroutier à six voies, puis tunnel « transport collectif seulement », puis retour à une version mixte, puis nouveau bureau de projet. Chaque version a eu ses partisans, ses évaluations partielles et ses reports. En refusant d'entrer dans le débat sur la forme, QS déplace la discussion sur le principe — et sur le coût d'opportunité par rapport au tramway et au réseau structurant.
Portneuf, l'angle mort du débat
Pendant que les caméras se braquent sur le tunnel, une autre demande, plus prosaïque, monte de l'ouest de la région. Radio-Canada a documenté les priorités électorales de Portneuf : infrastructures municipales vieillissantes, gestion de la croissance démographique, débat sur la densification dans des villages qui n'y sont pas préparés, protection du territoire agricole, et desserte ferroviaire — le passage éventuel d'un train à grande fréquence ou à grande vitesse dans le corridor Québec-Montréal étant scruté de près.
Ce sont des demandes chiffrables. Elles n'ont pourtant été chiffrées par aucun parti. C'est là que se situe le vrai déficit de la campagne régionale : on débat de l'existence d'un tunnel dont personne ne connaît le coût actualisé, pendant que les besoins documentés d'une MRC de plus de 55 000 habitants restent sans réponse budgétaire.
La comparaison est cruelle. Un accident grave survenu à Rivière-à-Pierre, rapporté par Radio-Canada, rappelle que dans ces municipalités, la « mobilité » signifie d'abord des routes secondaires en état correct et des délais d'intervention d'urgence acceptables — pas un choix entre deux modes structurants.
Saint-Augustin veut sortir du RTC : le symptôme
Un troisième signal, plus discret, mérite d'être versé au dossier. TVA Nouvelles a rapporté que Saint-Augustin-de-Desmaures, sous l'impulsion du maire Sylvain Juneau, a enclenché un processus pour se retirer du Réseau de transport de la Capitale d'ici 2028, en dénonçant une « desserte médiocre » au regard de la quote-part payée.
C'est exactement l'illustration du problème politique que la région devra régler. Une municipalité périurbaine estime payer pour un réseau conçu pour la ville dense; la ville dense estime que le réseau ne peut fonctionner que si la périphérie contribue. Aucun des grands partis n'a proposé de mécanisme d'arbitrage crédible entre ces deux logiques — ni de réforme du financement du transport collectif métropolitain qui rendrait la question moins explosive.
Qui arbitrera?
La vraie question de la campagne dans la Capitale-Nationale n'est donc pas « pour ou contre le troisième lien ». C'est : quel mécanisme, à l'intérieur d'un même caucus régional, permettra de trancher entre densifier Taschereau et desservir Rivière-à-Pierre?
Historiquement, l'arbitrage s'est fait par la promesse simultanée — tramway et tunnel, densification et développement périurbain — avec l'espoir que les échéanciers décalés masquent la contradiction budgétaire. Cette stratégie a produit des reports en série et une érosion de la confiance envers les grands projets.
La campagne actuelle, la plus longue de l'histoire récente selon l'analyse du professeur Marc André Bodet reprise par Radio-Canada, offre pourtant le temps nécessaire pour chiffrer. Trente-neuf jours, c'est assez pour déposer une estimation de coût, un échéancier et une source de financement. Le chroniqueur Alexandre Duval, de Radio-Canada, a d'ailleurs consacré une réflexion au coût de la démocratie — on pourrait ajouter : le coût de l'imprécision.
D'ici là, les électeurs de la région disposent d'un indice imparfait mais réel : le profil des candidats. Un urbaniste au centre, une ex-libérale pro-tunnel en périphérie, un refus catégorique à gauche. Chaque parti a choisi son camp géographique. Reste à savoir lequel osera dire ce que son choix coûtera.
