Côte-Nord

À Pessamit, une marche pour trois femmes blessées expose le vide des services en violence conjugale

Après une violation de domicile qui a fait trois blessées, la communauté innue s'est mobilisée. Derrière la solidarité, une question demeure : qui protège vraiment les femmes de Pessamit?

Elles ont marché dans les rues de Pessamit, drapeaux et pancartes à la main, pour dire qu'assez, c'était assez. Selon ce qu'a rapporté Radio-Canada, la marche organisée dans la communauté innue de la Côte-Nord visait à appuyer trois femmes blessées lors d'une violation de domicile. Un geste de solidarité, mais aussi un geste politique : dans une communauté de quelque 3 000 personnes située à une soixantaine de kilomètres de Baie-Comeau, l'appui aux victimes passe encore largement par la mobilisation citoyenne, faute d'un filet de services complet sur place.

Cette marche n'est pas un fait divers isolé. Elle s'inscrit dans une trame longue et documentée : celle d'un déficit chronique de ressources en matière de violence faite aux femmes dans les communautés autochtones du Québec, et celle d'un partage de responsabilités entre Québec et Ottawa que personne, sur le terrain, ne parvient à démêler clairement.

Ce que la mobilisation dit du terrain

Une marche de solidarité remplit d'abord une fonction sociale évidente : briser l'isolement des victimes, nommer publiquement ce que les petites communautés ont longtemps traité en silence. Dans un milieu où tout le monde se connaît, où l'agresseur présumé est parfois un cousin, un voisin, un employeur, le simple fait de porter plainte comporte un coût social que les femmes des grands centres n'ont pas à payer de la même manière.

Mais une marche vient aussi combler un vide. Quand la population se réunit pour dire aux victimes qu'elles ne sont pas seules, c'est souvent parce que les structures censées le leur dire n'y suffisent pas. Et à Pessamit, comme dans la majorité des communautés innues de la Côte-Nord, ces structures sont minces.

Pas de maison d'hébergement d'urgence sur place

Le Québec compte une petite quinzaine de maisons d'hébergement destinées spécifiquement aux femmes autochtones victimes de violence, réunies au sein du Regroupement des centres d'amitié autochtones et de réseaux comme celui piloté par Femmes autochtones du Québec. Aucune ne se trouve à Pessamit.

Concrètement, une femme qui doit quitter son domicile en urgence dans la nuit a deux options : trouver refuge chez un proche — dans une communauté où la crise du logement fait rage et où la surpopulation des maisons est documentée depuis des années — ou prendre la route. Vers Baie-Comeau, où se trouve la maison d'hébergement Le Havre, à une cinquantaine de minutes de voiture. Vers Sept-Îles, à plus de deux heures et demie, où l'on trouve notamment la Maison des femmes ainsi que des services autochtones. Vers Uashat mak Mani-utenam, où la Maison communautaire Missinak et d'autres ressources innues offrent un accompagnement culturellement adapté, mais là encore à des heures de route.

Et il faut, pour partir, avoir une voiture, un permis, de l'essence, quelqu'un pour garder les enfants ou la possibilité de les emmener. Sur la Côte-Nord, le transport interurbain s'est effrité au fil des ans : la desserte par autocar est réduite, coûteuse, et ne correspond pas aux horaires d'une fuite d'urgence. Le taxi vers Baie-Comeau représente une somme hors de portée pour bien des ménages. La distance n'est pas un détail logistique : c'est un obstacle structurel à la mise en sécurité.

S'ajoute une dimension que les intervenantes autochtones répètent depuis des décennies : quitter Pessamit pour Baie-Comeau, c'est quitter sa langue, sa famille élargie, son territoire, parfois pour se retrouver dans un milieu où le racisme systémique a été documenté — la commission Viens l'a établi noir sur blanc en 2019, en formulant des appels à l'action spécifiques sur l'accès des femmes autochtones aux services sociaux et policiers. Plusieurs femmes préfèrent rester dans une situation dangereuse plutôt que de s'exiler.

La police communautaire, sous-financée par conception

L'autre maillon, c'est la réponse policière. Pessamit dispose de son propre service de police autochtone, financé par le Programme des services de police des Premières Nations et des Inuit, une entente tripartite entre Ottawa, Québec et le conseil de bande. Ce modèle est au cœur du problème.

Depuis des années, les chefs de police autochtones du Québec — regroupés au sein de l'Association des directeurs de police des Premières Nations et Inuit du Québec — dénoncent le caractère discrétionnaire de ce programme. Contrairement à la Sûreté du Québec ou aux corps municipaux, les services de police autochtones ne sont pas reconnus comme un service essentiel dans la loi fédérale. Leur financement dépend d'ententes renouvelables, souvent à court terme, ce qui rend impossible la planification d'effectifs, l'achat d'équipement durable ou la retenue du personnel.

Le Tribunal canadien des droits de la personne a d'ailleurs statué, dans une décision retentissante rendue en 2022 concernant la communauté anichinabée de Pekuakamiulnuatsh Takuhikan et dans des dossiers connexes, que le sous-financement des services de police des Premières Nations pouvait constituer une discrimination. En 2024, la Cour suprême du Canada s'est penchée sur le litige opposant Pekuakamiulnuatsh Takuhikan aux gouvernements sur ces mêmes ententes tripartites, et a donné raison à la communauté innue, rappelant les obligations de bonne foi de la Couronne dans la négociation de ces contrats. La jurisprudence reconnaît donc désormais ce que les communautés disent depuis longtemps : ce financement n'est pas à la hauteur.

Les conséquences sont tangibles. Un service de police de petite taille signifie peu d'agents en poste simultanément, des quarts de travail incomplets, parfois aucune patrouille disponible la nuit, et une dépendance à la Sûreté du Québec pour les renforts — laquelle peut mettre de longues minutes, voire davantage, à arriver depuis Forestville ou Baie-Comeau. Dans une situation de violation de domicile avec blessés, ces minutes comptent.

Deux gouvernements, une responsabilité floue

C'est ici que le nœud politique se resserre. Les services sociaux, l'hébergement des femmes violentées et la santé relèvent du Québec. Les services aux membres des Premières Nations vivant dans les communautés relèvent en bonne partie du fédéral, en vertu de la Loi sur les Indiens. Résultat : chaque fois qu'un besoin apparaît à Pessamit, deux paliers de gouvernement peuvent, techniquement, se renvoyer la balle.

Ottawa a annoncé, dans le sillage de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées — dont le rapport final, en 2019, parlait de « génocide » et formulait 231 appels à la justice —, des investissements pour la construction de refuges et de logements de transition dans les communautés. Québec, de son côté, a injecté des centaines de millions de dollars dans le réseau des maisons d'aide et d'hébergement depuis 2021, à la suite du rapport transpartisan « Rebâtir la confiance » et de la vague de féminicides de cette année-là. Mais entre les annonces nationales et l'ouverture concrète d'un lit d'urgence à Pessamit, le chemin reste long, et les rapports d'étape sur la mise en œuvre des appels à la justice, publiés notamment par Femmes autochtones du Québec, soulignent année après année la lenteur des progrès.

Entretemps, la protection repose sur les épaules des mêmes personnes : les intervenantes du conseil de bande, les agents du service de police communautaire, les familles et, comme on l'a vu cette semaine, les marcheurs.

Ce qu'il faudrait pour que ça change

Les pistes ne sont pas mystérieuses; elles ont été énoncées à répétition. Reconnaître les services de police autochtones comme services essentiels dans une loi fédérale, avec un financement stable et pluriannuel. Financer des maisons d'hébergement d'urgence et des logements de deuxième étape dans les communautés elles-mêmes, gérés par les Premières Nations, avec du personnel innu et des services en innu-aimun. Assurer un transport sécuritaire et gratuit vers les ressources régionales quand l'éloignement est inévitable. Régler la crise du logement, qui piège des femmes dans des maisons surpeuplées avec leur agresseur.

D'ici là, la Côte-Nord continuera d'offrir ce paradoxe : une région où les nouvelles quotidiennes juxtaposent des avis d'Hydro-Québec sur la cueillette de fruits sous les lignes électriques à Baie-Comeau, un forum artistique festif au Musée de la Côte-Nord, et une marche de femmes qui réclament, à Pessamit, le droit élémentaire de dormir en sécurité.

La marche s'est terminée. La question, elle, reste posée aux deux gouvernements : combien de mobilisations citoyennes faudra-t-il encore pour remplacer des services qui n'existent pas?

Si vous ou une personne de votre entourage vivez de la violence, SOS violence conjugale est joignable en tout temps, gratuitement et de façon confidentielle, au 1 800 363-9010, partout au Québec.