Chaudière-Appalaches

Six ans de pénitencier pour un trafiquant de Montmagny : ce que révèle le « conflit des stupéfiants » de l'est de Chaudière-Appalaches

La peine imposée à Pascal D'Amours met en lumière un marché du crack structuré à Montmagny — et l'échange de drogue contre des services sexuels, dans une région où les ressources spécialisées manquent.

Une peine de six ans de pénitencier. Pour un dossier de trafic de stupéfiants dans une ville de moins de 12 000 habitants, la sentence a de quoi retenir l'attention. Selon les informations rapportées par TVA Nouvelles, Pascal D'Amours a écopé de cette peine après avoir été arrêté dans le cadre d'une enquête policière portant sur les vendeurs impliqués dans ce que les autorités ont désigné comme un « conflit des stupéfiants » à Montmagny. Un élément du dossier a particulièrement frappé : l'homme aurait offert du crack en échange de relations sexuelles.

Derrière cette condamnation individuelle, il y a un portrait régional que l'on documente peu. Celui d'un marché de la drogue qui ne se limite plus aux grands centres, qui s'organise assez pour générer des rivalités violentes entre vendeurs, et qui s'appuie sur la vulnérabilité de personnes — le plus souvent des femmes — pour qui la dose devient une monnaie d'échange.

Un « conflit des stupéfiants » dans une MRC de 23 000 personnes

L'expression n'est pas anodine. Quand la Sûreté du Québec ou un service policier municipal parle de « conflit des stupéfiants », il s'agit généralement d'une série d'événements violents — incendies suspects, coups de feu, méfaits, menaces, voies de fait, tentatives de meurtre — liés à la concurrence entre revendeurs pour un territoire ou à des dettes de drogue. C'est le vocabulaire habituellement associé à Montréal, à Québec ou à Trois-Rivières. Il s'applique désormais à Montmagny.

La MRC de Montmagny compte une quinzaine de municipalités et environ 23 000 résidents, selon les données de l'Institut de la statistique du Québec. La ville de Montmagny elle-même, avec un peu plus de 11 000 habitants, joue le rôle de pôle de services pour tout l'est de Chaudière-Appalaches, jusqu'à la MRC de L'Islet. Cette centralité vaut pour les commerces, le CLSC et le cégep — elle vaut aussi, semble-t-il, pour le marché de la drogue. Une clientèle régionale converge vers un même point de vente, ce qui rend le territoire commercialement intéressant et donc disputable.

La Sûreté du Québec assure la desserte policière de la MRC de Montmagny depuis l'abolition de plusieurs corps municipaux dans les années 2000. Les enquêtes sur les réseaux de stupéfiants relèvent de ses équipes d'enquête régionales, appuyées au besoin par le Bureau de lutte au crime organisé. C'est ce type d'opération, s'échelonnant généralement sur plusieurs mois de filatures, d'achats contrôlés et d'écoute électronique, qui mène aux arrestations groupées dont Pascal D'Amours a fait partie.

Le crack comme monnaie d'échange sexuelle

L'élément le plus lourd du dossier est aussi le moins documenté statistiquement au Québec : l'échange de drogue contre des services sexuels. Ce n'est pas un phénomène nouveau, mais il demeure largement invisible parce qu'il produit rarement des plaintes.

Les intervenantes du milieu communautaire, notamment celles regroupées dans la Concertation des luttes contre l'exploitation sexuelle (CLES), documentent depuis des années cette dynamique où la dépendance devient le levier de contrôle. La personne consommatrice n'a pas d'argent, le fournisseur a la substance : le rapport de force est total. La drogue, particulièrement le crack en raison de la brièveté de son effet et de la compulsion qu'elle génère, crée une dépendance qui rend la victime dépendante non seulement de la substance, mais de la personne qui la détient.

Sur le plan juridique, le Code criminel permet de qualifier ces situations d'obtention de services sexuels moyennant rétribution — la rétribution n'ayant pas à être monétaire — et, selon les circonstances, d'exploitation ou de traite de personnes. La difficulté est ailleurs : les victimes sont souvent en situation d'itinérance ou d'instabilité résidentielle, elles ont un rapport de méfiance avec les corps policiers, elles craignent des poursuites pour possession, et elles ne se perçoivent pas nécessairement comme victimes. Le témoignage, quand il existe, est fragile devant un tribunal.

C'est aussi pourquoi ce volet apparaît fréquemment comme un facteur aggravant dans la détermination de la peine plutôt que comme un chef d'accusation distinct. Une peine de six ans, dans un dossier de trafic de crack et de cocaïne, se situe nettement au-delà de la fourchette habituelle pour un revendeur de rue — ce qui suggère que le tribunal a tenu compte de circonstances particulièrement aggravantes.

Les ressources sont à Québec et à Lévis

Voilà le cœur du problème régional. Les services spécialisés en dépendance et en exploitation sexuelle sont, dans Chaudière-Appalaches, concentrés dans l'ouest du territoire.

Le CISSS de Chaudière-Appalaches offre des services en dépendance par ses points de service répartis sur le territoire, mais l'hébergement en désintoxication et en réadaptation avec hébergement demeure regroupé principalement du côté de Lévis. Un résident de Montmagny ou de Saint-Jean-Port-Joli qui souhaite entreprendre une thérapie doit donc envisager un déplacement de 60 à 100 kilomètres — sans transport collectif adéquat, avec les listes d'attente que l'on connaît partout au Québec.

La situation est comparable pour l'hébergement des femmes victimes de violence et d'exploitation. La région dispose de maisons d'aide et d'hébergement, dont Havre l'Éclaircie et La Jonction pour Elle du côté de Lévis, mais les ressources spécifiquement outillées pour accueillir une femme en dépendance active, avec un enjeu d'exploitation sexuelle, sont rares partout dans la province. Plusieurs maisons d'hébergement exigent une sobriété relative à l'admission, ce qui exclut de fait les personnes les plus à risque. Les organismes de la MRC de Montmagny–L'Islet — cuisines collectives, centres de femmes, travail de rue — assurent une première ligne précieuse, mais ils n'ont ni le mandat ni le financement pour offrir un suivi clinique spécialisé.

Le résultat est un effet d'entonnoir : la personne qu'on retire d'une situation d'exploitation à Montmagny doit souvent être relocalisée à Québec, loin de son réseau, ou reste sur place sans suivi adéquat. Dans le second cas, le retour au même fournisseur — ou à son remplaçant — est statistiquement probable.

Ce qui se passe après la peine

Une condamnation de six ans signifie une détention en pénitencier fédéral, avec admissibilité à la libération conditionnelle totale au tiers de la peine, soit après deux ans, et à la libération d'office aux deux tiers. Le détenu aura accès à des programmes correctionnels du Service correctionnel du Canada, dont ceux visant la toxicomanie et la délinquance sexuelle si son profil le justifie.

Mais la question la plus déterminante pour Montmagny n'est pas celle du sort d'un individu. C'est celle du vide qu'il laisse. Les enquêtes d'envergure en matière de stupéfiants ont un effet démontré à court terme — elles font baisser la violence, elles rassurent la population — mais elles ne suppriment pas la demande. Tant que des personnes en dépendance cherchent du crack dans l'est de Chaudière-Appalaches, un vendeur occupera l'espace. Et le remplacement d'un réseau par un autre est précisément ce qui alimente les « conflits des stupéfiants ».

C'est le constat que répètent les chercheurs en criminologie et les intervenants en réduction des méfaits : la répression seule déplace le problème. La réponse durable passe par l'accès au traitement, par du logement stable et par des services de proximité — trois éléments dont l'offre est mesurablement plus faible à Montmagny qu'à Lévis ou à Québec.

Un dossier qui devrait servir de signal

Ce jugement mérite d'être lu comme un indicateur régional. Il confirme qu'un marché de la drogue suffisamment structuré pour engendrer un conflit violent existe dans l'est de Chaudière-Appalaches. Il confirme que l'exploitation sexuelle en échange de substances y a cours. Et il rappelle que les moyens d'y répondre, en dehors de l'appareil judiciaire, restent à bâtir hors des grands centres.

La MRC de Montmagny et celle de L'Islet travaillent depuis quelques années à des démarches de développement social qui incluent des volets sur la santé mentale, la dépendance et l'itinérance cachée. Ces travaux ont établi un diagnostic. Ce dossier judiciaire, lui, donne un visage à ce diagnostic — et un rappel que le temps de la planification et celui de l'urgence ne suivent pas le même rythme.