Le Stade Saputo a vécu, à quelques jours d'intervalle, deux scénarios qui résument à eux seuls l'état du soccer professionnel montréalais. D'un côté, les Roses de Montréal, franchise de la toute nouvelle Ligue de soccer professionnel féminin du Canada (la Northern Super League), ont attiré 17 077 spectateurs pour une victoire de 1-0 contre les Tides de Halifax — un record d'assistance pour le club, rapporté par Radio-Canada. De l'autre, le CF Montréal s'est effondré 4-0 devant l'Inter Miami, avec quatre buts de Lionel Messi, dans ce que le diffuseur public a qualifié de « victoire sans équivoque » des visiteurs.
Les deux événements n'ont pas le même poids sportif. Mais mis côte à côte, ils posent une question qui dépasse largement les feuilles de match : qui, désormais, remplit les gradins du seul stade de soccer professionnel de la métropole, et selon quel modèle d'affaires ?
Une foule record pour un club qui n'existait pas il y a deux ans
Les Roses de Montréal ont joué leur premier match officiel au printemps 2025, dans le cadre de la saison inaugurale de la Northern Super League, première ligue professionnelle féminine de soccer au Canada. Le projet, porté par un groupe d'actionnaires locaux, s'est installé au Stade Saputo, où il partage le terrain avec la formation de la MLS.
Atteindre 17 077 spectateurs, c'est essentiellement remplir l'enceinte de la rue Sherbrooke Est, dont la capacité annoncée tourne autour de 19 600 places depuis l'agrandissement de 2012. Autrement dit : une équipe qui n'avait aucune histoire, aucun palmarès et aucune tradition il y a 24 mois vient de générer une affluence que le CF Montréal, dans une saison ordinaire, n'atteint pas systématiquement.
Ce n'est pas un accident isolé. La Northern Super League a déjà connu des foules importantes ailleurs au pays, notamment à Vancouver et à Toronto, et la même dynamique s'observe en Angleterre, en Espagne et aux États-Unis, où la National Women's Soccer League a vu ses assistances moyennes plus que doubler en quelques saisons. Le public du soccer féminin ne se contente plus d'être une curiosité statistique : il constitue un marché.
Encore faut-il nuancer. Un match record n'est pas une moyenne de saison. Les clubs de la NSL, comme les Roses, jouent souvent devant des foules bien plus modestes, et une soirée à guichets quasi fermés relève généralement d'un effort marketing concerté : billets à prix accessible, promotions scolaires et communautaires, groupes, partenariats. C'est précisément la stratégie qui a permis à plusieurs franchises féminines nord-américaines de construire leur base. La vraie question n'est pas « peut-on remplir Saputo une fois », mais « peut-on le remplir douze fois ».
Le CF Montréal, un club en reconstruction permanente
Pendant ce temps, la franchise MLS traverse une période difficile. Le club a vécu des saisons parmi les pires de son histoire récente, marquées par des changements d'entraîneurs, un roulement important de joueurs et une masse salariale volontairement contenue par rapport aux grandes dépensières de la ligue. Le 4-0 encaissé face à l'Inter Miami — avec un quadruplé de Messi — s'inscrit dans cette trame plus large : celle d'une équipe qui, sur le plan sportif comme commercial, se fait dépasser par des marchés plus agressifs.
L'ironie est cruelle. Les soirs de visite de l'Inter Miami sont précisément ceux où le CF Montréal fait des affaires : billets à prix majoré, foule assurée, attention médiatique nationale. En 2024, la venue de Messi avait forcé le club à déménager la rencontre au Stade olympique pour accueillir plus de 55 000 personnes. Le modèle d'affaires repose donc en bonne partie sur quelques matchs événements et non sur une adhésion soutenue au produit local.
Cette dépendance à la vedette adverse en dit long. Elle signifie qu'une part significative des revenus de guichet est captée par l'attrait d'un joueur qui ne portera jamais le maillot bleu-blanc-noir. Et elle expose le club au moment où cette vedette prendra sa retraite.
Le vrai enjeu : qui contrôle le stade ?
C'est ici que le dossier devient réellement structurant. Le Stade Saputo a été construit grâce à un investissement majeur de la famille Saputo, puis agrandi avec une contribution du gouvernement du Québec avant l'entrée du club dans la MLS. Il est situé sur des terrains du parc olympique, sous la responsabilité du Parc olympique de Montréal, une société d'État. Le CF Montréal en est l'occupant principal et l'exploitant de facto.
Or les Roses de Montréal y jouent leurs matchs à domicile. Sur quelles bases ? À quel loyer ? Avec quel accès aux revenus accessoires — concessions, stationnement, commandites de site, panneaux publicitaires, loges ? Ces informations ne sont pas publiques. Dans le sport professionnel nord-américain, ce sont pourtant elles qui déterminent si un club locataire peut devenir rentable ou s'il restera structurellement dépendant de son propriétaire de stade.
Le précédent existe ailleurs. Plusieurs équipes féminines nord-américaines ont mis des années à négocier des ententes leur permettant de conserver une part des revenus de concessions ou de commandites dans des stades qu'elles ne possèdent pas. D'autres ont fini par bâtir leurs propres installations, faute d'accès équitable. La question mérite d'être posée à Montréal, d'autant que le calendrier même du stade — priorité de dates, qualité du terrain, accès aux vestiaires et aux installations d'entraînement — est un levier de pouvoir considérable.
Ajoutons une contrainte physique : un terrain naturel encaissant deux calendriers professionnels complets, plus les rencontres de développement, plus les éventuels matchs internationaux, s'use. La gestion de la pelouse devient un arbitrage politique autant qu'agronomique.
Un déficit d'infrastructures qui pèse sur toute la métropole
Montréal compte des centaines de milliers de joueurs et joueuses de soccer inscrits, et une seule enceinte professionnelle dédiée. C'est peu. Pour une région métropolitaine de plus de quatre millions d'habitants, où le soccer est le sport de participation le plus populaire chez les jeunes, l'écart entre la base pratiquante et l'offre d'infrastructures de haut niveau reste frappant.
Cette rareté a un effet direct : elle concentre le pouvoir. Celui qui contrôle Saputo contrôle, dans les faits, l'accès au soccer professionnel montréalais. Toute nouvelle franchise, toute nouvelle ligue, tout projet d'expansion doit passer par cette porte ou construire la sienne — un investissement de plusieurs dizaines de millions de dollars.
On a longtemps pensé qu'une seule équipe suffisait à occuper le marché. La saison 2026 démontre l'inverse : il y a de la place pour au moins deux produits, mais l'infrastructure n'a pas suivi.
Ce qui change vraiment
Trois déplacements de fond se dessinent.
Le public n'est plus captif. Le spectateur montréalais a maintenant un choix. S'il trouve chez les Roses une expérience plus abordable, plus familiale et une équipe qui gagne, la fidélité au club MLS n'est plus acquise par défaut.
Le rapport de force commercial se déplace. Un club capable de livrer 17 000 personnes devient un partenaire crédible pour les commanditaires, les diffuseurs et les gouvernements. Cela change la nature des négociations, y compris celles portant sur le stade.
La transparence devient un enjeu public. Le Stade Saputo a bénéficié de fonds publics et occupe un terrain public. Les conditions dans lesquelles il est partagé entre deux clubs professionnels relèvent donc légitimement du débat public, et non uniquement d'ententes commerciales confidentielles.
Aucune de ces observations n'annonce la disparition du CF Montréal, qui conserve une valeur de franchise, un centre d'entraînement, une académie et une place dans la ligue la plus riche du continent. Mais l'époque où la MLS constituait automatiquement le sommet de la pyramide montréalaise est révolue. Il faudra désormais la mériter — sur le terrain, aux guichets, et dans les corridors où se négocient les baux.
Le reste du week-end sportif québécois
Le soccer n'a pas monopolisé l'attention. Le Journal de Montréal rapportait la présence de Luguentz Dort avec l'équipe canadienne de basketball au Centre Vidéotron, où le Québécois affrontait l'Argentine devant les siens, quelques semaines après la transaction qui l'a envoyé du Thunder d'Oklahoma City aux Hawks d'Atlanta. Radio-Canada signalait par ailleurs que le Québécois Rohan Jones avait été retranché par les Rams de Los Angeles, ses droits dans la Ligue canadienne de football appartenant aux Alouettes de Montréal, qui l'avaient sélectionné au premier tour en avril.
Le monde sportif québécois a aussi appris le décès de Jacques Doucet, voix des Expos de Montréal de leurs débuts dans le baseball majeur jusqu'à leur départ en 2004. Un rappel, peut-être, que les franchises professionnelles montréalaises ne sont jamais éternelles — et que l'attachement du public se gagne match après match.
