Dans la vallée de La Matapédia, on ne compte plus les champs que la forêt reprend un mètre à la fois. Aulnes, épinettes blanches, cerisiers de Pennsylvanie : la friche avance vite quand plus personne ne fauche. Depuis 2023, la MRC de La Matapédia tente d'inverser le mouvement avec un programme d'aide à la remise en culture des terres agricoles abandonnées. Le bilan diffusé récemment par Radio-Canada est clair sur les chiffres : 18 producteurs ont bénéficié du coup de pouce, jusqu'à concurrence de 2500 $ par hectare restauré.
C'est une somme non négligeable. Défricher un champ envahi depuis quinze ou vingt ans, arracher les souches, égoutter, chauler, ressemer une prairie, cela peut coûter plusieurs milliers de dollars l'hectare selon l'état du terrain. Une subvention de cette ampleur change le calcul économique d'un producteur qui hésite. Mais elle ne répond pas à la question suivante : qui cultivera ce champ dans dix ans?
Un programme local, dans un contexte régional lourd
La remise en culture des friches n'est pas une invention matapédienne. Depuis une quinzaine d'années, plusieurs MRC de l'Est-du-Québec — dans le Bas-Saint-Laurent comme en Gaspésie — ont bricolé des programmes similaires, souvent financés par les fonds régionaux issus des ententes avec le ministère des Affaires municipales, par le Fonds régions et ruralité, ou par des ententes sectorielles agroalimentaires impliquant le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation (MAPAQ). Ces enveloppes ont un point commun : elles sont pluriannuelles, mais rarement permanentes. Elles se renouvellent au rythme des ententes, généralement sur trois à cinq ans, et dépendent chaque fois d'une décision politique.
C'est là le premier angle mort. Un programme qui existe depuis 2023 a, au mieux, deux saisons complètes de recul. On peut mesurer les hectares défrichés; on ne peut pas encore mesurer la persistance. Or, une terre remise en culture qui redevient friche cinq ans plus tard n'a rien changé au portrait — elle a seulement coûté de l'argent public.
La MRC de La Matapédia regroupe une vingtaine de municipalités autour d'Amqui, de Sayabec et de Causapscal. C'est historiquement l'un des cœurs agricoles du Bas-Saint-Laurent, avec une dominante laitière et bovine, et une importante production fourragère. C'est aussi un territoire qui perd des fermes. Les recensements successifs de l'agriculture réalisés par Statistique Canada documentent, décennie après décennie, la même courbe dans l'Est-du-Québec : moins d'exploitations, des exploitations plus grosses, une superficie agricole totale qui s'érode et un âge moyen des exploitants qui grimpe. Ce n'est pas un phénomène matapédien, c'est un phénomène structurel.
Combien d'hectares, sur combien de friches?
Voilà la donnée qu'il faudrait mettre en regard de chaque annonce. Dix-huit producteurs aidés, c'est concret. Mais 18 producteurs sur combien d'exploitations actives dans la MRC? Et surtout : combien d'hectares récupérés, par rapport à l'inventaire total des terres en friche du territoire?
Les travaux menés au fil des ans par l'Union des producteurs agricoles (UPA) du Bas-Saint-Laurent et par les MRC de la région ont montré que les superficies en friche se chiffrent en milliers d'hectares à l'échelle du Bas-Saint-Laurent. Dans une MRC comme La Matapédia, où l'agriculture occupe une part importante du territoire municipalisé mais où plusieurs rangs se sont vidés depuis les années 1970, le stock de friches est considérable. Contre ce stock, quelques dizaines ou quelques centaines d'hectares remis en culture par année représentent un progrès réel, mais partiel.
Le problème n'est pas l'ampleur modeste du programme. C'est le rythme comparé. Si l'abandon se poursuit ailleurs sur le territoire — une ferme laitière qui ferme, c'est parfois 100 ou 150 hectares qui basculent d'un coup dans l'incertitude — pendant qu'on en récupère quelques dizaines, le bilan net reste négatif. Une politique de remise en culture n'a de sens statistique que si elle est accompagnée d'une politique de rétention des fermes existantes.
La relève : le vrai goulot d'étranglement
C'est le nœud. Une terre défrichée doit être cultivée par quelqu'un. Or, la démographie agricole de l'Est-du-Québec est préoccupante. Les données du recensement de l'agriculture confirment que la proportion d'exploitants de 55 ans et plus dépasse largement la moitié au Québec, et que la part de fermes disposant d'un plan de relève écrit demeure minoritaire.
Dans La Matapédia, cette réalité prend un visage précis. Quand un producteur de 62 ans sans successeur reçoit une aide pour remettre 20 hectares en culture, il augmente la valeur et la productivité de son entreprise — ce qui est légitime, et peut même faciliter un futur transfert. Mais si aucun repreneur ne se présente, ces hectares suivront la ferme dans son démantèlement. Ils seront rachetés par un voisin, s'il en a les moyens, ou par un acheteur non agricole, ou ils resteront en attente. Les organismes de développement agricole régionaux, comme le Centre de référence en agriculture et agroalimentaire du Québec ou les services-conseils du réseau Agriconseils, rappellent régulièrement que le transfert d'entreprise est aujourd'hui l'enjeu numéro un du secteur, davantage que l'accès aux terres lui-même.
Il faut aussi nommer l'obstacle financier. Une ferme laitière au Québec, quota compris, se transige à des montants qui rendent l'achat par un jeune non apparenté pratiquement impossible sans mécanisme de soutien. La Financière agricole du Québec offre des programmes de subvention à l'établissement et de prêts, et le gouvernement a mis en place des mesures fiscales facilitant le transfert intergénérationnel. Mais l'écart entre la valeur marchande des actifs et la capacité de payer d'une jeune entreprise demeure le principal frein.
Ce qu'une aide à l'hectare peut — et ne peut pas — faire
Soyons justes envers le programme. Une aide à la remise en culture produit des effets tangibles à court terme : elle augmente l'autonomie fourragère des fermes bovines et laitières, ce qui compte énormément quand le prix du foin et des grains fluctue; elle réduit la pression sur les terres louées; elle maintient le paysage agricole ouvert, un enjeu identitaire et touristique dans la vallée; et elle envoie un signal politique — le territoire agricole n'est pas abandonné.
Elle a aussi une logique climatique et alimentaire. À l'heure où l'on parle d'autonomie alimentaire du Québec, laisser des sols cultivables se refermer dans une région qui en dispose est difficilement défendable. Le gouvernement du Québec a fait de l'autonomie alimentaire un axe de sa politique bioalimentaire; la remise en culture des friches en est une déclinaison territoriale cohérente.
Mais une subvention à l'hectare est, par nature, une mesure ponctuelle. Elle finance un geste, pas une trajectoire. Pour que la terre reste cultivée, il faut une entreprise viable qui la cultive, un marché qui absorbe la production, une main-d'œuvre disponible et un successeur identifié. Aucune de ces quatre conditions n'est réglée par un chèque à l'hectare.
Les questions à poser à la MRC
Quelques indicateurs permettraient de juger réellement du programme, et il serait sain que la MRC les rende publics : la superficie totale remise en culture depuis 2023; le montant global engagé et son bailleur de fonds précis; la durée garantie du programme; l'âge moyen des 18 producteurs bénéficiaires; la proportion d'entre eux qui disposent d'un plan de relève; et, dans trois ou cinq ans, le taux de maintien en culture des parcelles subventionnées.
Certains programmes de ce type imposent d'ailleurs une clause de maintien — l'obligation de cultiver la parcelle pendant un nombre d'années donné sous peine de remboursement. Savoir si c'est le cas ici serait un élément clé d'appréciation.
Une pièce, pas la solution
Le programme matapédien mérite mieux que le cynisme. Dans une MRC qui se bat contre la dévitalisation, chaque hectare récupéré est un petit gain. Radio-Canada a eu raison de le documenter, et les 18 producteurs concernés ne sont pas des figurants d'une opération de communication : ce sont des gens qui ont sorti la débroussailleuse.
Mais il faut se garder de confondre l'outil et la stratégie. Renverser une tendance structurelle d'abandon du territoire agricole dans l'est du Québec suppose d'agir simultanément sur la rentabilité des fermes, l'accès au financement pour la relève, les services de proximité dans les rangs — écoles, internet, santé — et la valeur ajoutée locale des productions. Une aide à l'hectare est une pièce de ce casse-tête. Elle n'en est ni le cadre ni l'image.
La vraie mesure du succès ne se prendra pas en 2025. Elle se prendra vers 2035, quand on saura si les champs rouverts aujourd'hui sont encore fauchés — et par qui.
