Laval

Chomedey, le comté qui va révéler la campagne lavalloise

Exclue du caucus libéral puis bannie, Sona Lakhoyan Olivier se présente en indépendante dans Chomedey, où le PLQ a complété son équipe lavalloise avec Madeleine Féquière. Un duel test pour Laval.

Il y a des circonscriptions où l'on connaît le résultat avant même le premier porte-à-porte. Chomedey, à Laval, en faisait partie depuis des décennies. Ce n'est plus le cas. Le scrutin du 5 octobre y opposera une députée sortante devenue candidate indépendante, Sona Lakhoyan Olivier, à une recrue libérale de dernière heure, Madeleine Féquière, dans un comté que le Parti libéral du Québec (PLQ) considère depuis toujours comme un ancrage naturel. Ce face-à-face, aussi local qu'il paraisse, en dit long sur la manière dont les partis lisent Laval : comme un bloc de six sièges à administrer, ou comme une région avec ses propres nœuds — un cégep saturé, un réseau de transport à bout de souffle, une pression continue sur les services de santé.

Un « faux départ » qui résume tout

Le Courrier Laval a résumé la séquence d'un mot : faux départ. Sona Lakhoyan Olivier, élue sous la bannière libérale en octobre 2022 dans Chomedey, a été exclue du caucus du PLQ en décembre 2025, puis bannie officiellement du parti au printemps 2026. Le 27 août, jour du déclenchement des élections générales, on apprenait qu'elle sollicitait un nouveau mandat comme candidate indépendante.

Le symbole est brutal. Une députée qui doit annoncer sa candidature le jour même où la campagne s'ouvre, sans logo, sans permanence de parti, sans liste d'appels prête, sans équipe de terrain héritée d'une organisation rodée, commence la course avec une dette de temps qu'il est presque impossible de rembourser en cinq semaines et demie.

Au Québec, la vie d'un député indépendant est bornée par des règles précises. À l'Assemblée nationale, un élu qui ne siège pas dans un groupe parlementaire reconnu — il faut douze députés, ou 20 % des voix aux dernières générales, pour l'être — perd l'essentiel des leviers : temps de parole réduit et discrétionnaire, présence limitée en commission parlementaire, budgets de recherche moindres, accès plus rare aux périodes de questions. Autrement dit, le mégaphone rétrécit au moment même où le député doit prouver qu'il peut encore livrer.

Le PLQ boucle ses six candidatures — et choisit Chomedey en dernier

De l'autre côté, Média Laval rapportait le 28 août que les libéraux venaient de compléter leur équipe lavalloise de six candidats en confiant Chomedey à Madeleine Féquière. Elle rejoint Virginie Dufour dans Mille-Îles, Caroline De Guire dans Laval-des-Rapides, Cécile Tremblay dans Sainte-Rose, Louis Ialenti dans Vimont-Auteuil et Marie-Claude Fournier dans Fabre.

L'ordre des annonces n'est jamais neutre. Chomedey a été bouclé en dernier, une fois la question de la sortante réglée. Cela indique deux choses. D'abord, que le PLQ estime le comté suffisamment solide pour n'avoir pas eu à y investir son capital politique le plus tôt. Ensuite, que l'état-major a voulu éviter, aussi longtemps que possible, de mettre un visage libéral en face d'une députée qu'il venait d'expulser — la confrontation étant, pour un parti, l'aveu le plus visible d'une rupture interne.

Le choix de Madeleine Féquière n'est pas anodin non plus. Cette ancienne cadre du crédit chez Domtar, spécialiste reconnue du risque de crédit et de la gouvernance, a siégé comme administratrice dans plusieurs organisations et s'est fait connaître comme figure d'influence des communautés noires du Québec, notamment par son travail sur la diversité en gouvernance d'entreprise. Un profil de compétence et de représentativité, dans une circonscription qui compte parmi les plus multiculturelles de la région, avec une présence historique forte des communautés arménienne, grecque, italienne, libanaise et haïtienne.

Pourquoi Chomedey n'est plus un pari sûr

L'histoire électorale du comté explique la réputation de forteresse. Chomedey a été détenu par le libéral Guy Ouellette de 2007 à 2018 — lui-même parti en indépendant après une rupture avec son parti, précédent local qui a laissé des traces dans les mémoires. En 2018, la Coalition avenir Québec y a fait élire Guy Ouellette… non : la vague caquiste a emporté plusieurs sièges lavallois, mais Chomedey est resté l'un des rares bastions à résister au balayage, avant de revenir au PLQ en 2022 avec l'élection de Sona Lakhoyan Olivier.

Ce qui change aujourd'hui, c'est la fragmentation. Une sortante indépendante ne gagne pas souvent, mais elle peut faire beaucoup de dommages : elle emporte une part du vote de reconnaissance personnelle, du vote communautaire, du vote de bureau de circonscription — celui des citoyens qu'on a aidés à obtenir une place en CHSLD, à débloquer un dossier d'immigration, à faire avancer une demande à la Régie. Ce capital-là ne s'inscrit sur aucun sondage régional. Il s'exprime le jour du vote, et il se soustrait presque toujours au parti qui a expulsé la personne.

Dans une circonscription où le PLQ n'a jamais eu à défendre son terrain contre un ancien des siens, l'effet peut suffire à ouvrir un couloir à un troisième joueur — la CAQ, le Parti québécois ou Québec solidaire, selon la dynamique des dernières semaines.

Les dossiers lavallois, eux, n'attendent pas

Le véritable enjeu, pour les électeurs de Chomedey, n'est pas la chronique interne du PLQ. C'est de savoir qui pourra faire bouger des dossiers qui traînent.

Le premier est le Collège Montmorency. Le seul cégep public francophone de Laval fonctionne depuis des années au-delà de sa capacité d'accueil, avec des locaux d'appoint et une pression constante sur l'admission des Lavallois. Le projet d'agrandissement et la question d'un second campus reviennent à chaque cycle électoral sans être tranchés de manière définitive. Cela exige des arbitrages budgétaires à Québec — donc un accès aux tables où ces arbitrages se font.

Le deuxième est le transport collectif. Laval attend depuis longtemps une amélioration structurante de sa desserte est-ouest : prolongements de métro évoqués, projets de tramway ou de service rapide par bus discutés, correspondances imparfaites avec le REM et le train de banlieue. La Société de transport de Laval fait ce qu'elle peut avec un réseau d'autobus dense, mais la géographie de l'île — étirée, à faible densité par endroits, coupée par des autoroutes — impose des investissements que seule une décision gouvernementale peut débloquer.

Le troisième est la santé. La Cité-de-la-Santé, hôpital unique pour une population régionale de plus de 450 000 personnes, vit sous une pression d'achalandage documentée depuis des années à l'urgence. La transformation du réseau sous Santé Québec ajoute une couche d'incertitude sur les corridors décisionnels : qui, désormais, répond aux demandes d'un député pour un dossier local?

Ce que ce duel dit du traitement de Laval

C'est ici que l'angle devient régional. Laval compte six circonscriptions. Assez pour être courtisée, pas assez pour dicter le calendrier d'une campagne nationale. La tentation, pour tous les partis, est de gérer la région comme un paquet : une annonce sur le transport, une visite d'usine, une photo devant le pont, et l'on passe à la couronne nord.

Le cas Chomedey met cette logique à nu. Le PLQ a complété six candidatures en quelques semaines, dont celle du comté le plus délicat en dernier. Les besoins évoqués par les Lavallois — Montmorency, l'urgence de la Cité-de-la-Santé, les temps de déplacement — sont, eux, transversaux : ils ne se règlent pas comté par comté, mais par des décisions structurantes que seule une équipe régionale coordonnée peut porter.

Et c'est précisément la faiblesse structurelle d'une candidature indépendante. Un député sans parti peut être excellent en circonscription, très présent dans les organismes communautaires, redoutable en période de questions écrites. Il ne peut pas s'asseoir dans un caucus régional pour arracher un poste budgétaire. Il ne siège pas au conseil des ministres ni au cabinet fantôme. Sur un projet d'agrandissement de cégep chiffré en centaines de millions, l'influence d'un élu isolé se mesure surtout à sa capacité de mettre le sujet à l'ordre du jour médiatique — ce qui n'est pas rien, mais ce n'est pas la même chose que de signer un décret.

Un baromètre plutôt qu'une anecdote

Pendant que la campagne se joue, la vie régionale continue : le Pôle régional d'économie sociale de Laval lance sa pépinière d'idées « Cultive ton idée et teste son potentiel », ouverte aux candidatures jusqu'au 20 octobre à 13 h, soit deux semaines après le scrutin. Ce type d'initiative rappelle que l'écosystème lavallois — entrepreneuriat collectif, organismes de quartier, coopératives — attend surtout de la stabilité et des interlocuteurs qui restent en poste.

Le 5 octobre, Chomedey servira donc de baromètre à trois lectures. Un résultat serré confirmera que le PLQ paie encore le prix de sa rupture avec sa députée. Une victoire nette de Madeleine Féquière montrera que la marque libérale pèse plus que la reconnaissance personnelle dans ce comté. Et une performance forte de la candidate indépendante enverra un message plus large : que les électeurs lavallois sont prêts à sanctionner une organisation partisane pour garder quelqu'un qui connaît leurs dossiers.

Dans les trois cas, la leçon vaudra pour les cinq autres comtés de Laval.