Abitibi-Témiscamingue

Fosse Barnat : une reprise « d'ici la fin de l'année » qui laisse Malartic dans le flou

À Malartic, le minage dans la fosse Barnat pourrait reprendre avant la fin de 2025. Sans date ferme ni conditions publiques détaillées, les citoyens qui vivent en bordure du trou s'interrogent.

Depuis des mois, les foreuses se sont tues dans la fosse Barnat, ce prolongement de la mine à ciel ouvert Canadian Malartic exploitée par Agnico Eagle, à Malartic, en Abitibi-Témiscamingue. Selon les informations rapportées par Radio-Canada, les travaux de forage et d'extraction de minerai pourraient reprendre « d'ici la fin de l'année ». Une formule qui, en apparence, annonce un retour à la normale. Dans les faits, elle installe surtout une zone grise : aucune date ferme, peu de détails publics sur les conditions à respecter, et une population de quelque 3 000 personnes qui vit littéralement à quelques centaines de mètres du périmètre miné.

Le cas Barnat mérite qu'on s'y attarde parce qu'il condense, à l'échelle d'une petite ville mono-industrielle, une question qui traverse tout le Québec des régions ressources : quand une multinationale, un ministère et une municipalité de 3 000 âmes se partagent un dossier, qui contrôle réellement le calendrier et les seuils à respecter?

Ce que l'on sait — et ce que l'on ne sait pas

Commençons par le fait saillant, tel qu'il ressort du reportage de Radio-Canada : le minage dans la fosse Barnat est toujours à l'arrêt, et sa reprise est envisagée avant la fin de l'année civile. Un échéancier de ce type, dans le langage industriel, signifie généralement que des étapes techniques ou administratives ne sont pas encore toutes franchies. Il peut s'agir de travaux préparatoires, de séquençage minier, de conditions d'autorisation, de disponibilité d'équipement ou de main-d'œuvre.

Pour un citoyen de Malartic, la différence entre « septembre » et « décembre » n'est pas académique. Elle détermine à quel moment recommenceront les sautages, à quelle fréquence, à quelle intensité, et avec quelles retombées en matière de poussière, de bruit et de vibrations. Elle détermine aussi le moment où les mécanismes de suivi — mesures de qualité de l'air, sismographes, registre des plaintes — redeviennent des outils pertinents plutôt qu'un dispositif au repos.

C'est précisément là que se logent l'asymétrie d'information et la frustration citoyenne : l'entreprise connaît son plan minier au jour près, le ministère de l'Environnement connaît les conditions inscrites à ses autorisations, et la population apprend l'essentiel par voie de communiqué ou par les médias régionaux.

Malartic, une ville née deux fois de la mine

Pour comprendre la sensibilité du dossier, il faut remonter à la fin des années 2000. Le projet Canadian Malartic, alors porté par Osisko, a nécessité le déplacement de plus de 200 bâtiments — maisons, école, résidence pour personnes âgées — du quartier sud vers un nouveau secteur au nord de la ville. Rien d'équivalent n'avait été fait au Québec depuis longtemps : une fosse à ciel ouvert d'échelle industrielle creusée à même la trame urbaine d'une ville habitée.

La mine est devenue l'une des plus importantes productrices d'or au Canada, et elle est aujourd'hui propriété d'Agnico Eagle, qui a acquis les intérêts de Yamana Gold en 2023 pour détenir 100 % du complexe. Le projet Barnat, autorisé au terme d'une évaluation environnementale menée par le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE), prolonge la fosse vers l'est. Il a impliqué le déplacement d'un segment de la route 117 et l'aménagement d'un mur-écran destiné à atténuer bruit et poussière pour les résidences voisines.

En parallèle, Agnico Eagle développe le projet souterrain Odyssey, présenté comme l'avenir du complexe, avec une exploitation qui pourrait se poursuivre jusque vers le milieu des années 2040. Cette transition du ciel ouvert vers le souterrain est cruciale pour lire l'actualité : la fin de vie des fosses de surface, dont Barnat, s'inscrit dans un calendrier de bascule industrielle où chaque tonne extraite en surface s'insère dans une séquence économique précise.

Sautages, poussière, bruit : un historique documenté

Malartic n'a pas la mémoire courte. Depuis l'ouverture de la mine, les épisodes de dépassement des normes de qualité de l'air, les plaintes pour bruit nocturne et les surpressions d'air lors de sautages ont fait l'objet de nombreux reportages de Radio-Canada et du quotidien Le Devoir, ainsi que d'interventions du ministère de l'Environnement. Des constats d'infraction et des avis de non-conformité ont été émis au fil des années, et un recours collectif intenté par des résidents pour les inconvénients liés à l'exploitation s'est soldé en 2019 par une entente d'indemnisation approuvée par la Cour supérieure.

Cet historique explique pourquoi une annonce aussi générale que « d'ici la fin de l'année » ne rassure pas automatiquement. Ce que la population souhaite savoir est plus précis : le nombre de sautages prévus par semaine, leur plage horaire, les seuils de vibration et de surpression applicables, la localisation des stations de mesure de particules, la fréquence de publication des résultats, et la manière dont une plainte déposée un mardi soir se traduit — ou non — en correctif le lendemain.

Le comité de suivi Canadian Malartic, mis en place pour faire le pont entre l'entreprise et la communauté, existe précisément pour combler ce fossé. Son efficacité tient toutefois à un facteur simple : la qualité et la rapidité de l'information qu'on lui transmet. Un comité qui apprend le calendrier de reprise en même temps que le grand public perd une bonne partie de son pouvoir d'anticipation.

Qui tient vraiment le calendrier?

La réponse honnête est : personne seul, mais pas à parts égales.

L'entreprise décide de la séquence d'exploitation, du moment où elle mobilise ses équipes de forage et de sautage, et de la cadence d'extraction en fonction du prix de l'or, de la teneur du minerai et de la capacité de son usine de traitement. C'est elle qui détient l'information opérationnelle la plus fine.

Le ministère de l'Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP) fixe les conditions : normes de qualité de l'atmosphère, limites de bruit applicables aux carrières et sablières, exigences de suivi et de transmission des données. Il détient le pouvoir de contrôle, d'inspection et de sanction — mais il l'exerce généralement après coup, sur constat de non-conformité, plutôt qu'en amont, sur autorisation de redémarrage.

Quant à la Ville de Malartic, elle est la plus proche des citoyens et la plus démunie sur le plan des leviers juridiques. Le régime minier québécois, encadré par la Loi sur les mines, limite considérablement la capacité d'une municipalité d'imposer des conditions à une exploitation minière autorisée. La Ville peut plaider, négocier, relayer les plaintes, exiger des rencontres. Elle ne peut pas fixer un seuil de vibration ni suspendre un sautage.

Cette architecture n'est pas un accident : elle est le produit d'un cadre législatif qui a historiquement priorisé l'accès à la ressource. Le débat sur sa modernisation revient périodiquement à l'Assemblée nationale, notamment sur la question du pouvoir de zonage des municipalités en territoire incompatible avec l'activité minière.

L'écho témiscamien : même structure, autre secteur

Le parallèle avec le dossier de l'usine RYAM à Témiscaming est instructif. Là aussi, une communauté mono-industrielle a suivi, mois après mois, un calendrier industriel annoncé en termes vagues, avec des échéances repoussées, des décisions prises ailleurs et des travailleurs suspendus à des communications d'entreprise. Là aussi, la municipalité a agi comme porte-voix davantage que comme décideur.

La leçon commune est structurelle : dans les régions ressources, la prévisibilité est une denrée que les citoyens ne produisent pas eux-mêmes. Elle leur est distribuée. Et la quantité distribuée dépend largement de la culture de transparence de l'entreprise et de la vigueur des mécanismes publics de reddition de comptes.

Ce qui change, et ce qu'il faut surveiller

Trois éléments méritent d'être suivis dans les prochaines semaines.

D'abord, la conversion de l'échéancier en date. Tant que « d'ici la fin de l'année » ne devient pas un jour précis annoncé à l'avance, la population ne peut pas se préparer — ni les personnes malades, ni les familles avec de jeunes enfants, ni les travailleurs de nuit.

Ensuite, la publication proactive des conditions. Les seuils applicables, les points de mesure et les résultats de suivi existent : la question est de savoir s'ils seront rendus accessibles dans un format compréhensible, en temps utile, plutôt que sur demande d'accès à l'information.

Enfin, le sort du registre des plaintes. Une reprise du minage sans reprise parallèle d'un mécanisme de traitement des plaintes documenté et public reviendrait à demander aux citoyens de faire confiance sans vérification.

Malartic a déjà accepté beaucoup : déménager un quartier, vivre à côté d'un trou, composer avec le bruit et la poussière au nom de l'emploi et de l'activité économique. La contrepartie minimale d'un tel arrangement social, c'est de savoir précisément quand la machine repart et selon quelles règles. « D'ici la fin de l'année » n'est pas encore une réponse.