Il y a des chiffres qui racontent une région mieux que de longs discours. Neuf. C'est le nombre d'avocates et d'avocats de l'aide juridique qui desservent l'ensemble de la Côte-Nord, répartis entre Baie-Comeau, Sept-Îles et Forestville. Neuf professionnels pour un territoire qui s'étire sur plus de 1 200 kilomètres de littoral, des portes de Tadoussac jusqu'à Blanc-Sablon, et qui grimpe vers Fermont et le Nord-du-Québec. Quand ces neuf personnes débraient, comme ce fut le cas cette semaine, il ne reste pas grand-chose derrière.
Radio-Canada a rapporté que les avocats de l'aide juridique de la région participaient au mouvement de grève de leur syndicat, s'inscrivant dans une négociation qui touche l'ensemble du réseau québécois de l'aide juridique. Le geste, en soi, n'a rien d'exceptionnel : depuis 2023, les juristes de l'État et ceux du réseau communautaire de l'aide juridique multiplient les moyens de pression pour réclamer une parité salariale avec les procureurs aux poursuites criminelles et pénales, dont les échelles ont été revalorisées après une entente. Ce qui est particulier, c'est l'effet démultiplicateur d'un tel arrêt de travail sur la Côte-Nord.
Un service qui n'a aucune redondance
À Montréal ou à Québec, un débrayage de l'aide juridique se traduit par des reports d'audiences, des files d'attente allongées, des avocats de garde qui absorbent l'urgence. La densité professionnelle permet une forme de résilience : il y a des dizaines de cabinets privés acceptant les mandats d'aide juridique, des avocats permanents dans plusieurs bureaux, un bassin où puiser.
Sur la Côte-Nord, cette redondance n'existe tout simplement pas. Le Barreau du Québec l'a documenté à plusieurs reprises : certaines régions éloignées vivent une pénurie chronique d'avocats de pratique privée, particulièrement en droit criminel, en droit de la famille et en protection de la jeunesse. Le nombre d'avocats inscrits dans la région du Barreau de la Côte-Nord se compte en dizaines, pas en centaines. Retirer neuf permanents de l'aide juridique de l'équation, même pour quelques jours, ce n'est pas ralentir un système : c'est en couper une jambe.
Les conséquences ne sont pas abstraites. Les journées de cour de pratique criminelle à Baie-Comeau et à Sept-Îles reposent largement sur la disponibilité de ces procureurs de la défense. Un prévenu détenu qui n'a pas d'avocat pour son enquête sur remise en liberté reste détenu. Un dossier de protection de la jeunesse dont l'audition est reportée, c'est un enfant dont la situation demeure en suspens plusieurs semaines de plus, parce que les rôles de cour dans les palais de justice nord-côtiers ne se réouvrent pas du jour au lendemain. Une ordonnance de garde ou une demande de pension alimentaire urgente attend son tour.
Les itinérances judiciaires, maillon fragile
Il faut aussi comprendre la géographie judiciaire particulière de la région. Une partie de la justice nord-côtière se rend par avion et par bateau. Des cours itinérantes desservent la Basse-Côte-Nord et les communautés innues et naskapies : Natashquan, La Romaine, Pakuashipi, Blanc-Sablon, Kawawachikamach. Ces séances sont planifiées des mois à l'avance, avec juge, greffier, procureur de la Couronne, agents des services correctionnels et avocats de la défense embarquant ensemble.
Un maillon manquant dans cette chaîne, et c'est le voyage complet qui perd de son utilité. Reporter une itinérance, ce n'est pas déplacer une date : c'est repousser des dossiers de plusieurs semaines, parfois davantage, dans des communautés où les délais judiciaires ont déjà des effets documentés sur la surreprésentation autochtone en détention. La Commission d'enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics, présidée par le juge Jacques Viens, avait justement insisté en 2019 sur la nécessité de renforcer l'accès à la représentation juridique dans les communautés éloignées du Québec. Six ans plus tard, la marge de manœuvre demeure mince.
Santé : la même dépendance, un aveu d'échec assumé
Cette fragilité n'est pas propre à la justice. La même semaine, Radio-Canada rapportait que le ministère de la Santé et des Services sociaux reporte d'un an la fin du recours à la main-d'œuvre indépendante — les agences privées — dans plusieurs régions du Québec.
Rappelons le calendrier. La Loi visant à limiter le recours aux services d'une main-d'œuvre indépendante dans le secteur de la santé et des services sociaux, adoptée en 2023, prévoyait une interdiction progressive : d'abord les grands centres urbains, puis les régions éloignées, dont la Côte-Nord, où le sevrage devait s'achever plus tard précisément parce qu'on savait la dépendance plus grande. L'objectif du gouvernement était limpide : mettre fin à une pratique coûteuse — les dépenses en main-d'œuvre indépendante ont dépassé le milliard de dollars par année au sommet de la crise — et ramener le personnel dans le réseau public.
Le report annoncé constitue un aveu clair : dans certaines régions, on ne peut pas fermer le robinet des agences sans fermer des services. La Côte-Nord fait partie des territoires où les hôpitaux de Sept-Îles, Baie-Comeau et Havre-Saint-Pierre ont vécu des ruptures de services répétées en obstétrique, en pédiatrie et aux urgences ces dernières années. Le Journal de Montréal, La Presse et Le Devoir ont abondamment documenté ces bris de service, souvent annoncés à quelques jours d'avis, faute d'un ou deux médecins ou infirmières.
Le point commun : gérer au minimum vital
Justice et santé, deux ministères différents, deux syndicats différents, deux logiques budgétaires différentes. Mais un dénominateur commun : sur la Côte-Nord, les services publics essentiels fonctionnent à effectifs minimaux, sans plan B local.
Ce modèle a une conséquence structurelle. Quand un service repose sur le nombre exact de personnes nécessaires pour tenir la ligne — pas une de plus —, toute perturbation devient une crise. Une grève. Un congé de maternité. Une retraite. Un déménagement vers le Sud. Un avocat qui quitte Forestville, c'est une portion de la Haute-Côte-Nord qui perd un accès de proximité. Une infirmière de moins à Fermont, c'est une garde impossible à combler.
Les causes de cette précarité sont connues et se recoupent d'un secteur à l'autre : les écarts salariaux avec le privé ou avec d'autres corps d'emploi de l'État, la difficulté de recruter des professionnels formés dans les grands centres, l'absence de logements abordables dans des villes minières comme Fermont et Sept-Îles, le coût de la vie, et la charge de travail écrasante propre aux petites équipes. Les acteurs régionaux réclament depuis longtemps des mesures d'attraction ciblées — primes de rétention, aide au logement, appui à la conjointe ou au conjoint, allègements fiscaux régionaux. La Table régionale des élus municipaux de la Côte-Nord et les chambres de commerce reviennent régulièrement sur ces demandes.
Ce qui change, et ce qui ne change pas
À court terme, la grève de l'aide juridique se réglera comme se règlent ces conflits : par une entente négociée, avec rattrapage salarial partiel et retour au travail. Les dossiers reportés reprendront leur place dans des rôles de cour déjà surchargés, avec des délais additionnels que les justiciables les plus vulnérables absorberont.
À moyen terme, la question demeure entière. Le report de la fin des agences en santé illustre ce que devient une politique publique confrontée au réel régional : elle plie. Mais plier n'est pas résoudre. Dans un an, si aucun levier de recrutement n'a produit d'effet mesurable sur la Côte-Nord, le ministère se retrouvera devant le même choix — reporter à nouveau, ou assumer des fermetures de services.
Entretemps, la région continue de vivre ses aléas ordinaires. Cette semaine encore, la route 389 était partiellement fermée après la sortie de route d'un camion transportant des matières dangereuses, sur cet axe unique reliant Baie-Comeau à Fermont et au Labrador. Un rappel, presque banal à force de se répéter, que sur la Côte-Nord il n'y a souvent qu'un chemin, qu'un hôpital, qu'une équipe. Et que la résilience régionale, à force d'être invoquée, finit par ressembler à une politique publique par défaut.
Les prochaines semaines diront si les demandes des avocats de l'aide juridique trouvent écho à Québec. Mais la vraie question, celle que posent en filigrane ces deux dossiers, dépasse la table de négociation : combien de temps un territoire peut-il fonctionner sans marge d'erreur?
