Chaudière-Appalaches

Gaz de schiste : la promesse de Duhaime met la Chaudière-Appalaches à l'épreuve

Le Parti conservateur du Québec domine les intentions de vote dans la région, tout en promettant de relancer l'exploitation du gaz naturel de l'Utica, là même où la fracturation avait été rejetée il y a quinze ans.

Deux nouvelles publiées coup sur coup par le média régional Ma Beauce à la fin août dessinent, ensemble, l'un des paradoxes politiques les plus intéressants de la prochaine campagne électorale québécoise. D'un côté, un sondage de la firme Pallas place le Parti conservateur du Québec (PCQ) en tête des intentions de vote dans les régions de Québec et de Chaudière-Appalaches, avec 31 %, devant le Parti québécois (25 %) et la Coalition avenir Québec (21 %). De l'autre, la formation d'Éric Duhaime réitère sa volonté de lever l'interdiction d'exploiter les hydrocarbures au Québec et de « permettre l'exploitation responsable du gaz naturel de l'Utica » — le gaz de schiste —, en évoquant un potentiel d'environ 9,4 milliards de dollars de revenus.

Or, le shale d'Utica, ce n'est pas une abstraction géologique lointaine. C'est le sous-sol des basses-terres du Saint-Laurent, dont une partie du corridor s'étend sur la rive sud du fleuve, de Lotbinière à Bellechasse, en passant par les municipalités riveraines de Chaudière-Appalaches. Autrement dit : la région où le PCQ mène est aussi celle où sa promesse la plus clivante devrait, si elle se réalisait, s'incarner dans le paysage.

Ce que dit exactement la promesse conservatrice

Le PCQ défend depuis plusieurs années une position constante sur les hydrocarbures : le Québec importe du gaz naturel produit ailleurs — principalement dans l'Ouest canadien et aux États-Unis — alors qu'il en possède sous ses pieds. Éric Duhaime a répété à de multiples reprises, notamment lors de la campagne de 2022 et dans ses sorties publiques subséquentes, qu'il jugeait « illogique » d'interdire une ressource que la province consomme malgré tout.

La cible législative est claire. En avril 2022, l'Assemblée nationale a adopté à l'unanimité la Loi visant principalement à mettre fin à la recherche et à la production d'hydrocarbures ainsi qu'au financement public de ces activités. Cette loi, portée par le ministre de l'Énergie de l'époque, Jonatan Julien, a mis fin à quelque 180 licences d'exploration et de production sur le territoire québécois et prévoyait une enveloppe d'environ 100 millions de dollars pour indemniser les titulaires et fermer les puits inactifs. Le Québec est ainsi devenu l'une des rares juridictions au monde à légiférer l'arrêt complet de la production pétrolière et gazière sur son territoire.

Relancer l'Utica supposerait donc, minimalement, d'abroger ou de modifier substantiellement cette loi, de rétablir un régime de licences, de refaire le cadre réglementaire des distances séparatrices et de la gestion des eaux de fracturation — et, très probablement, d'affronter une contestation juridique et municipale immédiate. Le chiffre de 9,4 milliards $ avancé par le PCQ correspond à une projection de revenus, pas à des recettes budgétaires garanties : la fiscalité gazière, les coûts d'infrastructure, le prix du gaz naturel nord-américain (historiquement volatil et déprimé depuis la révolution du schiste américain) et les délais de mise en production sont autant de variables qui n'apparaissent pas dans un chiffre unique.

Quinze ans plus tard : la mémoire de 2010-2011

Pour comprendre pourquoi ce dossier est explosif précisément dans Lotbinière et Bellechasse, il faut remonter à 2010. À l'époque, l'exploration gazière dans les basses-terres du Saint-Laurent — avec des permis couvrant de larges pans de la vallée, dont la rive sud entre Québec et Trois-Rivières — avait déclenché l'une des mobilisations citoyennes les plus larges de l'histoire environnementale récente du Québec.

Le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) avait alors tenu un premier mandat, dont le rapport rendu en 2011 concluait qu'il manquait des connaissances scientifiques essentielles pour encadrer l'industrie. Un second rapport, publié en 2014 au terme d'une évaluation environnementale stratégique, s'est montré encore plus sévère : le BAPE estimait que l'exploitation du gaz de schiste dans les basses-terres présentait des risques et des inconvénients supérieurs aux retombées économiques anticipées, notamment en raison de la densité de population, de la proximité des puits d'eau potable et de la vocation agricole du territoire.

Parallèlement, un mouvement municipal s'était structuré. Des dizaines de municipalités québécoises, dont plusieurs de Lotbinière et de Bellechasse, ont adopté ce qu'on a appelé le « règlement de Saint-Bonaventure », un règlement type visant à imposer des distances séparatrices entre les forages et les sources d'eau potable, bien au-delà de ce que prévoyait Québec. Le mouvement Eau Secours et le Regroupement vigilance hydrocarbures Québec (RVHQ), qui comptait des comités locaux dans la région, ont porté ce combat pendant des années. Le gouvernement de Pauline Marois avait décrété un moratoire de fait, celui de Philippe Couillard a maintenu la ligne, et la CAQ l'a transformée en loi en 2022.

C'est cette mémoire collective que la promesse conservatrice vient réveiller. Les élus municipaux qui ont piloté ces règlements il y a quinze ans sont, pour plusieurs, encore actifs dans les conseils de la MRC de Lotbinière, de Bellechasse et des municipalités riveraines. La question n'est donc pas seulement idéologique : elle est administrative et juridique, puisqu'une relance obligerait Québec à trancher entre son autorité sur le sous-sol et le pouvoir réglementaire municipal sur l'aménagement et l'eau potable.

Un appui conservateur qui tient malgré le dossier, pas grâce à lui

Le sondage Pallas relayé par Ma Beauce mérite d'être lu avec nuance. Il agrège Québec et Chaudière-Appalaches, deux territoires dont les dynamiques ne se recoupent pas parfaitement : la capitale porte une politique municipale et médiatique (tramway, troisième lien, radios d'opinion) qui alimente depuis longtemps le vote conservateur, tandis que la Chaudière-Appalaches est une région d'entrepreneurs, de PME manufacturières et d'agriculture, historiquement caquiste depuis 2018 et adéquiste avant cela.

Ce qui ressort du portrait, c'est surtout l'effondrement relatif de la CAQ, reléguée au troisième rang dans une région qu'elle avait balayée. Les circonscriptions régionales — Beauce-Nord, Beauce-Sud, Bellechasse, Lotbinière-Frontenac, Chutes-de-la-Chaudière, Lévis, Côte-du-Sud — figuraient parmi les plus solides du gouvernement Legault, puis de celui de Christine Fréchette. Le PCQ y avait d'ailleurs réalisé en 2022 certains de ses meilleurs scores provinciaux, sans toutefois faire élire de députés, la carte électorale québécoise étant impitoyable pour un parti dont l'appui est réparti sans être concentré.

Rien dans les données publiques ne permet d'affirmer que l'électorat régional appuie le PCQ en raison de sa position sur l'Utica. Les moteurs identifiés de ce vote sont plutôt le coût de la vie, la fiscalité, la gestion des services publics, l'immigration et une hostilité générale envers ce qui est perçu comme la bureaucratie de Québec. Le gaz de schiste apparaît davantage comme un passager de ce vote que comme son carburant — ce qui, précisément, en fait un risque pour les conservateurs si le dossier remonte en tête des enjeux régionaux durant la campagne.

Ce que « responsable » devra vouloir dire concrètement

L'expression « exploitation responsable » est le nœud du débat, et elle reste, à ce stade, insuffisamment définie pour être évaluée. Sur un territoire comme celui de la rive sud du fleuve, elle devrait répondre à des questions très concrètes : quelles distances séparatrices entre les puits et les résidences, les écoles, les puits artésiens? Quel traitement pour les eaux de reflux, sachant que les eaux de fracturation des basses-terres contiennent des sels, des métaux et des éléments radioactifs naturels? Quel encadrement des émissions fugitives de méthane, dont le pouvoir de réchauffement est considérablement supérieur à celui du CO₂ sur un horizon de vingt ans? Quelle protection pour les terres agricoles, alors que la Loi sur la protection du territoire agricole encadre déjà sévèrement les usages non agricoles en zone verte?

S'y ajoute la question énergétique de fond. Le Québec est confronté à un déficit d'électricité annoncé par Hydro-Québec dans son plan d'action 2035, et les partisans du gaz naturel y voient un argument. Mais le gaz de schiste local ne produit pas d'électricité en soi : il faudrait le brûler dans des centrales thermiques, ce qui contreviendrait aux cibles de réduction des GES inscrites dans la Loi sur la lutte contre les changements climatiques, soit 37,5 % sous les niveaux de 1990 d'ici 2030.

Un test grandeur nature

La Chaudière-Appalaches devient ainsi le laboratoire d'une hypothèse politique : un électorat peut-il appuyer massivement un parti tout en rejetant l'une de ses politiques phares? La réponse, en 2026, dépendra de la capacité des adversaires du PCQ — PQ, CAQ, libéraux, Québec solidaire — à faire de l'Utica un enjeu de campagne local plutôt qu'un débat national abstrait, et de celle du PCQ à préciser un cadre qui rassure des municipalités qui, il y a quinze ans, ont écrit elles-mêmes leurs règlements pour se protéger.

D'ici là, une chose est certaine : la promesse ne pourra pas rester une ligne dans une plateforme. Sur ce territoire précis, elle a une adresse.