La nouvelle a de quoi donner le vertige à n'importe quel conseil municipal : la Défense nationale envisage la construction d'environ 1100 logements sur la base de Valcartier d'ici cinq ans, ce qui se traduirait par l'arrivée d'environ 2500 personnes dans le secteur de Shannon. Radio-Canada rapportait cette semaine que la municipalité, qui compte un peu plus de 6000 habitants, se prépare déjà à absorber ce qui représenterait, en proportion, l'une des plus fortes poussées démographiques de la Capitale-Nationale.
En clair : une hausse de population de l'ordre de 40 % dans un rayon de quelques kilomètres. Pas sur trente ans. Sur cinq.
Un réarmement canadien qui atterrit dans un rang de Shannon
Ce projet ne sort pas de nulle part. Il s'inscrit dans la foulée de l'engagement d'Ottawa à atteindre la cible de 2 % du PIB en dépenses militaires réclamée par l'OTAN, un objectif que le gouvernement fédéral a promis d'atteindre dès l'exercice 2025-2026, avec des milliards de dollars additionnels annoncés en juin 2025. Une partie de cette manne est destinée aux infrastructures des bases : casernes vieillissantes, hangars, réseaux d'aqueduc désuets et, surtout, logements pour les militaires et leurs familles.
La Défense nationale a d'ailleurs déjà annoncé son intention de construire plusieurs milliers de logements sur ses bases à travers le pays, en réponse à une crise du logement qui frappe durement les militaires. Le Bureau de l'ombudsman de la Défense nationale et des Forces armées canadiennes documente depuis des années les difficultés des membres réaffectés à se loger convenablement, particulièrement lors des mutations. Les listes d'attente pour les logements résidentiels militaires se comptent en milliers de noms à l'échelle du pays.
Valcartier n'est pas une base secondaire dans cet écosystème. La garnison, située à Saint-Gabriel-de-Valcartier et bordant Shannon, abrite le 5e Groupe-brigade mécanisé du Canada, l'une des trois brigades régulières de l'Armée canadienne, en plus du Centre de recherches de Recherche et développement pour la défense Canada. On y parle de plusieurs milliers de militaires, civils et réservistes. Toute expansion de cette envergure a nécessairement des répercussions bien au-delà de la clôture.
Le nœud : les logements sont fédéraux, les services ne le sont pas
Voilà le cœur du problème, et il est structurel plutôt que politique. Les logements seront construits sur des terres fédérales. Or, les terrains fédéraux sont exemptés de l'impôt foncier municipal. Ottawa verse plutôt des paiements versés en remplacement d'impôts, un mécanisme administré par Services publics et Approvisionnement Canada. Ces paiements existent, ils sont réels, mais ils sont calculés selon une formule fédérale et ne sont pas négociables comme un compte de taxes ordinaire. Une municipalité ne peut pas contester une évaluation ni imposer une taxe de secteur comme elle le ferait avec un promoteur privé.
Pendant ce temps, les nouveaux résidents, eux, seront bel et bien des citoyens du Québec. Ils voteront à Shannon ou à Saint-Gabriel-de-Valcartier. Leurs enfants fréquenteront les écoles du Centre de services scolaire de la Capitale ou de la Commission scolaire Central Québec, selon la langue d'enseignement — un enjeu non négligeable puisque Shannon, municipalité historiquement anglophone fondée par des immigrants irlandais, dispose déjà d'un tissu scolaire bilingue. Ces familles utiliseront le CLSC, les routes régionales, les installations sportives, la bibliothèque, les terrains de soccer. Elles feront leur épicerie à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier ou à Val-Bélair.
Autrement dit : la décision se prend à Ottawa, la facture des services de proximité se répartit entre Québec et la municipalité.
L'eau potable, cicatrice encore vive
Impossible d'évoquer Shannon sans parler d'eau. La municipalité porte encore les marques de la contamination au trichloroéthylène (TCE), un solvant industriel utilisé pendant des décennies à la base de Valcartier et dans les activités de fabrication de munitions, qui a migré vers la nappe phréatique. Le dossier a donné lieu à un recours collectif retentissant, à des jugements de la Cour supérieure et de la Cour d'appel du Québec, et à la construction d'un réseau d'aqueduc municipal financé en bonne partie par les fonds publics.
Ce passé change la donne. Dans une municipalité où la question de l'eau a été judiciarisée pendant plus de quinze ans, toute augmentation de la demande sur les infrastructures d'aqueduc et d'assainissement soulève des questions immédiates : quelle est la capacité résiduelle du réseau? Qui paiera les mises à niveau? Le traitement des eaux usées suivra-t-il? Ce sont des investissements qui se chiffrent facilement en millions, voire en dizaines de millions, pour une municipalité dont le budget annuel est d'un ordre de grandeur incomparablement plus modeste.
Une croissance qui était déjà en marche
Il faut aussi rappeler que le secteur de la Jacques-Cartier n'attendait pas l'armée pour grandir. La MRC de La Jacques-Cartier est, depuis deux décennies, l'une des zones les plus dynamiques du Québec sur le plan démographique. Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, Lac-Beauport, Stoneham-et-Tewkesbury, Shannon : partout, la pression périurbaine se fait sentir, avec les corollaires habituels — congestion sur la route 369 et la route Saint-Gabriel, saturation des services de garde, écoles pleines, pénurie de main-d'œuvre dans les commerces.
Ajouter 2500 personnes dans un secteur déjà en croissance rapide, c'est superposer deux pressions. Et cela survient au moment où le Québec révise ses orientations gouvernementales en aménagement du territoire, qui privilégient la consolidation des périmètres urbains et la lutte à l'étalement. Un développement massif adossé à une base militaire en zone périurbaine constitue, à cet égard, un cas de figure inhabituel : la planification provinciale et la planification fédérale ne parlent pas le même langage, et ne relèvent pas des mêmes autorités.
Un enjeu qui tombe en pleine campagne
Le calendrier n'est pas neutre. Shannon se trouve dans la circonscription provinciale de Portneuf, et le secteur voisin dans Jacques-Cartier — deux territoires où la campagne électorale québécoise bat son plein. Radio-Canada consacre d'ailleurs cette semaine une série d'entrevues aux candidats de la région, dont Marcel Bouchard, du Parti conservateur du Québec, dans Portneuf.
Or, la capacité du Québec à financer des écoles, des routes ou des infrastructures d'eau dépend directement du cadre budgétaire du prochain gouvernement. La CAQ a dévoilé au quatrième jour de la campagne un cadre financier prévoyant près de 10 milliards de dollars de promesses sur cinq ans, tout en maintenant un retour à l'équilibre budgétaire — un équilibre financé en partie, selon les reportages de Radio-Canada, par d'éventuels transferts fédéraux. La formule est révélatrice du décalage : Québec compte sur Ottawa, Ottawa décide seul de ses infrastructures militaires, et les municipalités attendent au bout de la chaîne.
Pour Shannon, la question à poser aux candidats des quatre coins de Portneuf et de Jacques-Cartier est donc concrète : y aura-t-il une école neuve? Le ministère des Transports élargira-t-il les accès? Y aura-t-il un programme d'aide spécifique pour les infrastructures d'eau liées à une croissance d'origine fédérale?
Ce qu'il faut surveiller
Trois échéances méritent l'attention dans les prochains mois.
D'abord, la publication des détails du projet par la Défense nationale : phasage, types de logements, échéancier réel des mises en chantier. Les annonces militaires connaissent souvent des retards importants entre l'intention et la première pelletée de terre.
Ensuite, la réaction du Centre de services scolaire de la Capitale et de la Commission scolaire Central Québec. Une demande d'agrandissement ou de nouvelle école doit être déposée et approuvée par le ministère de l'Éducation, un processus qui prend typiquement plusieurs années — souvent plus de cinq.
Enfin, les discussions entre la municipalité, la MRC de La Jacques-Cartier et le gouvernement fédéral sur le partage des coûts d'infrastructures. C'est là que se jouera la vraie négociation, loin des caméras.
Shannon est, à sa manière, un laboratoire. Ce que la municipalité obtiendra — ou n'obtiendra pas — donnera le ton pour les autres communautés canadiennes appelées à héberger l'expansion militaire annoncée. Dans une fédération où les décisions les plus lourdes se prennent souvent le plus loin du terrain, la question n'est pas de savoir si la croissance aura lieu, mais qui, au bout du compte, en assumera le coût.
