Lanaudière

Élection du Grand chef atikamekw : un scrutin qui se joue aussi à Joliette

Les Atikamekw élisaient mardi leur Grand chef, avec des bureaux de vote à Manawan et à Joliette. Un mandat qui touchera directement la Matawinie, la foresterie et les services publics lanaudois.

Le 1er septembre, les membres de la Nation atikamekw se sont rendus aux urnes pour choisir leur prochain Grand chef, à la tête du Conseil de la Nation Atikamekw (CNA). Comme l'a rapporté Mon Joliette, le scrutin se tenait de 8 h à 20 h, avec des bureaux de vote répartis sur un vaste territoire : Manawan, Opitciwan et Wemotaci, les trois communautés de la Nation, mais aussi Trois-Rivières, Shawinigan, La Tuque, Roberval — et Joliette, à l'hôtel Château Joliette.

Cette dernière adresse n'a rien d'anecdotique. Elle rappelle qu'une part significative de la population atikamekw vit hors communauté, et que Joliette constitue le principal pôle urbain de rattachement pour les membres de Manawan. Autrement dit : l'élection d'un Grand chef atikamekw est aussi, à sa manière, une nouvelle lanaudoise.

Une nation à cheval sur deux régions administratives

La Nation atikamekw compte environ 8 000 membres répartis dans trois communautés situées en Haute-Mauricie et dans le Nord de Lanaudière. Manawan, la plus au sud, se trouve dans la MRC de Matawinie, à quelque 200 kilomètres au nord de Joliette, dont environ 85 kilomètres de chemin forestier non pavé depuis Saint-Michel-des-Saints. C'est la seule des trois communautés à se trouver en territoire lanaudois; Wemotaci et Opitciwan relèvent de la Mauricie et du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Cette géographie explique une bonne part de la complexité administrative avec laquelle devra composer le nouveau Grand chef. Le Nitaskinan, le territoire ancestral revendiqué par la Nation, couvre environ 80 000 kilomètres carrés dans le bassin de la rivière Saint-Maurice et déborde sur plusieurs régions administratives, MRC, unités d'aménagement forestier et zecs. Chaque dossier — chemin d'accès, coupe forestière, pourvoirie, projet minier, service de santé — implique donc des interlocuteurs différents selon qu'on se trouve d'un côté ou de l'autre d'une ligne tracée à Québec.

Pour Lanaudière, l'enjeu est concret. La Matawinie est la MRC la plus vaste et la moins densément peuplée de la région; son économie repose largement sur la forêt, la villégiature et le récréotourisme. Les décisions prises par le CNA — appuis, oppositions, ententes, recours judiciaires — s'y répercutent directement.

Le mandat du Grand chef : trois chantiers lourds

Le territoire d'abord. La Nation atikamekw a proclamé sa souveraineté sur le Nitaskinan en septembre 2014, une démarche qui n'a jamais été reconnue formellement par Québec ni par Ottawa, mais qui a servi de socle à des années de négociations. Des pourparlers tripartites ont progressé par étapes, avec des ententes sectorielles, sans aboutir à un traité global. Le prochain Grand chef héritera de ce dossier, dans un contexte politique québécois passablement chargé.

La foresterie ensuite. C'est probablement le chantier le plus immédiat. La réforme du régime forestier québécois, portée par le ministère des Ressources naturelles et des Forêts, a suscité une contestation soutenue de la part de plusieurs nations autochtones, l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador ayant dénoncé à répétition un manque de consultation réelle. Les Atikamekw ont été parmi les plus actifs sur ce front, notamment parce que le zonage proposé — qui distingue des aires de production prioritaire de zones à vocation multiple — touche directement des secteurs de trappe, de chasse et de cueillette utilisés par les familles de Manawan.

Dans Lanaudière, cette question croise directement les intérêts des scieries, des travailleurs forestiers et des municipalités de la Haute-Matawinie, dont l'économie dépend du volume de bois autorisé. Le nouveau Grand chef devra donc négocier non seulement avec le gouvernement, mais aussi, indirectement, avec un tissu économique régional qui compte parmi ses voisins immédiats.

Les services publics enfin. Manawan vit depuis des années des tensions récurrentes en matière d'accès aux soins, de logement et de scolarisation. La communauté est desservie par un centre de santé local, mais les cas plus lourds sont dirigés vers Joliette. C'est précisément là que s'est noué le dossier qui a le plus marqué les rapports entre la Nation atikamekw et les institutions lanaudoises.

Joliette, l'hôpital et l'héritage de Joyce Echaquan

Le 28 septembre 2020, Joyce Echaquan, mère de sept enfants originaire de Manawan, mourait à l'Hôpital de Joliette après avoir diffusé en direct des propos dégradants tenus à son endroit par des membres du personnel soignant. L'affaire a provoqué une onde de choc nationale. Le rapport de la coroner Géhane Kamel, rendu public en octobre 2021, concluait que le racisme et les préjugés avaient contribué à son décès et recommandait notamment au gouvernement du Québec de reconnaître l'existence du racisme systémique.

Dans la foulée, le CNA a déposé le Principe de Joyce, un document réclamant un droit d'accès équitable aux services de santé et sociaux pour les Autochtones, ainsi que la reconnaissance de leurs savoirs traditionnels en matière de santé. Québec a refusé la notion de racisme systémique tout en s'engageant à agir sur la sécurisation culturelle. Ottawa, pour sa part, a appuyé le Principe de Joyce.

Cinq ans plus tard, le suivi de ces engagements demeure l'un des dossiers les plus sensibles de l'interface entre la Nation atikamekw et les institutions lanaudoises. Le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Lanaudière a mis en place des mesures — agents de liaison, formations, comités conjoints — dont l'évaluation reste un objet de débat. Le nouveau Grand chef sera un interlocuteur central de ce dialogue, aux côtés du conseil de bande de Manawan et des organismes de première ligne établis à Joliette, dont le Centre d'amitié autochtone de Lanaudière, actif depuis plusieurs années auprès des membres des Premières Nations vivant en milieu urbain.

Pourquoi le vote à Joliette compte

La présence d'un bureau de scrutin au Château Joliette illustre une réalité démographique que les statistiques régionales captent mal : une portion importante des Atikamekw vit à l'extérieur des communautés, pour les études, l'emploi, le logement ou l'accès aux soins. Selon les données de Statistique Canada et de Services aux Autochtones Canada, la proportion de membres des Premières Nations résidant hors réserve dépasse largement le tiers à l'échelle du Québec.

Ce déplacement de population soulève des questions que le CNA porte depuis longtemps : le financement des services suit-il la personne ou le territoire? Qui paie pour l'interprétation en atikamekw dans un hôpital de Joliette? Comment assurer un continuum entre le centre de santé de Manawan et les établissements lanaudois? Ce sont des questions de gouvernance, pas seulement de bonne volonté.

Un scrutin dans un contexte politique mouvant

L'élection du Grand chef survient alors que la scène politique québécoise est en pleine effervescence. Les mêmes jours, Mon Joliette rapportait les engagements de l'équipe de Christine Fréchette, cheffe de la Coalition Avenir Québec, en matière de services aux femmes dans Lanaudière — un dossier qui recoupe celui de la sécurité des femmes autochtones, thème central du rapport de la commission Viens (2019) et de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (2019).

Autrement dit, le prochain Grand chef entrera en fonction avec une fenêtre politique possiblement favorable — mais aussi avec une file d'attente encombrée. La réforme forestière, le financement des services de santé, l'entretien du chemin d'accès à Manawan (un enjeu de sécurité récurrent, comparable à celui soulevé par le maire de Saint-Donat pour la route 125 Nord), le logement : chacun de ces dossiers exige des arbitrages budgétaires.

Ce que ça change pour la région

À court terme, peu de choses visibles. À moyen terme, beaucoup. Un Grand chef qui privilégie la négociation territoriale changera le calendrier des projets forestiers et récréotouristiques en Haute-Matawinie. Un Grand chef qui mise sur les recours judiciaires pourrait, à l'inverse, geler certains dossiers pendant des années. Un Grand chef qui fait de la santé sa priorité mettra une pression accrue sur le CISSS de Lanaudière et sur les élus de la région.

Dans tous les cas, la MRC de Matawinie, la Ville de Joliette, le CISSS régional et le milieu forestier lanaudois auront affaire à lui. Ce scrutin, tenu en partie dans un hôtel du centre-ville de Joliette, est donc bien davantage qu'une élection interne : c'est le renouvellement d'un interlocuteur incontournable pour toute la moitié nord de Lanaudière.