Saguenay–Lac-Saint-Jean

Chicoutimi–Le Fjord aux urnes : une partielle fédérale noyée dans la campagne provinciale

Quelque 75 000 électeurs de Chicoutimi–Le Fjord choisissent aujourd'hui leur député fédéral, pendant que les partis provinciaux courent encore après des candidats dans la région.

Les bureaux de scrutin sont ouverts jusqu'à 21 h 30 ce lundi dans Chicoutimi–Le Fjord. Environ 75 000 électeurs de la circonscription — qui couvre une bonne partie de l'arrondissement de Chicoutimi, La Baie, ainsi que les municipalités de la Basse-Côte du Saguenay jusqu'à Sacré-Cœur et Tadoussac — sont appelés à désigner leur prochain représentant à la Chambre des communes. TVA Nouvelles et Radio-Canada rapportaient tôt ce matin que le vote se déroulait normalement, sans incident majeur signalé.

La scène serait banale n'importe quelle autre année. Or, cette partielle se déroule alors que la campagne électorale provinciale bat son plein au Saguenay–Lac-Saint-Jean, avec ses cinq circonscriptions — Chicoutimi, Dubuc, Jonquière, Lac-Saint-Jean et Roberval — et son lot de candidatures encore incomplètes. Deux scrutins qui se chevauchent, deux niveaux de gouvernement qui sollicitent la même attention, la même couverture médiatique, les mêmes bénévoles. Et une question qui traverse les deux : quel est le poids politique réel de cette région de quelque 275 000 habitants?

Un mandat court, un enjeu de participation

Les élections partielles fédérales souffrent structurellement d'un déficit de mobilisation. C'est bien documenté : Élections Canada compile depuis des décennies des taux de participation aux partielles qui tournent régulièrement entre 25 % et 40 %, loin des 60 % à 70 % observés lors des scrutins généraux. Quand le siège d'un seul député est en jeu et que le résultat ne peut pas renverser un gouvernement, l'urgence civique s'émousse.

Ajoutez à cela un contexte de saturation politique. Un électeur de Chicoutimi ou de La Baie qui reçoit des dépliants provinciaux dans sa boîte aux lettres, qui croise des pancartes de candidats à l'Assemblée nationale à chaque intersection, et à qui l'on demande en plus de se déplacer pour un scrutin fédéral, peut légitimement confondre les deux exercices — ou décider d'en sauter un. Les organisateurs des deux camps le savent : la bataille du jour n'est pas idéologique, elle est logistique. Faire sortir le vote.

À cela s'ajoute un facteur rarement évoqué : la durée utile du mandat. Le député élu ce soir siégera pour la portion résiduelle de la 45e législature. Le temps de se faire assermenter, de constituer un bureau de circonscription, de comprendre les rouages parlementaires et de se faire attribuer des dossiers, une bonne partie de la fenêtre sera déjà consommée. Pour une région dont les priorités — transformation de l'aluminium, forêt, transport aérien régional, ports et infrastructures maritimes — exigent des interlocuteurs fédéraux capables de peser dans la durée, c'est un handicap objectif.

Une circonscription à l'histoire politique mouvante

Chicoutimi–Le Fjord n'a rien d'un château fort. La circonscription a changé de mains à répétition depuis sa création, illustrant à elle seule les grandes bascules politiques du Québec des trente dernières années : présence bloquiste durable, percée néo-démocrate lors de la « vague orange » de 2011, passage au camp conservateur, retour du Bloc québécois. Peu de comtés québécois ont autant servi de baromètre.

Cette volatilité en fait un terrain d'observation pour les états-majors nationaux. Un résultat serré ou une surprise ici sera lu à Ottawa comme un signal sur l'humeur des régions ressources du Québec — sur les tarifs américains qui frappent l'aluminium et le bois d'œuvre, sur les politiques climatiques, sur la place du français dans la fonction publique fédérale. Mais un signal envoyé par combien d'électeurs? C'est là que la faible participation redevient un enjeu de fond : un mandat obtenu avec une participation anémique se défend moins bien dans une salle de caucus.

Le contraste provincial : le PQ prêt en juillet, le PLQ et QS à la traîne

Pendant que le fédéral vote, le provincial recrute encore. Dans une analyse diffusée à l'émission C'est jamais pareil de Radio-Canada, on apprenait que le Parti québécois avait bouclé son équipe régionale complète dès le 8 juillet — cinq candidats pour cinq circonscriptions, plusieurs semaines avant le déclenchement des hostilités. La Coalition avenir Québec et le Parti conservateur du Québec ont aussi complété leur brochette régionale, quoique plus tardivement. À l'inverse, le Parti libéral du Québec et Québec solidaire accusaient toujours des trous dans leur alignement au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Ce n'est pas anodin. Le recrutement de candidats est le premier indicateur mesurable de la santé organisationnelle d'un parti dans une région. Une formation qui trouve difficilement des porte-étendards y signale généralement trois choses : une base militante affaiblie, une perception que le comté est imprenable, et une absence de relève locale identifiée. Pour le PLQ, dont l'effondrement en région hors des circonscriptions à forte minorité anglophone est documenté depuis 2018, le constat n'étonne pas. Pour Québec solidaire, dont l'implantation régionale reposait sur quelques figures et une mobilisation étudiante, l'affaire est plus révélatrice d'un essoufflement.

L'inverse est vrai pour le PQ : la rapidité du recrutement traduit une confiance retrouvée. Le Saguenay–Lac-Saint-Jean fut longtemps un bastion péquiste — c'est la terre de Lucien Bouchard, de Bernard Landry par alliance politique, de générations de militants souverainistes. Boucler ses candidatures en juillet, c'est envoyer le message qu'on se bat pour gagner, pas pour figurer.

Cégeps et développement régional : la voix qui cherche à percer

Dans ce tumulte, des acteurs de la société civile tentent de faire entendre des dossiers de fond. Radio-Canada rapportait que Sylvain Gaudreault — ancien député de Jonquière et ex-ministre des Transports et des Affaires municipales, aujourd'hui engagé dans le monde de l'enseignement collégial — mène une démarche pour sensibiliser les partis au rôle des cégeps de région comme piliers du développement territorial.

L'argument est solide et chiffré. Les cégeps régionaux ne sont pas seulement des établissements d'enseignement : ils sont des employeurs importants, des pôles de recherche appliquée par leurs centres collégiaux de transfert de technologie, et surtout le principal outil de rétention des jeunes. Un cégep qui perd des programmes voit partir des cohortes vers Québec ou Montréal — et statistiquement, une part importante de ces jeunes ne revient pas. Dans une région qui lutte contre le vieillissement démographique et la rareté de main-d'œuvre, le financement du réseau collégial n'est pas un dossier sectoriel, c'est une question de survie économique.

Mais voilà : quand deux campagnes se disputent l'espace médiatique, les dossiers structurants passent après les échanges d'accusations et les annonces spectaculaires. C'est le coût caché de la collision des calendriers.

Ce que la région a d'autre à raconter

Il serait injuste de réduire l'actualité régionale à la politique. Radio-Canada rapportait cette semaine que Léa Jeanmougin et Benjamin Canteteau ont acquis au début de l'été l'ancien monastère de Desbiens, où ils installent une auberge et un restaurant — un exemple concret de reconversion du patrimoine bâti religieux, enjeu majeur partout au Québec. Le même média faisait état d'une rencontre de restaurateurs et de représentants des centres-villes de Saguenay évoquant un possible retour de l'événement Saguenay en bouffe, et d'un intérêt croissant pour la mise en valeur des sentiers urbains et des boisés de la ville. Côté sport, 28 joueurs sont attendus au camp d'entraînement des Saguenéens de Chicoutimi au Centre Georges-Vézina.

Ces nouvelles ont un point commun avec le scrutin du jour : elles parlent toutes d'occupation du territoire. Reconvertir un monastère, relancer un événement gastronomique, valoriser des espaces verts, remplir un aréna, garder un cégep en santé — ce sont des façons différentes de répondre à la même question que pose l'urne aujourd'hui : comment une région périphérique conserve-t-elle sa vitalité et son influence?

Après 21 h 30

Les résultats devraient être connus dans la soirée. Au-delà du nom du gagnant, deux chiffres mériteront l'attention : le taux de participation, qui dira si les électeurs de Chicoutimi–Le Fjord ont réussi à distinguer les deux scrutins, et l'écart entre les principaux candidats, qui indiquera si la circonscription reste aussi imprévisible qu'elle l'a été.

Le nouveau député aura peu de temps. La campagne provinciale, elle, se poursuit — et c'est probablement de ce côté que se joueront, dans les prochaines semaines, les débats les plus déterminants pour l'avenir du Saguenay–Lac-Saint-Jean.