Il y a quelque chose de troublant dans la mécanique du moment. D'un côté, le Québec ouvre ses vannes hydroélectriques et son coffre fiscal pour attirer des centres de données, en échange notamment d'emplois techniques bien rémunérés. De l'autre, les géants qui construisent ces mêmes bâtiments travaillent activement à en retirer les humains.
Clubic rapportait cette semaine que Meta expérimente des robots dans ses centres de données, capables d'effectuer des tâches physiques jusqu'ici confiées à des techniciens : brancher et rebrancher des câbles, redémarrer des serveurs, remplacer des composants défectueux. L'information s'inscrit dans une trajectoire déjà documentée : après avoir remplacé une partie de ses effectifs par des systèmes d'intelligence artificielle, l'entreprise de Mark Zuckerberg s'attaque au maillon corporel de ses opérations.
Au même moment, le Financial Times publiait un dossier sur ce que la finance et la Silicon Valley appellent désormais l'« IA physique » (physical AI) : l'intelligence artificielle qui sort des écrans pour manipuler des objets. Le quotidien britannique y résume l'enthousiasme de Wall Street — et l'inquiétude des syndicats et des économistes quant aux effets sur l'emploi et les salaires.
Ce que Meta cherche exactement à automatiser
Il faut comprendre à quoi ressemble le travail dans un centre de données pour saisir l'enjeu. Contrairement à l'imaginaire d'un espace désert et bourdonnant, ces installations emploient des techniciens de centre de données (data center technicians) qui font une bonne part de manutention fine : diagnostiquer une baie défaillante, extraire un disque, réacheminer un câble de fibre, valider un branchement, effectuer des cycles d'alimentation. C'est un travail répétitif, exigeant physiquement, mais qui suppose de la dextérité et une capacité de jugement dans des environnements encombrés.
C'est précisément ce type de tâches que les modèles dits « vision-langage-action » cherchent à conquérir. La littérature scientifique publiée ces derniers jours sur arXiv en donne la mesure : on y trouve des travaux sur le raisonnement à horizon de planification pour ces modèles, sur la perception géométrique tenant compte des échelles réelles, sur la planification coordonnée de systèmes à plusieurs bras robotiques dans des espaces partagés. Plus révélateur encore : deux articles portent spécifiquement sur l'exploitation robotisée de panneaux industriels, avec vérification de conformité aux manuels d'équipement et aux règles de sécurité. Autrement dit, la recherche s'attaque frontalement au problème « faire manipuler à un robot de l'équipement technique en respectant les procédures ».
La question n'est donc plus de savoir si c'est techniquement envisageable, mais à quelle vitesse et à quel coût. Les mêmes travaux rappellent d'ailleurs la principale limite : contrairement aux données textuelles, les trajectoires robotiques sont rares et coûteuses à collecter. C'est le goulot d'étranglement actuel — et un centre de données, environnement standardisé, propre, répétitif et instrumenté, est justement l'un des meilleurs terrains d'entraînement imaginables.
Le pari québécois : de l'électricité contre des emplois
Le Québec s'est positionné agressivement sur ce marché. Hydro-Québec a reçu, ces dernières années, un volume de demandes de raccordement de centres de données largement supérieur à ce qu'elle peut servir, ce qui a mené le gouvernement à resserrer le robinet et à imposer un tri. Le principe énoncé publiquement par Québec et par la société d'État : les projets doivent apporter des retombées économiques, structurantes et durables, en contrepartie d'un accès à une ressource collective devenue rare.
À cela s'ajoute une architecture fiscale. Le Québec offre depuis des années un crédit d'impôt pour les affaires électroniques, qui subventionne une partie des salaires admissibles dans le secteur des technologies de l'information, et les municipalités consentent régulièrement des congés de taxes ou des ententes de développement pour attirer ces installations. L'argumentaire de vente est toujours le même : construction, puis exploitation, puis emplois locaux permanents.
C'est là que le bât blesse. Un centre de données de très grande taille emploie, en régime permanent, un nombre d'employés remarquablement faible par rapport à son empreinte et à sa consommation électrique — souvent quelques dizaines à quelques centaines de personnes pour des installations qui engloutissent l'équivalent de la consommation d'une ville. La proportion de ces postes qui relève de la maintenance physique n'est pas anecdotique. Si cette catégorie est automatisée, ce qui restera sur le terrain, ce sont surtout des fonctions de sécurité, de gestion des installations et d'ingénierie de haut niveau — pas nécessairement au même endroit, ni en même nombre.
La question que personne ne pose : qui fait le suivi?
Voilà le vrai trou dans la raquette. Le Québec dispose d'outils pour conditionner l'accès à l'électricité et pour accorder des avantages fiscaux. Ce qu'il n'a pas, à notre connaissance, c'est un mécanisme public et vérifiable de reddition de comptes sur les emplois réellement créés et maintenus par ces projets, année après année, ni de clause explicite traitant de l'automatisation des postes promis.
Les questions à poser sont concrètes. Les ententes de raccordement conclues avec Hydro-Québec comportent-elles des cibles d'emploi chiffrées? Ces cibles sont-elles assorties de pénalités, de récupération d'avantages ou de révision tarifaire en cas de non-atteinte? Le crédit d'impôt pour les affaires électroniques, qui est calculé sur les salaires versés, se réduit mécaniquement si les salaires disparaissent — mais rien n'oblige l'entreprise à rembourser l'accès privilégié à l'électricité ou les congés fiscaux municipaux obtenus sur la foi de prévisions d'emploi. Et surtout : les documents d'entente sont-ils publics, ou protégés par le secret commercial?
Le précédent des cryptomonnaies devrait servir de leçon. Le Québec avait déjà vécu, à partir de 2017-2018, une ruée de demandes de puissance de la part de mineurs de cryptoactifs, avec des promesses de retombées, avant que la Régie de l'énergie et le gouvernement n'imposent un cadre tarifaire spécifique et des critères de sélection. On y a appris qu'un usage industriel très intensif en électricité et très pauvre en emplois pouvait s'installer vite et repartir aussi vite.
L'« IA physique » comme risque contractuel, pas seulement technologique
Le diagnostic du Financial Times mérite d'être pris au sérieux dans sa dimension économique : ce que craignent les syndicats et une partie des économistes, ce n'est pas la disparition brutale de catégories entières d'emplois, mais l'effritement du pouvoir de négociation salariale dans les métiers techniques intermédiaires. Un poste qui devient partiellement automatisable perd de sa rareté, donc de sa valeur sur le marché. Pour le Québec, qui vend son électricité en partie contre la promesse de bons salaires en région, c'est une menace directe sur la valeur de la contrepartie.
L'ironie du calendrier ne s'arrête pas là. La semaine a aussi vu Cloudflare annoncer Adaptive Intelligence, un moteur de détection destiné à rendre les cyberattaques automatisées plus coûteuses que rentables — soit exactement la même logique économique appliquée à un autre front : rendre l'automatisation hostile non rentable. Le raisonnement pourrait être retourné du côté des politiques publiques. Si l'automatisation des postes techniques dans un centre de données bénéficiant d'un tarif d'électricité public devenait financièrement moins avantageuse — par une clause de révision, une redevance ou une obligation de requalification de la main-d'œuvre —, le calcul des exploitants changerait.
Ce qu'il faudrait exiger maintenant
Rien de tout cela ne suppose de bloquer les centres de données. Ils apportent des revenus, de la fiscalité municipale et une infrastructure numérique réelle. Mais l'accès à l'hydroélectricité québécoise est un actif collectif fini, et il se négocie aujourd'hui pour des décennies, dans un contexte où la technologie qui déterminera le nombre d'emplois sur place n'existe pas encore pleinement.
Trois mesures s'imposent, sans grande complexité : rendre publiques les cibles d'emploi associées à chaque entente de raccordement de grande puissance; publier annuellement les emplois effectivement pourvus, par site, comme condition du maintien des avantages; et inscrire dans les ententes une clause d'ajustement en cas d'automatisation substantielle des fonctions ayant justifié l'attribution. Autrement, le Québec risque de découvrir dans dix ans qu'il a échangé une ressource irremplaçable contre des postes qui n'existaient déjà plus sur les organigrammes de Menlo Park.
Les robots de Meta ne sont, pour l'instant, qu'un essai. Les contrats, eux, sont déjà signés.
