Un diplôme d'études secondaires ontarien peut valoir cher. Assez cher pour qu'un marché entier se soit constitué autour de sa vente à des adolescents venus de l'étranger, souvent avec en arrière-plan une ambition qui dépasse largement la salle de classe : l'accès à une université canadienne, puis à un permis de travail, puis à la résidence permanente. C'est ce que documente une analyse publiée par The Conversation, qui décrit la croissance rapide, en Ontario, d'un secteur d'écoles privées spécialisées dans l'accueil d'élèves internationaux du secondaire — un secteur où l'encadrement public demeure, pour l'essentiel, symbolique.
La question mérite d'être posée de ce côté-ci de la rivière des Outaouais : le Québec dispose-t-il de garde-fous plus solides, ou simplement d'un angle mort mieux dissimulé?
Ce que révèle le cas ontarien
En Ontario, une école privée n'a pas besoin d'un permis pour ouvrir ses portes. Elle doit uniquement transmettre au ministère de l'Éducation un avis d'intention de fonctionner. Le ministère lui-même le précise dans sa documentation : les écoles privées ne sont ni accréditées ni approuvées par la province, et elles ne sont pas tenues de suivre le curriculum ontarien, sauf si elles souhaitent délivrer des crédits menant au diplôme d'études secondaires de l'Ontario (DESO). Dans ce cas seulement, une inspection périodique — généralement annuelle — s'applique, et elle porte essentiellement sur la conformité des cours crédités.
C'est précisément dans cet interstice que le marché s'est installé. Des établissements offrant surtout des crédits de 11e et 12e année à des mineurs étrangers, des « crédit shops » selon l'expression circulant dans le milieu, où l'on peut accumuler rapidement les cours nécessaires à l'admission universitaire. Le vérificateur général de l'Ontario s'était déjà penché sur la question des écoles privées dans son rapport annuel de 2022, relevant que le ministère ne dispose d'aucun pouvoir réel pour fermer un établissement qui manque à ses obligations, sinon lui retirer le droit d'octroyer des crédits. Un établissement radié peut, dans les faits, continuer d'opérer.
Les préoccupations soulevées par la recherche ne se limitent d'ailleurs pas à la qualité pédagogique. Elles touchent la sécurité même des enfants : hébergement en familles d'accueil recrutées par des agences privées, tutorat parallèle facturé à part, agents de recrutement rémunérés à la commission dans les pays d'origine, contrats signés par des parents qui ne parlent ni l'anglais ni le français. Personne, dans cette chaîne, n'a l'obligation claire de veiller au bien-être global du mineur.
L'éducation comme corridor migratoire
Pour comprendre pourquoi ce marché existe, il faut regarder ce qu'il vend réellement. Un diplôme secondaire canadien facilite l'admission universitaire sans passer par les tests de langue les plus contraignants, et il inscrit l'élève dans une trajectoire de résidence beaucoup plus prévisible. Les études postsecondaires au Canada donnent accès au Permis de travail postdiplôme, qui alimente à son tour l'Entrée express et les programmes provinciaux.
Ottawa a resserré l'ensemble du dispositif depuis 2024 : plafonds sur les permis d'études, exigence d'attestations de lettre provinciale ou territoriale, révision des critères du permis postdiplôme, augmentation du seuil de fonds exigés. Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada a par ailleurs étendu à 2025 et 2026 des cibles réduites en matière d'étudiants étrangers. Or, les élèves du primaire et du secondaire dans les écoles publiques n'ont pas été soumis au même plafonnement que le postsecondaire — un choix qui rend le secondaire relativement plus attrayant comme point d'entrée.
Le Devoir et La Presse ont abondamment couvert, ces deux dernières années, le débat québécois sur les seuils d'immigration temporaire. Ce qui a moins retenu l'attention, c'est ce segment précis : les mineurs, sous permis d'études, hébergés chez des tiers, dans des établissements privés.
Le régime québécois : plus formel, mais pas nécessairement plus protecteur
Sur papier, le Québec paraît mieux outillé. La Loi sur l'enseignement privé exige un permis délivré par le ministre de l'Éducation pour exploiter un établissement d'enseignement privé, y compris non subventionné. L'établissement doit dispenser les services éducatifs conformément au régime pédagogique et au Programme de formation de l'école québécoise. Les élèves sont soumis aux épreuves ministérielles, et c'est le ministère — non l'école — qui décerne le diplôme d'études secondaires. Cette différence est loin d'être cosmétique : au Québec, une école privée ne « vend » pas un diplôme, elle prépare à un diplôme d'État.
S'ajoutent la Loi visant à lutter contre la maltraitance envers les aînés et toute autre personne majeure en situation de vulnérabilité pour certains milieux, et surtout les obligations de vérification des antécédents judiciaires du personnel scolaire, renforcées après plusieurs scandales. Le protecteur national de l'élève, entré en fonction en 2023, couvre également les établissements privés.
Mais l'inventaire des angles morts est révélateur.
Premier angle mort : l'hébergement. Une famille d'accueil qui reçoit un élève international mineur au Québec n'est pas une ressource de type familial au sens de la Loi sur les services de santé et les services sociaux. Elle n'est ni agréée, ni inspectée, ni suivie par le réseau de la protection de la jeunesse. Certains centres de services scolaires appliquent des protocoles rigoureux — vérification d'antécédents, visites du domicile, coordonnateur désigné. D'autres délèguent à des agences privées. Et dans le secteur privé non subventionné, la pratique varie d'un établissement à l'autre, sans standard provincial contraignant.
Deuxième angle mort : les agents de recrutement. Aucun registre public québécois ne recense les intermédiaires qui recrutent des mineurs à l'étranger, ni leurs commissions, ni leurs pratiques de marketing. Le Manitoba s'est doté depuis 2016 d'une loi encadrant le recrutement d'élèves internationaux, avec obligation d'enregistrement des recruteurs. Le Québec n'a pas d'équivalent pour le secondaire.
Troisième angle mort : les services parascolaires payants. Tutorat, préparation aux tests, accompagnement à l'admission universitaire : ces services sont vendus hors du périmètre scolaire, donc hors du périmètre de surveillance ministérielle. Ils constituent pourtant, dans plusieurs modèles d'affaires, la véritable marge bénéficiaire.
Quatrième angle mort : les données. Le ministère de l'Éducation publie des statistiques sur les effectifs scolaires, mais la ventilation publique des élèves internationaux mineurs par établissement, par pays d'origine et par mode d'hébergement demeure lacunaire. Sans données, aucun signal d'alarme n'est possible.
Ce que ça change concrètement
La comparaison avec l'Ontario ne doit pas nourrir un réflexe de satisfaction. Le régime québécois est plus formaliste sur l'amont — le permis, le programme, le diplôme d'État — mais aussi permissif que l'ontarien sur l'aval, c'est-à-dire tout ce qui entoure la vie réelle d'un adolescent de 16 ans arrivé seul de Shanghai, de Bogotá ou d'Abidjan.
Or, c'est justement l'aval qui devient déterminant quand l'éducation se transforme en produit d'exportation. Les frais de scolarité pour un élève international au secondaire public québécois se situent généralement dans les 12 000 $ à 15 000 $ par année, davantage dans le privé, sans compter l'hébergement. Ce sont des sommes qui créent des incitatifs puissants — pour les établissements en quête de revenus, pour les intermédiaires, pour les familles d'accueil rémunérées.
La Fédération des établissements d'enseignement privés a régulièrement défendu la rigueur du cadre québécois, et elle n'a pas tort sur le plan pédagogique. Mais la protection de la jeunesse ne relève pas du cadre pédagogique. Elle relève d'une chaîne de responsabilité qui, aujourd'hui, n'est nulle part clairement inscrite dans la loi lorsqu'il s'agit d'un mineur étranger placé chez un particulier pour la durée d'une année scolaire.
Les questions à poser maintenant
Qui vérifie les familles d'accueil qui hébergent des mineurs étrangers, et selon quelle norme? Quel organisme est saisi lorsqu'un élève international signale un problème dans son milieu d'hébergement? Combien de mineurs étrangers fréquentent actuellement les écoles privées non subventionnées du Québec, et dans quels établissements? Quelles sanctions concrètes s'appliquent à une école qui recrute agressivement à l'étranger sans capacité d'accueil réelle?
Ces questions n'ont pas, à ce jour, de réponse publique complète. L'Ontario a laissé un marché prospérer avant de constater qu'il ne savait pas comment le refermer. Le Québec dispose encore d'une fenêtre — à condition de reconnaître que la solidité d'un régime ne se mesure pas au nombre de permis délivrés, mais à ce qui arrive à un enfant de quinze ans quand personne ne regarde.
