À Saint-Elzéar, un village de moins de 400 habitants perché dans l'arrière-pays de la Baie-des-Chaleurs, la scierie porte le nom de son propriétaire. Rosario Poirier a bâti son entreprise dans une municipalité où l'économie tient à peu de choses : la forêt, l'agriculture, quelques services. C'est dire l'onde de choc provoquée par la nouvelle rapportée cette semaine par Radio-Canada : le retrait d'Investissement Québec menace, selon l'entrepreneur lui-même, une quarantaine d'emplois et la survie même de l'usine.
Derrière le cas particulier se joue une question de fond pour toute la Gaspésie : quand l'État est à la fois prêteur, actionnaire, client indirect et régulateur d'une industrie, qui tranche qu'une entreprise « n'est plus viable » — et selon quels critères?
Ce que l'on sait du dossier
Selon les informations diffusées par Radio-Canada Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, c'est Rosario Poirier lui-même qui sonne l'alarme : le désengagement du bras financier du gouvernement québécois pourrait mettre un terme aux activités de sa scierie et faire disparaître une quarantaine de postes. L'entreprise, spécialisée dans le sciage et la transformation du bois, fait partie de ce tissu de PME forestières indépendantes qui subsistent en Gaspésie à côté des grands joueurs comme Temrex, Groupe Lebel ou les usines de pâtes de la Baie-des-Chaleurs.
Investissement Québec, de son côté, n'a pas pour habitude de commenter publiquement le détail de ses décisions de crédit, invoquant la confidentialité des relations d'affaires. C'est précisément là que le bât blesse pour les communautés concernées : la décision de couper le robinet se prend dans un bureau, sur la base d'analyses financières que personne, à Saint-Elzéar, ne verra jamais.
À l'heure d'écrire ces lignes, ni la municipalité de Saint-Elzéar, ni la MRC de Bonaventure, ni le ministère des Ressources naturelles et des Forêts n'ont rendu publique de position détaillée sur le dossier. Le portrait pourrait donc évoluer rapidement, d'autant que la campagne électorale provinciale accélère la circulation des dossiers régionaux.
Une industrie déjà sous pression
Le dossier Rosario Poirier n'arrive pas dans un ciel serein. L'industrie forestière québécoise traverse une période particulièrement difficile, entre l'effondrement de certains marchés du bois d'œuvre, la hausse des coûts d'exploitation et surtout les droits compensateurs et antidumping imposés par les États-Unis, qui ont atteint des sommets historiques en 2025. Pour une scierie de petite taille, chaque point de pourcentage de tarif douanier se traduit par une marge qui s'évapore.
À cela s'ajoute la question de l'approvisionnement. Le régime forestier québécois attribue les volumes de bois des forêts publiques par garanties d'approvisionnement et par mises en marché du Bureau de mise en marché des bois. Une petite usine qui n'a pas la masse critique pour sécuriser des volumes stables se retrouve exposée : elle paie plus cher son bois, elle transporte sur de plus longues distances, elle encaisse mal les creux de marché. Le projet de réforme du régime forestier déposé par Québec au printemps 2025 — le controversé projet de loi 97, qui a suscité une vive opposition de la part des Premières Nations, des groupes environnementaux et de certains acteurs de l'industrie — a par ailleurs ajouté une couche d'incertitude sur les règles du jeu à venir.
En Gaspésie, ce contexte se superpose à une fragilité structurelle connue : la région a vu défiler, depuis vingt ans, les fermetures et les sauvetages d'usines. La faillite de la Gaspésia à Chandler en 2004, les soubresauts de la cartonnerie de New Richmond, les restructurations à répétition dans le sciage : chaque fois, les mêmes ingrédients reviennent — de l'argent public, une communauté mono-industrielle, un marché qui décide ailleurs.
L'État à trois chapeaux
C'est ici que l'angle devient politique. Investissement Québec agit comme prêteur commercial doté d'un mandat de développement économique régional. Le gouvernement, par ses ministères, attribue les droits de coupe, fixe les redevances forestières et écrit les règles du régime. Et l'État est aussi, indirectement, celui qui répond aux électeurs quand une usine ferme.
Trois chapeaux, trois logiques parfois contradictoires. Le prêteur regarde le ratio d'endettement, les flux de trésorerie, la valeur de liquidation des actifs. Le ministère regarde l'allocation de la ressource sur un territoire. L'élu regarde quarante familles.
La question que soulève le cas de Saint-Elzéar est celle des critères. Une usine qui perd de l'argent trois années de suite dans un cycle baissier du bois d'œuvre est-elle « non viable », ou traverse-t-elle simplement une conjoncture? Le calcul change radicalement si l'on intègre les coûts sociaux d'une fermeture : prestations d'assurance-emploi, exode des jeunes familles, effet en cascade sur l'école du village, sur le dépanneur, sur les entrepreneurs forestiers qui livrent le bois. Ces coûts, personne ne les inscrit au bilan d'Investissement Québec.
Dans une municipalité de la taille de Saint-Elzéar, quarante emplois industriels représentent une part considérable de la masse salariale locale. En comparaison, une perte équivalente à Québec ou à Montréal passerait pratiquement inaperçue. C'est la définition même de la vulnérabilité mono-industrielle, et c'est aussi ce qui justifie, aux yeux de bien des acteurs régionaux, un traitement différencié des dossiers en région éloignée.
La forêt au cœur de la campagne dans Bonaventure et Gaspé
Le calendrier ne pourrait être plus chargé de sens. Saint-Elzéar se trouve dans la circonscription de Bonaventure, où la campagne provinciale s'est mise en branle. Radio-Canada a fait le survol des dernières candidatures dans la région : le libéral Gil Thériault s'est lancé aux Îles-de-la-Madeleine, tandis que le Parti québécois a présenté Pier-Luc Bujold dans Bonaventure et Méganne Perry Mélançon dans Gaspé. Cette dernière, ancienne députée de Gaspé et ex-porte-parole péquiste en matière de forêts, connaît intimement les dossiers d'approvisionnement et de deuxième transformation.
La forêt et les emplois régionaux figurent au cœur des engagements annoncés. Historiquement, tous les partis promettent en campagne de « valoriser la deuxième et la troisième transformation » — comprendre : transformer le bois ici plutôt que d'exporter des billots ou du deux-par-quatre brut. Le discours est constant depuis les années 1990. Les résultats, eux, sont inégaux : la Gaspésie exporte encore une large part de sa matière première vers des usines situées à l'extérieur de la région.
Le cas Rosario Poirier constitue donc un test de crédibilité. Il est facile de promettre des fonds régionaux et des programmes de valorisation du bois; il est plus exigeant d'expliquer pourquoi une entreprise existante, qui fait vivre quarante personnes dans un village forestier, se voit retirer son soutien financier au moment même où l'on promet d'en soutenir de nouvelles.
Ce qu'il faut surveiller
Trois pistes détermineront la suite. D'abord, la nature exacte du désengagement : s'agit-il d'un refus de refinancement, d'un rappel de prêt, d'un retrait d'une participation en capital? Chaque scénario ouvre des portes de sortie différentes, notamment la recherche d'un repreneur privé ou d'un partenariat avec un joueur régional plus solide.
Ensuite, la réponse du milieu. En Gaspésie, plusieurs sauvetages d'usines ont reposé sur des montages associant la MRC, la Société d'aide au développement des collectivités, les travailleurs eux-mêmes et parfois des coopératives. La Baie-des-Chaleurs a une tradition de mobilisation dans ce type de dossier.
Enfin, la réponse politique. En pleine campagne, un dossier de quarante emplois dans un village de Bonaventure devient rapidement un symbole. La tentation électoraliste est réelle — un sujet que la chronique de Radio-Canada abordait justement cette semaine à propos du livre du journaliste Alexandre Duval sur l'obsession électorale. La vraie mesure du sérieux des engagements se prendra après le scrutin, quand les caméras seront reparties.
Entre-temps, à Saint-Elzéar, quarante travailleurs attendent de savoir si leur scierie ouvrira encore l'an prochain. Et la région, elle, attend qu'on lui explique enfin sur quels critères l'État décide qu'un village forestier vaut la peine qu'on y investisse.
