La nouvelle a d'abord circulé sous la forme d'un document obtenu par Radio-Canada : une troisième option de tracé serait à l'étude pour acheminer le gaz naturel qui alimenterait une future usine de liquéfaction à Baie-Comeau. Ce qui rend la révélation inhabituelle, ce n'est pas la géographie du corridor. C'est son auteur. La proposition émane du Conseil de la Nation atikamekw lui-même, c'est-à-dire d'une Première Nation qui, dans la grammaire habituelle des grands projets énergétiques au Québec, serait plutôt cantonnée au rôle de partie consultée — ou d'opposante.
Ce déplacement mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il en dit long sur la manière dont les rapports de force énergétiques se recomposent au Québec, cinq ans après l'abandon de GNL Québec.
Un projet qui ressuscite une idée enterrée en 2021
Rappelons le contexte. En juillet 2021, le gouvernement Legault avait rejeté le projet Énergie Saguenay de GNL Québec, une usine de liquéfaction de 9 milliards de dollars à Saguenay alimentée par un gazoduc de plus de 750 kilomètres traversant l'Abitibi et le Lac-Saint-Jean. Le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) avait conclu que les avantages du projet ne compensaient pas ses inconvénients, notamment parce que rien ne garantissait que le gaz québécois se substituerait au charbon plutôt que de s'ajouter à l'offre mondiale d'hydrocarbures. Le promoteur avait ensuite abandonné son projet en 2022 après le refus fédéral.
Le dossier Marinvest Energy Canada, avec son terminal envisagé à Baie-Comeau, reprend une partie de cette logique : capter du gaz naturel de l'Ouest canadien, le liquéfier sur la Côte-Nord, l'exporter par voie maritime vers l'Europe. Le promoteur norvégien a déposé une description de projet auprès de l'Agence d'évaluation d'impact du Canada, ce qui a enclenché la machine réglementaire fédérale. Côté québécois, tout projet de gazoduc de cette ampleur déclencherait une évaluation environnementale et, très probablement, une procédure du BAPE.
Mais un terminal de liquéfaction ne vaut rien sans conduite d'alimentation. Et c'est précisément là que le tracé devient une question politique autant que technique : chaque kilomètre de corridor traverse des territoires ancestraux non cédés, ceux des Atikamekw, des Innus, des Anichinabés selon les options retenues.
Le Nitaskinan comme point de passage obligé
Le territoire ancestral atikamekw, le Nitaskinan, couvre une vaste portion de la Haute-Mauricie et déborde vers le Lac-Saint-Jean. Trois communautés y sont établies : Manawan, Wemotaci et Opitciwan, auxquelles s'ajoutent d'importantes populations en milieu urbain, notamment à La Tuque, Trois-Rivières, Shawinigan, Joliette et Roberval.
En 2014, la Nation atikamekw avait posé un geste sans précédent au Québec en proclamant unilatéralement sa souveraineté sur le Nitaskinan, affirmant son droit de regard sur tout développement des ressources. Cette déclaration n'a jamais reçu de reconnaissance formelle des gouvernements, mais elle a profondément modifié le rapport de négociation. Depuis, le Conseil de la Nation atikamekw a signé plusieurs ententes avec Québec, dont une entente-cadre sur la gouvernance territoriale, et négocie régulièrement des ententes de répercussions et avantages avec l'industrie forestière et minière.
Proposer soi-même un tracé, dans ce cadre, n'est pas une simple contribution technique. C'est une manière de dire : si un corridor doit exister, il passera où nous décidons qu'il passe, selon nos priorités de protection — sites de chasse, habitats du caribou forestier, routes d'accès, cours d'eau — et à des conditions que nous aurons contribué à écrire.
De la consultation à la participation : un virage nord-américain
Le droit canadien impose à la Couronne une obligation de consulter et, le cas échéant, d'accommoder les peuples autochtones lorsqu'un projet est susceptible de porter atteinte à des droits ancestraux ou issus de traités. Cette obligation, consacrée par la Cour suprême, n'équivaut toutefois pas à un droit de veto. C'est précisément cette asymétrie que plusieurs nations cherchent aujourd'hui à contourner par l'économie plutôt que par le contentieux.
Le modèle existe ailleurs. En Colombie-Britannique, le projet Cedar LNG est porté par la Nation Haisla en partenariat avec Pembina Pipeline : c'est le plus important projet d'infrastructure à participation majoritaire autochtone au pays. Le gazoduc Coastal GasLink a pour sa part fait l'objet d'ententes avec l'ensemble des conseils de bande élus sur son parcours, tout en se heurtant à une opposition tenace de chefs héréditaires wet'suwet'en — illustration que l'adhésion d'un conseil ne règle pas la question de la légitimité interne. Plus récemment, plusieurs coalitions autochtones ont pris des participations dans des actifs pipeliniers de l'Ouest.
Au Québec, la logique de participation économique s'est surtout déployée dans l'hydroélectricité et l'éolien. Les nations innues et anichinabées, la communauté de Pessamit et plusieurs conseils sont désormais copropriétaires de parcs éoliens. La Nation atikamekw elle-même participe à des projets de production d'énergie renouvelable. Le passage au gaz naturel liquéfié constitue toutefois un saut qualitatif : on ne parle plus d'énergie renouvelable, mais d'une infrastructure d'hydrocarbures dont l'horizon d'exploitation dépasse le demi-siècle.
Le nerf de la guerre : acceptabilité interne
C'est là que le repositionnement devient délicat. Une chose est de négocier une part du gâteau; une autre est de faire accepter, dans les assemblées communautaires, qu'un gazoduc traverse un territoire dont on proclame la souveraineté au nom de sa protection.
Le dossier du caribou forestier illustre la tension. Le Nouvelliste rapportait récemment une initiative de sensibilisation intitulée « Dans la peau du caribou », partie de Matimekush jusqu'à Québec, qui rappelle à quel point le déclin de l'espèce est vécu par les nations concernées comme une atteinte identitaire, et pas seulement écologique. Or, tout nouveau corridor linéaire en forêt boréale — chemin d'accès, emprise déboisée — fragmente l'habitat et facilite la prédation. Les Atikamekw, dont plusieurs familles maintiennent des activités de chasse et de trappe structurées par les territoires familiaux, connaissent bien cette équation.
À cela s'ajoute la question climatique. Le Québec s'est doté d'objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre, et l'argument de la « transition » par le gaz naturel a été explicitement écarté par le BAPE en 2021. Rien n'indique que l'analyse fondamentale ait changé, même si la conjoncture géopolitique — guerre en Ukraine, sécurité énergétique européenne, tensions commerciales avec Washington largement documentées ces derniers jours par TVA Nouvelles et Les Affaires — a rouvert le débat sur les exportations canadiennes.
Un dossier qui change de mains
Le calendrier ajoute une couche de complexité. Comme le signalait Mon Joliette, les électeurs atikamekw se sont rendus aux urnes le 1er septembre pour élire leur prochain Grand chef, avec des bureaux de vote non seulement à Manawan, Opitciwan et Wemotaci, mais aussi à Joliette, Trois-Rivières, Shawinigan, Roberval et La Tuque — signe de la dispersion de l'électorat et de la diversité des réalités socio-économiques en jeu.
Le nouveau Grand chef héritera donc d'un dossier déjà engagé, dont il devra assumer la direction sans nécessairement en avoir défini les paramètres initiaux. Une proposition de tracé n'est pas une adhésion au projet : elle peut aussi être lue comme une stratégie défensive, une manière de garder la main sur un développement qu'on n'a pas les moyens d'empêcher. Reste à savoir si cette nuance survivra au débat public, où l'on aura vite fait de conclure que « les Atikamekw appuient le gazoduc ».
Ce que ça change pour le Québec
Trois enseignements se dégagent.
D'abord, l'acceptabilité sociale des grands projets énergétiques au Québec ne se joue plus uniquement entre le promoteur, Québec et les groupes environnementaux. Les nations autochtones s'invitent désormais en amont, avec leurs propres cartes et leurs propres ingénieurs-conseils.
Ensuite, la participation économique autochtone est en train de devenir une condition de faisabilité, pas un ajout cosmétique. Les promoteurs qui l'intègrent tôt réduisent leur risque réglementaire et judiciaire.
Enfin, ce repositionnement expose les Premières Nations à des arbitrages internes difficiles, entre les besoins criants en logement, en emploi et en services — les mêmes tensions budgétaires que celles évoquées par les cégeps de l'Est-du-Québec dans un tout autre registre — et la responsabilité de transmettre un territoire habitable.
Le troisième tracé n'est pour l'instant qu'une ligne sur une carte. Mais la manière dont il a été proposé constitue déjà, en soi, un précédent.
