La nouvelle est passée presque inaperçue entre deux communiqués municipaux, mais elle en dit long sur l'état du rapport de force politique au Québec. Selon les données les plus récentes de l'agrégateur Qc125, relayées par le média Mon Joliette, six circonscriptions lanaudoises — L'Assomption, Masson, Repentigny, Rousseau, Terrebonne et Les Plaines — sont désormais le théâtre d'une lutte serrée entre le Parti québécois et la Coalition avenir Québec. Dans Joliette, la projection penche déjà plus nettement d'un côté.
Ce simple constat mérite qu'on s'y arrête. Car ces six comtés ne sont pas six comtés comme les autres : ils constituent le cœur battant du bastion caquiste bâti en 2018, consolidé en 2022, et ils incluent L'Assomption, la circonscription que représente le premier ministre François Legault depuis 2012.
Un château fort construit en deux vagues
Pour saisir l'ampleur du basculement annoncé, il faut se rappeler d'où l'on part. En 2018, la CAQ balaie Lanaudière presque intégralement, arrachant au Parti québécois et au Parti libéral des sièges que ces formations tenaient parfois depuis des décennies. En 2022, la vague se transforme en raz-de-marée : les majorités caquistes dans la couronne nord se comptent en dizaines de milliers de voix, avec des scores dépassant fréquemment les 50 % dans plusieurs de ces circonscriptions. À Terrebonne, à Masson, dans Les Plaines, la CAQ écrase littéralement la compétition.
À l'époque, le Parti québécois est réduit à trois sièges à l'Assemblée nationale, dont celui de Joliette, conservé par Véronique Hivon puis repris par sa successeure. Lanaudière apparaît alors comme le symbole d'un réalignement durable : la classe moyenne francophone de banlieue, autrefois péquiste, aurait migré définitivement vers la CAQ.
Trois ans et demi plus tard, les sondages nationaux racontent une tout autre histoire. Depuis l'automne 2023, le Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon domine les intentions de vote dans les enquêtes de Léger, de Pallas Data et d'Angus Reid, pendant que la CAQ s'est effondrée à des niveaux qu'aucun parti au pouvoir n'avait connus récemment au Québec. Une série d'élections partielles — dont celle de Jean-Talon en octobre 2023, remportée haut la main par le péquiste Pascal Paradis dans un comté que la CAQ détenait — a confirmé que la désaffection n'était pas qu'un phénomène de sondage.
Pourquoi Lanaudière sert de baromètre
Si la couronne nord de Montréal attire autant l'attention des stratèges, c'est qu'elle possède un profil sociodémographique particulier : très majoritairement francophone, peu diversifiée sur le plan linguistique, composée de ménages propriétaires dans la trentaine et la quarantaine, avec des revenus médians proches ou légèrement supérieurs à la moyenne québécoise. C'est exactement l'électorat qui a fait et défait les gouvernements québécois depuis quarante ans.
Cette région a voté massivement péquiste dans les années 1970 et 1980, a basculé du côté de l'Action démocratique du Québec en 2007 lors de la percée de Mario Dumont, est revenue au PQ en 2012, puis a viré libéral et enfin caquiste. Autrement dit : Lanaudière n'est fidèle à personne. Elle est fidèle à l'humeur du moment. Quand un parti perd la couronne nord, il perd généralement le pouvoir.
La MRC de L'Assomption, celle des Moulins et celle de Montcalm figurent par ailleurs parmi les territoires dont la population croît le plus rapidement au Québec, selon les données de l'Institut de la statistique du Québec. Terrebonne a dépassé les 120 000 habitants, Repentigny approche les 90 000, Mascouche a explosé en une génération. Cette croissance a des conséquences politiques concrètes.
Les irritants du quotidien nourrissent la volatilité
Dans ces municipalités, les enjeux qui dominent les conversations ne sont pas d'abord constitutionnels ou identitaires : ce sont des enjeux de services. Les écoles primaires débordent et les commissions scolaires — devenues centres de services scolaires — multiplient les classes modulaires. Le personnel enseignant manque, comme partout, mais la pression démographique aggrave la situation.
En santé, les résidents de Lanaudière-Sud dépendent largement de l'Hôpital Pierre-Le Gardeur, à Terrebonne, dont l'urgence figure régulièrement parmi les plus achalandées du Québec, avec des taux d'occupation sur civière qui dépassent fréquemment les 150 %. La création de Santé Québec et la centralisation administrative qui l'a accompagnée n'ont pas encore produit d'effets visibles pour l'usager de Repentigny ou de Mascouche qui attend quinze heures sur une civière.
Le logement, ensuite. Les prix médians des propriétés unifamiliales dans la couronne nord ont bondi depuis 2020, selon les statistiques de l'Association professionnelle des courtiers immobiliers du Québec, mettant l'accession à la propriété hors de portée pour une part croissante des jeunes ménages — ceux-là mêmes qui déménageaient traditionnellement en banlieue pour trouver de l'espace abordable.
Enfin, le transport. C'est peut-être l'irritant le plus structurant. Des dizaines de milliers de Lanaudois traversent quotidiennement vers Montréal ou Laval. La ligne de train de Mascouche, exploitée par exo, offre une desserte limitée et a subi les contrecoups des travaux du Réseau express métropolitain, obligeant les usagers à des correspondances par autobus pendant des années. Le projet de prolongement de la ligne bleue du métro vers Anjou, promis depuis des décennies, n'atteindra jamais Lanaudière. Quant au projet structurant de transport collectif dans l'est et le nord-est de la métropole, il a connu tellement de reconfigurations depuis l'abandon du REM de l'Est en 2022 que peu de citoyens savent encore ce qui sera construit, ni quand.
Ajoutons à cela la congestion chronique sur l'autoroute 40 et le pont Charles-De Gaulle, et l'on obtient une population qui vit concrètement, chaque matin, les limites de la planification gouvernementale.
Le comté du premier ministre dans la balance
La dimension symbolique de L'Assomption ne peut être sous-estimée. Un premier ministre en difficulté dans son propre comté, c'est un signal politique dévastateur pour les troupes d'un parti. Le précédent le plus cité demeure celui de Jean Charest, défait dans Sherbrooke en 2012, et celui de Pauline Marois, battue dans Charlevoix–Côte-de-Beaupré en 2014 alors qu'elle était première ministre sortante.
Cela dit, un comté de chef bénéficie généralement d'une prime de notoriété et d'une machine électorale renforcée. François Legault y a récolté des majorités confortables en 2018 et 2022. Le fait même qu'une projection le place en lutte serrée constitue toutefois une information en soi sur l'état du terrain.
Ce que valent — et ne valent pas — les projections
Une mise en garde s'impose. Qc125, le modèle développé par Philippe J. Fournier et repris par plusieurs médias nationaux, n'est pas un sondage. C'est un agrégateur : il combine les enquêtes d'opinion publiées, les résultats historiques par circonscription et des données démographiques pour produire des estimations probabilistes. Ces modèles ont bien performé lors de plusieurs scrutins récents, mais ils comportent des marges d'erreur substantielles à l'échelle d'une circonscription individuelle, où l'échantillon réel est souvent inexistant.
Trois facteurs peuvent en outre bouleverser les projections d'ici le scrutin d'octobre 2026 : l'identité des candidats, qui n'est pas encore connue partout et qui peut valoir plusieurs points localement; le comportement des électeurs libéraux et québécois solidaires, dont le vote stratégique peut faire basculer une course serrée; et bien sûr le déroulement de la campagne elle-même, avec ses débats et ses imprévus. Rappelons que le Parti libéral du Québec s'est doté d'un nouveau chef, Pablo Rodriguez, en juin 2025, ce qui redessine potentiellement une partie du jeu.
Ce qu'il faut surveiller
Dans les prochains mois, quelques indicateurs mériteront l'attention des Lanaudois : les investissements annoncés en santé et en éducation dans la région, les décisions gouvernementales sur le transport collectif du nord-est métropolitain, et les recrutements de candidats dans les six circonscriptions en jeu.
Car au-delà des chiffres, c'est une question simple qui se posera aux électeurs de Terrebonne, de Repentigny ou de Rousseau : les sept années de gouvernement caquiste ont-elles amélioré leur quotidien de banlieusards? La réponse à cette question, plus que n'importe quelle projection, décidera du sort de ces six sièges — et probablement de celui du gouvernement.
