Plus de 200 élèves du primaire de l'école Notre-Dame-de-la-Paix, à Beauharnois, ont commencé l'année scolaire ailleurs que dans leur école de quartier. TVA Nouvelles a rapporté à la fin août que le « calvaire » se poursuit pour ces enfants, dont les locaux ont été fermés en raison de moisissures, et que la relocalisation s'accompagne d'un climat tendu : parents inquiets, incertitude sur les échéanciers, cohabitation difficile dans des installations d'accueil.
Derrière ce cas particulier se cache un mécanisme méconnu du public : la chaîne de décisions techniques, sanitaires, juridiques et budgétaires qui mène à la fermeture d'un bâtiment scolaire, puis à sa remise en service. Comprendre cette chaîne, c'est comprendre pourquoi les parents de Beauharnois — comme ceux d'une longue liste d'écoles québécoises avant eux — se retrouvent sans date de retour.
Qui décide qu'une école n'est plus habitable
Contrairement à une idée répandue, aucune autorité provinciale ne « ferme » d'office une école pour cause de moisissures. Le propriétaire du bâtiment, c'est-à-dire le centre de services scolaire, demeure le premier responsable de la salubrité de ses locaux. C'est lui qui mandate les firmes d'hygiène industrielle, reçoit les rapports de qualité de l'air, décide du confinement d'une aile, d'un étage ou de l'immeuble entier, et qui organise la relocalisation.
Plusieurs acteurs peuvent toutefois s'ajouter au dossier. La direction régionale de santé publique peut émettre des recommandations lorsque des symptômes respiratoires sont signalés chez les élèves ou le personnel. La CNESST intervient du côté des travailleurs : l'employeur doit protéger la santé et la sécurité de son personnel, et un droit de refus peut être exercé si un enseignant estime que son milieu de travail présente un danger. Le ministère de l'Éducation, lui, arrive surtout par la porte budgétaire : c'est lui qui autorise et finance les travaux majeurs.
Ce partage explique une bonne part de la frustration des familles. Il n'existe pas de norme québécoise unique et contraignante fixant un seuil de spores au-delà duquel une classe doit être évacuée dans un délai prescrit. L'Institut national de santé publique du Québec, comme Santé Canada, recommande plutôt une approche fondée sur la présence visible de moisissures et d'humidité excessive : dès qu'il y a contamination, il faut la corriger et en éliminer la cause, sans chercher à mesurer une « dose acceptable ». Autrement dit, la décision est professionnelle et contextuelle, pas mécanique. Elle laisse forcément place à l'interprétation — et à la contestation.
Un problème de cause, pas de nettoyage
C'est le nœud technique que les parents découvrent souvent avec impatience : nettoyer les moisissures ne prend que quelques semaines. Régler ce qui les a fait apparaître peut prendre des années.
Les moisissures dans les écoles québécoises sont presque toujours le symptôme d'un problème d'enveloppe du bâtiment : toiture en fin de vie, drainage des fondations défaillant, fenêtres non étanches, murs sans pare-vapeur adéquat, ventilation insuffisante. Reprendre l'assainissement sans corriger l'infiltration, c'est garantir une récidive. Or les travaux de toiture, de fondation ou de remplacement de systèmes mécaniques dans un immeuble scolaire supposent des plans et devis, des appels d'offres publics, souvent la découverte d'amiante dans les bâtiments d'après-guerre, et des travaux qui se réalisent surtout l'été.
Cette séquence explique pourquoi le mot « temporaire » a une élasticité déconcertante dans le vocabulaire scolaire. Des cas documentés au Québec ces dernières années — de l'école Saint-Gérard à Montréal aux nombreux dossiers relayés par Radio-Canada et La Presse — montrent des relocalisations annoncées pour quelques mois qui se sont étirées sur deux, trois, parfois quatre années scolaires. Dans certains cas, l'école n'a jamais rouvert et a été démolie ou remplacée.
Qui paie, et pourquoi ça bloque
Les travaux de maintien d'actifs des écoles sont financés par le Plan québécois des infrastructures, le PQI, révisé chaque année avec le budget provincial. Les centres de services scolaires y déposent leurs demandes; le ministère de l'Éducation les priorise selon des indices techniques, notamment l'indice de vétusté physique des bâtiments et le déficit de maintien d'actifs.
Le portrait global est documenté depuis des années. Le Vérificateur général du Québec s'est penché à plusieurs reprises sur la gestion du parc immobilier scolaire et a signalé des lacunes dans la connaissance de l'état réel des bâtiments, dans la planification à long terme et dans la capacité des organismes scolaires à réaliser les travaux financés. Le ministère publie de son côté un état de situation où une part importante des écoles publiques est classée en mauvais ou très mauvais état. L'âge moyen du parc y est pour beaucoup : une large portion des écoles primaires québécoises a été construite dans les années 1950 à 1970, en pleine explosion démographique, avec des matériaux et des méthodes qui arrivent aujourd'hui à échéance simultanément.
La Montérégie n'échappe pas à cette réalité, et cumule même une double pression. Ses centres de services scolaires — dont le Centre de services scolaire de la Vallée-des-Tisserands, qui couvre le secteur de Beauharnois, mais aussi ceux des Grandes-Seigneuries, des Patriotes, de Saint-Hyacinthe, des Hautes-Rivières, Marie-Victorin et Val-des-Cerfs — doivent à la fois rénover des bâtiments vieillissants et absorber une croissance démographique soutenue dans les couronnes sud. Chaque dollar et chaque local d'accueil disponible sont donc disputés entre l'entretien du parc existant et l'ajout de places nouvelles. Une école fermée pour moisissures arrive dans un réseau qui a déjà peu de marge : c'est exactement ce qui rend les relocalisations pénibles, avec des enfants répartis dans plusieurs bâtiments, des transports scolaires allongés et des services complémentaires morcelés.
S'ajoute un facteur conjoncturel : le contexte budgétaire serré de 2025-2026 a forcé les centres de services scolaires à comprimer leurs dépenses, tandis que le gouvernement a étalé dans le temps une partie des investissements en infrastructures. Résultat, des projets jugés nécessaires par les organismes scolaires attendent leur tour au PQI, parfois plusieurs exercices d'affilée.
Ce que les parents peuvent réellement exiger
La Loi sur l'instruction publique garantit un droit fondamental : l'accès gratuit aux services éducatifs. Elle ne garantit pas le droit de fréquenter un bâtiment précis. Un centre de services scolaire peut donc modifier l'affectation des élèves, et une relocalisation, même longue, ne constitue pas en soi une infraction.
Cela ne laisse pas les familles sans recours. Trois leviers existent concrètement.
D'abord, l'obligation d'information. Le conseil d'établissement, où siègent des parents élus, a le droit d'être informé et consulté sur les questions touchant l'école, y compris l'utilisation des locaux. Les rapports d'analyse de qualité de l'air produits pour un organisme public sont en principe accessibles par une demande d'accès à l'information, sous réserve des exceptions prévues par la loi. Exiger le dépôt public des rapports, avec les dates de prélèvement et les recommandations des experts, est la façon la plus efficace de forcer la clarté sur l'échéancier.
Ensuite, le mécanisme de plainte. Depuis 2020, chaque centre de services scolaire dispose d'un processus de traitement des plaintes menant, si nécessaire, au Protecteur national de l'élève, qui peut formuler des recommandations. C'est une voie plus lente, mais elle laisse une trace publique.
Enfin, la pression politique et médiatique sur le PQI. Comme la priorisation des projets se fait au ministère, la mobilisation municipale et parentale — résolutions du conseil municipal, appuis des députés locaux, couverture des médias régionaux — a un effet réel sur l'ordre des demandes. Plusieurs projets de reconstruction d'écoles québécoises ont été accélérés après une mobilisation soutenue.
Ce qu'il faudrait obtenir maintenant
Dans le cas de Beauharnois, les questions à poser au centre de services scolaire sont précises : quelles sont les causes structurelles identifiées par les experts, la solution retenue est-elle une réhabilitation ou un remplacement, quel montant est demandé, et le projet figure-t-il déjà au PQI ou attend-il une prochaine révision? Sans réponse à cette dernière question, aucun échéancier annoncé n'est fiable.
Le climat de tension évoqué par TVA Nouvelles n'est pas un simple accident local. Il découle d'un système où la décision technique appartient à un organisme, l'argent à un autre, et où la seule variable d'ajustement, en attendant, ce sont les enfants et leur personnel. Tant que les délais réels de financement ne seront pas communiqués avec transparence dès la fermeture d'une école, chaque nouveau dossier de moisissures reproduira la même scène de rentrée.
