Une municipalité de moins de mille habitants peut-elle assumer seule la réfection d'un chemin qui mène à l'un des attraits touristiques les plus courus du Lac-Saint-Jean? La question, posée crûment par le cas de Desbiens, résume à elle seule le mur auquel se cognent les petites communautés de la région. Et elle se pose au moment même où le maire de Saint-Félicien réclame publiquement qu'on allège la bureaucratie des programmes d'aide aux infrastructures.
Desbiens : une facture hors de proportion
Selon Radio-Canada, la réfection du tronçon endommagé de la route qui conduit à la Caverne du Trou-de-la-Fée coûterait environ 3 millions de dollars. Or Desbiens, dans la MRC du Domaine-du-Roy, comptait 979 habitants au recensement de 2021 de Statistique Canada, un chiffre en recul par rapport à 2016. Le budget annuel d'une municipalité de cette taille se situe généralement dans l'ordre de quelques millions de dollars, toutes dépenses confondues : voirie, aqueduc, égouts, sécurité incendie, loisirs, administration.
Autrement dit, la facture d'un seul chemin représente l'équivalent d'une part considérable, voire de la totalité, d'une année complète de dépenses municipales. Aucune municipalité de cette envergure ne peut absorber un tel choc sans aide extérieure, sans emprunt majeur étalé sur des décennies ou sans hausse de taxes qui ferait fuir les résidants.
Le cas est d'autant plus révélateur que la route en question n'est pas un simple chemin de desserte locale. Elle mène à la Caverne du Trou-de-la-Fée, un site géologique et touristique reconnu, doté d'une passerelle suspendue, de sentiers et d'une petite centrale hydroélectrique patrimoniale, qui attire chaque été des visiteurs de partout au Québec et à l'étranger. Un chemin à vocation régionale, pour ne pas dire nationale, entretenu par le budget d'un village.
Le trou noir des chemins « à vocation touristique »
C'est là que se situe l'angle mort. Le réseau routier québécois se divise essentiellement en deux : le réseau supérieur, sous la responsabilité du ministère des Transports et de la Mobilité durable, et le réseau local, transféré aux municipalités depuis la réforme de 1993. Ce transfert, décidé à l'époque dans un contexte de compression budgétaire à Québec, a refilé aux municipalités des dizaines de milliers de kilomètres de chemins sans que la capacité fiscale correspondante ne suive.
Depuis, l'État compense par des programmes : le Programme d'aide à la voirie locale (PAVL) et ses volets, le Programme d'aide financière au maintien des infrastructures routières locales, la taxe sur l'essence et la contribution du Québec (TECQ) pour les infrastructures d'eau et de voirie. Mais aucun de ces outils ne reconnaît formellement la catégorie du chemin municipal à vocation régionale ou touristique — c'est-à-dire une route dont l'usage réel dépasse largement la population qui la finance.
La Fédération québécoise des municipalités et l'Union des municipalités du Québec plaident depuis des années pour une révision de cette architecture. Leur argument est constant : le déficit d'entretien du réseau local se chiffre en milliards, et les programmes actuels fonctionnent par appels de projets ponctuels plutôt que par financement prévisible et récurrent. Une petite municipalité doit donc « performer » dans un concours administratif pour espérer réparer une route qu'elle n'a pas choisi d'hériter.
Saint-Félicien : ce n'est pas juste une question d'argent
C'est précisément ce mécanisme que dénonce le maire de Saint-Félicien. Selon TVA Nouvelles, il souhaite que la question des infrastructures occupe une place centrale dans la campagne électorale provinciale et réclame moins de bureaucratie pour les projets municipaux.
Le déplacement de l'argument est important. On ne parle pas seulement du montant des subventions, mais de l'architecture même des programmes. Concrètement, ce que décrivent les élus municipaux de la région ressemble à ceci :
- Des exigences d'ingénierie préalables coûteuses. Pour déposer une demande crédible, il faut souvent des plans et devis, des études géotechniques, des estimations détaillées. Une municipalité doit donc dépenser avant de savoir si elle sera financée — et parfois payer deux fois si le projet est refusé puis redéposé.
- Des délais qui décalent les coûts. Entre le dépôt et l'annonce, plusieurs mois ou années peuvent s'écouler. Dans un contexte où les coûts de construction ont bondi depuis 2020, l'estimation approuvée est déjà périmée au moment de l'appel d'offres.
- Des ressources humaines insuffisantes. Saint-Félicien compte environ 10 000 habitants; Desbiens, moins de 1 000. Les équipes techniques y sont minuscules, parfois réduites à un directeur général qui cumule les fonctions. Remplir des formulaires de reddition de comptes conçus pour des villes de 100 000 habitants devient une charge disproportionnée.
- Des programmes cloisonnés. Un même projet peut relever de la voirie, de l'eau potable, de la sécurité publique ou du développement touristique, chacun avec ses règles, ses ratios et ses calendriers. L'harmonisation, elle, repose sur les épaules du demandeur.
Le résultat est un système où les municipalités les mieux outillées administrativement captent les fonds, tandis que les plus petites — celles dont le besoin relatif est souvent le plus criant — accumulent les reports.
Un enjeu qui se politise
Cette sortie survient dans un contexte électoral chargé. La campagne provinciale place les candidats de la région devant des demandes municipales de plus en plus explicites, et le climat politique régional vient d'être secoué par un autre scrutin : selon Radio-Canada, le libéral Daniel Gobeil a remporté haut la main l'élection partielle fédérale dans Chicoutimi–Le Fjord, une circonscription vacante depuis le départ de l'ex-député conservateur Richard Martel, permettant du même coup aux libéraux de cimenter leur majorité parlementaire à Ottawa. Les réactions se sont multipliées au lendemain du vote.
Deux paliers, deux logiques, mais un même constat pour les élus municipaux : les grandes annonces de programmes ne se traduisent pas nécessairement en asphalte. Et à l'approche d'un scrutin provincial, les municipalités du Lac-Saint-Jean voient une fenêtre pour obtenir des engagements chiffrés plutôt que des promesses de « simplification » restées lettre morte lors des campagnes précédentes.
Ce qui change, ou pourrait changer
Plusieurs pistes circulent dans le milieu municipal régional et méritent d'être suivies au cours des prochains mois.
D'abord, la reconnaissance d'un statut particulier pour les chemins municipaux à fort achalandage touristique ou intermunicipal, avec un financement dédié plutôt qu'un accès aux mêmes enveloppes concurrentielles. Le Lac-Saint-Jean en compte plusieurs : accès à des sites naturels, à des marinas, à des sentiers, à la Véloroute des Bleuets.
Ensuite, un financement prévisible et pluriannuel, sur le modèle de la TECQ, qui permet aux municipalités de planifier plusieurs années à l'avance plutôt que de courir d'un appel de projets à l'autre. Les fédérations municipales réclament de longue date que cette logique soit étendue à la voirie locale.
Enfin, une mutualisation des expertises à l'échelle des MRC. Le Domaine-du-Roy ou Lac-Saint-Jean-Est pourraient offrir des services partagés d'ingénierie et de rédaction de demandes, allégeant le fardeau des plus petites municipalités. Certaines MRC québécoises le font déjà, avec des résultats mesurables sur le taux de succès des demandes.
Le vrai coût de l'inaction
À Desbiens, l'enjeu n'est pas seulement une route. C'est l'accès à un attrait qui génère de l'activité économique, des emplois saisonniers et de la visibilité pour toute la région. Une route dégradée, c'est un site moins fréquenté, des commerces qui encaissent moins, une municipalité dont l'assiette fiscale s'effrite davantage. Le cercle se referme.
Et le report a un prix. En infrastructures, chaque année de sursis fait grimper la facture : une réfection différée devient une reconstruction, un entretien préventif devient une réparation d'urgence. Les 3 millions d'aujourd'hui pourraient en valoir bien davantage dans cinq ans.
C'est le message que portent, chacun à sa manière, Desbiens et Saint-Félicien. Le premier par l'ampleur d'une facture impossible; le second par la critique d'un système qui rend l'aide difficile à atteindre. Deux visages du même dossier, à l'heure où les candidats de la région sont invités à se prononcer.
