Technologie

Ce n'est pas le devoir qu'ils font écrire par l'IA, c'est le courriel au prof

Une étude d'entretiens révèle que les étudiants délèguent surtout à l'IA leurs messages aux enseignants et à l'administration. Un usage massif que les politiques québécoises n'encadrent presque pas.

Il y a le devoir de session, celui qui est noté, encadré, passé au peigne fin des politiques institutionnelles. Et il y a le courriel envoyé un dimanche soir à 23 h 40 pour demander une prolongation. C'est le second, et non le premier, qui constitue aujourd'hui le terrain le plus banalisé de l'intelligence artificielle générative dans les études supérieures. Une étude d'entretiens déposée sur le serveur de prépublication arXiv, dans la section interaction humain-machine, vient documenter ce déplacement avec une clarté qui devrait intéresser les cégeps et les universités du Québec.

« Déléguer avant d'apprendre »

Le titre du travail dit déjà l'essentiel : Delegating Before Learning. Douze étudiants ont été interrogés sur leur usage de l'IA générative dans leurs communications dites professionnelles. Le constat central est net : c'est précisément là où la pression de « sonner professionnel » est la plus forte que la délégation est la plus complète. Courriel à un enseignant, message à un service administratif, lettre de motivation. Le degré d'implication de la machine varie, selon les auteurs, de la simple correction d'un texte déjà rédigé par l'étudiant jusqu'à la conception intégrale du message — le contenu et la forme confiés à l'outil.

Ce résultat renverse le cadrage dominant du débat public depuis le lancement de ChatGPT en novembre 2022. Le soupçon s'est massivement porté sur le travail évalué : la dissertation, le rapport de laboratoire, l'analyse littéraire. Or l'étude suggère que la zone de plus grand usage est ailleurs, dans un espace que personne ne surveille et que personne, du reste, n'a jamais songé à évaluer.

L'échantillon est petit — douze entretiens, méthode qualitative, prépublication non révisée par les pairs. Il faut le dire clairement. Mais ce type de recherche ne prétend pas mesurer une prévalence : il décrit des mécanismes. Et le mécanisme décrit ici recoupe ce que rapportent depuis deux ans les enquêtes quantitatives menées ailleurs.

Ce que disent les chiffres disponibles

Au Royaume-Uni, le Higher Education Policy Institute publie depuis 2024 un sondage annuel sur l'usage étudiant de l'IA. L'édition de 2025 a révélé que 88 % des étudiants de premier cycle déclaraient s'en servir pour des travaux notés, contre 53 % un an plus tôt. Une progression fulgurante qui a été largement reprise par The Guardian et la BBC. Ce sondage porte cependant sur l'évaluation; la correspondance administrative n'y figure pas comme catégorie distincte, ce qui illustre bien l'angle mort.

Au Québec, le Conseil supérieur de l'éducation et la Commission de l'éthique en science et en technologie ont publié en 2024 un rapport conjoint sur l'IA en enseignement supérieur, qui appelait à des balises institutionnelles et à un accompagnement pédagogique plutôt qu'à une logique purement prohibitive. Le Conseil de l'innovation du Québec, sous la direction du scientifique en chef Luc Sirois, avait de son côté remis en 2024 son rapport Prêt pour l'IA, réclamant un encadrement adapté. Ces travaux ont posé le cadre général. Ils n'ont pas tranché la question de la correspondance ordinaire.

Le point aveugle des politiques d'établissement

Examinez les politiques d'intégrité intellectuelle des établissements québécois : elles s'articulent presque toutes autour de la notion d'évaluation. Le plagiat, la fraude, l'usage non autorisé d'un outil dans un travail « soumis aux fins d'évaluation ». L'Université Laval, l'Université de Montréal, l'UQAM, les cégeps qui ont mis à jour leur politique institutionnelle d'évaluation des apprentissages : la structure est la même. Le règlement s'applique à ce qui est noté.

Un courriel au registrariat n'est pas noté. Une demande de report d'examen n'est pas noté. Une lettre de motivation pour un stage n'est pas déposée dans un portail d'évaluation. Il n'existe donc, dans la quasi-totalité des cas, aucune règle — ni permissive ni restrictive. Ce vide n'est pas un oubli scandaleux : personne n'imaginait il y a trois ans qu'il faudrait légiférer sur la rédaction d'un courriel. Il devient néanmoins problématique lorsque c'est là que l'usage se concentre.

Deux lectures s'affrontent. La première : tant mieux, il n'y a rien à encadrer. Un courriel n'est pas une production intellectuelle évaluée; utiliser un correcteur assisté relève du même registre qu'Antidote, logiciel québécois que les universités recommandent depuis vingt ans. La seconde : la maîtrise de la communication institutionnelle est un apprentissage, souvent inscrit noir sur blanc dans les référentiels de compétences des programmes techniques et professionnels. Déléguer entièrement cette compétence revient à ne jamais l'acquérir. D'où le titre de l'étude.

L'enjeu linguistique, particulier au Québec

C'est ici que le dossier prend une coloration proprement québécoise. Le réseau collégial et universitaire accueille une population étudiante internationale et allophone considérable. Selon les données du ministère de l'Enseignement supérieur, les étudiants internationaux représentent une part substantielle des effectifs universitaires, et la Fédération des cégeps documente depuis des années la croissance des besoins en francisation dans le réseau collégial.

Pour un étudiant dont le français n'est pas la langue première, le courriel à un professeur est un exercice redoutable : registre soutenu, formules de politesse codifiées, dosage subtil entre déférence et affirmation. Ce sont exactement les codes sociaux implicites que l'IA générative excelle à reproduire. Il y a là un argument d'équité réel : l'outil abaisse une barrière qui n'a rien à voir avec la compétence disciplinaire de l'étudiant. Une personne brillante en génie mécanique ne devrait pas voir sa demande refusée parce qu'elle a mal calibré une formule d'appel.

Mais l'argument se retourne. Si l'objectif de la francisation est l'intégration linguistique réelle — objectif que porte la Charte de la langue française et que la Loi 14 a renforcé pour l'enseignement supérieur —, alors l'automatisation systématique de la production écrite en français court-circuite précisément l'exercice qui permettrait de progresser. L'outil qui aplanit l'obstacle empêche aussi de le franchir par soi-même. Aucun établissement québécois, à notre connaissance, n'a formulé publiquement de position sur cette tension.

La confiance comme ressource qui s'épuise

Le troisième enjeu est relationnel. La correspondance entre un étudiant et son établissement repose sur une présomption d'authenticité : quand une personne écrit qu'elle traverse une période difficile, on la croit parce que les mots semblent venir d'elle. Si les deux parties soupçonnent que la machine a rédigé le message — et rien n'empêche l'administration d'y recourir aussi pour ses réponses standardisées —, l'échange perd sa fonction.

Des enseignants rapportent déjà, dans les pages de The Chronicle of Higher Education et d'Inside Higher Ed, l'inconfort de recevoir des courriels étudiants d'une fluidité suspecte, impeccables jusqu'à l'impersonnalité. Le problème n'est pas la faute d'orthographe évitée. C'est le doute installé.

Ce qu'il faudrait faire, concrètement

Trois pistes se dégagent. D'abord, nommer la chose : les politiques institutionnelles devraient au minimum reconnaître l'existence de la correspondance administrative comme catégorie d'usage, ne serait-ce que pour dire qu'elle est libre. Le silence actuel produit de l'ambiguïté anxiogène pour les étudiants, qui ignorent s'ils enfreignent une règle.

Ensuite, enseigner ce qu'on suppose acquis. Si le courriel institutionnel constitue une épreuve sociale suffisamment intimidante pour qu'on la délègue à une machine, c'est peut-être que les codes n'ont jamais été explicités. Plusieurs services de soutien à la réussite pourraient combler ce vide sans grands moyens.

Enfin, simplifier du côté institutionnel. Une part des messages angoissés répond à des procédures opaques. Des formulaires clairs pour les demandes courantes réduiraient mécaniquement le besoin de rédiger une supplique.

Le débat sur l'IA à l'école s'est enfermé pendant trois ans dans la question de la triche. L'étude déposée sur arXiv suggère qu'il faudrait le rouvrir ailleurs : non pas dans la salle d'examen, mais dans la boîte de réception.