Dans la plupart des régions du Québec, quand une clinique médicale change de mains, l'affaire relève d'un notaire, d'un promoteur et, à la rigueur, du conseil municipal. Au Témiscamingue, elle relève d'une assemblée de membres bénévoles. C'est le cœur du dossier que Radio-Canada a relayé cette semaine : les membres de la Coop de solidarité Témiscavie devront à nouveau se prononcer sur le sort de l'ancienne clinique médicale de Ville-Marie, la coopérative leur soumettant une nouvelle entente après un premier vote qui n'avait pas donné le résultat escompté.
L'anecdote pourrait sembler locale, presque administrative. Elle ne l'est pas. Elle illustre à quel point, dans une MRC de moins de 16 000 habitants répartie sur un territoire grand comme la Belgique, la présence de médecins, d'infirmières praticiennes et de professionnels de première ligne ne repose plus uniquement sur la planification de l'État, mais sur la capacité de citoyens à acheter, entretenir, financer puis revendre des mètres carrés de béton.
Une coopérative née d'un manque
La Coop de solidarité Témiscavie s'inscrit dans une tradition qui a près de trente ans au Québec. Les coopératives de santé sont apparues à la fin des années 1990 et se sont multipliées dans les années 2000, presque toujours selon le même scénario : une municipalité ou un secteur perd son ou ses médecins, la population ne veut pas se résoudre à faire 60, 90 ou 120 kilomètres pour une prise de sang ou un suivi de diabète, et un noyau de bénévoles décide de créer une structure qui offrira ce que le réseau public n'offre plus sur place.
Le modèle est simple à décrire, beaucoup plus complexe à faire vivre. La coopérative ne vend pas de soins — la Loi canadienne sur la santé et la Régie de l'assurance maladie du Québec l'interdisent pour les services assurés. Elle vend un environnement : un local, de l'équipement, du personnel administratif, parfois du soutien clinique. Les médecins qui s'y installent demeurent rémunérés par la RAMQ. Les membres, eux, paient une part sociale et souvent une cotisation annuelle, censée financer le reste. La Fédération des coopératives de développement régional et le mouvement Desjardins ont accompagné plusieurs de ces initiatives, mais leur équilibre financier a toujours été fragile : quelques-unes ont fermé, d'autres ont dû se réinventer.
Au Témiscamingue, la question immobilière est devenue centrale. Détenir un bâtiment, c'est offrir un incitatif concret au recrutement : un lieu clés en main pour un médecin ou une infirmière praticienne spécialisée qui hésite entre Ville-Marie et une banlieue de Gatineau. Mais c'est aussi assumer une hypothèque, une toiture, un système de ventilation, des assurances et une facture d'électricité, avec des revenus qui dépendent du bon vouloir de professionnels qu'on n'a aucun pouvoir de retenir. D'où l'idée de se départir de l'ancienne clinique — et d'où la nécessité de retourner devant les membres quand les modalités de la transaction changent.
Ce que le vote dit du réseau
Il faut mesurer le renversement. Le réseau public québécois est bâti sur une promesse d'universalité et d'accessibilité géographique. Dans les faits, en Abitibi-Témiscamingue, cette promesse s'effrite depuis des années. Les données du ministère de la Santé et des Services sociaux et les bilans du Commissaire à la santé et au bien-être documentent depuis longtemps un écart persistant entre les régions éloignées et les grands centres pour l'inscription auprès d'un médecin de famille et l'accès à un rendez-vous en temps opportun. Le guichet d'accès à un médecin de famille compte toujours des milliers de personnes en attente dans la région, et le CISSS de l'Abitibi-Témiscamingue multiplie depuis des années les mesures d'urgence : bris de service temporaires dans certains points de service, recours massif à la main-d'œuvre indépendante, réorganisation des horaires d'urgence.
Quand des citoyens votent sur une entente immobilière pour espérer conserver des infirmières, c'est donc un transfert de responsabilité qui s'opère en douce. Personne ne l'a décrété. Aucun texte de loi ne dit que la Coop Témiscavie doit assurer le maintien de la première ligne à Ville-Marie. Mais dans les faits, le vide laissé par le réseau est comblé par du bénévolat, du financement communautaire et de la gestion d'actifs. C'est une privatisation qui ne dit pas son nom — non pas au profit d'investisseurs, mais au détriment de la garantie publique.
La création de Santé Québec, l'agence qui gère depuis 2024 l'ensemble des établissements du réseau, devait justement rapprocher les décisions du terrain. Sur le terrain, précisément, ce sont encore des assemblées générales de coopérative qui tranchent.
Abitibi-Ouest : le même problème, une autre géographie
Le Témiscamingue n'est pas seul. Radio-Canada consacrait récemment un portrait à la circonscription d'Abitibi-Ouest, décrite comme l'une des plus complexes de la région : une population vieillissante, un revenu médian sous la moyenne québécoise, une trentaine de municipalités souvent minuscules, une dépendance forte à la forêt et à l'agriculture, et des services publics répartis sur un immense territoire depuis La Sarre. Les mêmes ingrédients qu'au Témiscamingue, avec une géographie différente.
Dans les deux cas, la première ligne joue le rôle de filet. Sans médecin de famille ni infirmière accessible localement, ce sont les urgences qui absorbent, les ambulances qui roulent plus longtemps, les patients âgés qui renoncent, les diagnostics qui arrivent tard. La précarité économique et la précarité sanitaire s'alimentent : une usine qui ferme, comme celle de RYAM à Témiscaming dont la fermeture temporaire est devenue un enjeu de la campagne électorale, ce sont des familles qui partent, une masse critique qui s'effrite, et un argument de moins pour convaincre un jeune médecin de s'installer.
La santé s'invite dans la campagne
Ce contexte explique pourquoi la santé figurait au programme de la co-porte-parole de Québec solidaire, Ruba Ghazal, première cheffe à visiter l'Abitibi-Témiscamingue durant la campagne. Selon Radio-Canada, elle a abordé la forêt, l'immigration et la santé lors de son passage, et s'est prononcée sur le sort des travailleurs de RYAM avec la formule « Moi, je ne me fous pas des gens ».
Les partis promettent tous, à des degrés divers, de renforcer la première ligne : maisons de santé, élargissement du rôle des infirmières praticiennes spécialisées, primes d'éloignement, obligation de service en région pour les nouveaux médecins. Ce dernier point a d'ailleurs été au cœur de l'adoption de la loi 2 en 2025, qui a provoqué une crise ouverte avec les fédérations médicales et alimenté les craintes d'un exode de praticiens — un scénario que les régions éloignées observent avec appréhension, puisqu'elles sont toujours les dernières servies quand l'offre se contracte.
Mais la question de fond, celle que pose crûment l'assemblée de la Coop Témiscavie, est rarement posée en campagne : jusqu'où peut-on demander à des communautés de 5 000 ou 10 000 habitants de financer elles-mêmes les infrastructures de leur accès aux soins?
Ce qui se joue au prochain vote
Quel que soit le résultat, le dossier de l'ancienne clinique médicale de Ville-Marie ne réglera pas le problème de fond. Vendre l'immeuble allégera peut-être le bilan de la coopérative; le conserver maintiendra peut-être un levier de recrutement. Dans les deux cas, aucun médecin de plus ne s'installera automatiquement au Témiscamingue le lendemain de l'assemblée.
Ce que le vote met en lumière, c'est plutôt une réalité que les indicateurs régionaux confirment depuis des années : dans les milieux ruraux de l'Abitibi-Témiscamingue, l'accès à la première ligne est devenu un projet collectif à réinventer chaque année, plutôt qu'un droit garanti. Les coopératives de santé, conçues comme un complément, sont devenues la roue de secours d'un réseau en retrait. Une roue de secours qu'on ne remplace jamais — jusqu'au jour où elle crève à son tour.
