Il y a quelque chose de tenace dans la façon dont les revendications autochtones se présentent à chaque campagne électorale québécoise : elles arrivent tôt, elles sont documentées, elles sont chiffrées — et elles disparaissent du radar dès que le débat bascule sur l'économie, la santé ou l'immigration. La campagne de 2026 ne fait pas exception pour l'instant, mais deux interventions, coup sur coup, forcent une question simple : qu'est-ce que les partis proposent réellement aux Premières Nations, au-delà des formules de réconciliation?
« Le choc et la peur » : l'appel de Femmes autochtones du Québec
Le premier signal est venu de Femmes autochtones du Québec (FAQ), dont la présidente a livré au Nouvelliste un message sans détour : la sécurité des femmes autochtones devrait s'imposer comme une « priorité incontournable » de la campagne. L'organisation évoque un climat marqué par « le choc et la peur » dans les communautés, et met en garde contre l'attentisme : « Il ne faut pas attendre que la situation devienne encore plus grave qu'elle l'est présentement. »
Cette sortie n'est pas un cri isolé. Elle s'inscrit dans une chaîne d'avertissements qui remonte à plus d'une décennie. En 2015, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse recevait les premiers signalements de femmes innues de Val-d'Or au sujet de policiers de la Sûreté du Québec — un dossier que Radio-Canada allait faire éclater à l'automne 2015 avec l'émission Enquête. Le Directeur des poursuites criminelles et pénales avait finalement annoncé, en novembre 2016, qu'aucune accusation ne serait portée dans la majorité des dossiers, décision qui a durablement miné la confiance des femmes autochtones envers le système de justice québécois.
De ce choc sont nés deux grands chantiers : l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA), dont le rapport final de juin 2019 a parlé de « génocide » et formulé 231 appels à la justice, et la Commission d'enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics — la Commission Viens — qui a déposé en septembre 2019 un rapport de 520 pages assorti de 142 appels à l'action visant spécifiquement le gouvernement du Québec.
Sept ans plus tard : un bilan qui explique la lassitude
Si les organisations autochtones parlent aujourd'hui avec une impatience non dissimulée, c'est que le suivi de ces rapports demeure fragmentaire. Les bilans successifs présentés par le gouvernement du Québec font état de travaux « amorcés » ou « en cours » sur la vaste majorité des 142 appels à l'action de Viens, mais très peu ont été déclarés pleinement réalisés par les organisations autochtones elles-mêmes, qui contestent régulièrement la méthode d'évaluation.
Le dossier le plus symbolique reste celui du principe de Joyce, formulé après la mort de Joyce Echaquan à l'hôpital de Joliette en septembre 2020. Le Conseil des Atikamekw de Manawan et le Conseil de la Nation atikamekw réclament depuis sa reconnaissance formelle, incluant la reconnaissance explicite du racisme systémique — reconnaissance que les gouvernements caquistes successifs ont refusée, préférant parler de « racisme » sans le qualificatif « systémique ». Le coroner Géhane Kamel avait pourtant conclu, dans son rapport de 2021, que le racisme et les préjugés avaient contribué au décès de Mme Echaquan, et recommandé au gouvernement de reconnaître l'existence du racisme systémique.
Dans l'intervalle, le Québec a créé un poste de ministre responsable des Relations avec les Premières Nations et les Inuit, déployé des agents de liaison autochtones dans les hôpitaux, adopté en 2021 la Loi visant à instituer le Bureau du commissaire aux plaintes concernant les corps de police, et soutenu des postes de sages-femmes et de doulas dans certaines communautés. Ce sont des gestes réels. Ils ne répondent pas, selon FAQ, au cœur du problème : l'absence de mécanisme contraignant, de financement pluriannuel stable et de reddition de comptes vérifiable en matière de sécurité des femmes.
Rappelons aussi le contexte des refuges. FAQ pilote depuis des années le développement de maisons d'hébergement pour femmes autochtones, un réseau qui demeure très mince à l'échelle du territoire : plusieurs communautés n'ont aucun service d'hébergement d'urgence à proximité, ce qui oblige les femmes à quitter leur région — et souvent leurs enfants — pour se mettre à l'abri. C'est précisément ce type de lacune concrète, chiffrable, que les organisations aimeraient voir apparaître dans les plateformes électorales.
Côte-Nord : des chefs innus et des MRC qui parlent d'une même voix
Le second signal est venu de la Côte-Nord, et il est d'une nature différente — mais convergente. Comme l'a rapporté Radio-Canada à l'émission Bonjour la Côte, les élus des MRC de la région et les chefs de la Nation innue ont présenté conjointement une étude économique commandée à la firme indépendante Aviséo Conseil. Sa conclusion : la Côte-Nord contribue de manière disproportionnée à l'économie québécoise — hydroélectricité, aluminium, fer, forêt, ports — sans recevoir un retour équivalent en services, en infrastructures et en investissements publics.
L'alliance est significative. Sur la Côte-Nord, les relations entre municipalités et communautés innues ont historiquement été traversées par des tensions, notamment autour de l'accès au territoire, des revendications territoriales non réglées du Nitassinan et des projets énergétiques. Voir des chefs innus et des préfets monter ensemble au front, données en main, envoie un message aux partis : la question autochtone n'est pas un dossier « social » compartimenté, c'est un enjeu de développement régional et de partage de la richesse.
Ce même week-end, Radio-Canada révélait par ailleurs qu'un troisième tracé est à l'étude pour acheminer du gaz naturel liquéfié à Baie-Comeau, avec une proposition portée par la Nation atikamekw dans le dossier du gazoduc. Autre illustration du même constat : les Premières Nations ne sont plus seulement consultées sur les grands projets, elles se positionnent comme promotrices et copropriétaires. Cela change la nature de la négociation politique — et les partis qui abordent la campagne avec un vocabulaire de « consultation » risquent d'avoir une génération de retard.
Une campagne où les enjeux autochtones peinent à percer
Pourquoi ces demandes, aussi bien documentées, ont-elles tant de mal à s'installer dans le débat? Trois raisons structurelles.
La première est arithmétique. Les électeurs autochtones sont concentrés dans un très petit nombre de circonscriptions — Ungava, Duplessis, Abitibi-Est, Roberval, Laviolette–Saint-Maurice — et les taux de participation y sont historiquement bas, en partie par choix politique : plusieurs communautés considèrent que voter aux élections québécoises revient à reconnaître une juridiction qu'elles contestent. Le calcul électoral n'incite donc pas les partis à investir.
La deuxième est institutionnelle. Les revendications autochtones traversent une dizaine de ministères — Santé, Justice, Sécurité publique, Famille, Éducation, Ressources naturelles, Affaires municipales — ce qui dilue la responsabilité et rend le suivi difficile. C'était l'un des constats centraux du juge Jacques Viens.
La troisième est conjoncturelle. La campagne de 2026 s'ouvre sur un climat économique tendu : guerre commerciale avec les États-Unis, attaques répétées de Donald Trump contre le Canada rapportées par TVA Nouvelles, incertitude sur les taux d'intérêt. Dans ce contexte, tout ce qui n'est pas immédiatement présenté comme un enjeu de portefeuille tend à glisser au second rang. C'est précisément la brèche que les chefs innus et les MRC de la Côte-Nord tentent d'exploiter en parlant chiffres, PIB et redevances plutôt qu'en termes purement identitaires.
Ce qu'il faudra surveiller d'ici le scrutin
Quelques indicateurs simples permettront de mesurer si la campagne accouche d'autre chose que de déclarations de principe.
D'abord, le vocabulaire : un parti reconnaîtra-t-il enfin le racisme systémique, condition posée depuis 2020 par les Atikamekw pour l'adoption pleine et entière du principe de Joyce? Ensuite, l'argent : les plateformes contiendront-elles des engagements chiffrés et pluriannuels sur les maisons d'hébergement, les services de police autochtones — dont le financement est resté longtemps précaire et négocié d'année en année — et les services sociaux en langue autochtone? Troisièmement, la gouvernance : quelqu'un proposera-t-il un mécanisme indépendant de reddition de comptes sur les appels à l'action de Viens et les appels à la justice de l'ENFFADA, comme le réclament les organisations depuis des années? Enfin, le territoire : quelle place les partis accordent-ils à la participation des Premières Nations aux projets énergétiques et miniers, à la protection du caribou forestier — un dossier où les Innus de Matimekush–Lac John et d'autres communautés dénoncent l'impact du déclin sur leur mode de vie, comme l'illustrait récemment Le Nouvelliste — et aux ententes de partage de redevances?
Dans les communautés, la vie politique autochtone suit son propre calendrier : les Atikamekw ont voté le 1er septembre pour élire leur grand chef, comme le rapportait Mon Joliette. Cette assemblée aura son propre mandat, ses propres priorités, et devra composer avec le gouvernement québécois issu du scrutin de 2026. La véritable mesure de cette campagne ne sera pas le nombre de fois où les mots « Premières Nations » seront prononcés en débat, mais le nombre de lignes budgétaires qui y correspondront après.
