Centre-du-Québec

Un ministère du Manufacturier : le cri du cœur des industriels du Centre-du-Québec

Les Manufacturiers de la Mauricie et du Centre-du-Québec veulent un ministère dédié à leur secteur. Une demande qui n'a rien d'un hasard dans une région où l'usine reste le premier employeur.

La demande a de quoi surprendre à première vue : dans un Québec où l'appareil gouvernemental compte déjà plus d'une vingtaine de ministères, faut-il vraiment en créer un de plus? Les Manufacturiers de la Mauricie et du Centre-du-Québec (MMCQ) estiment que oui. Selon ce qu'a rapporté TVA Nouvelles, le regroupement réclame la création d'un ministère entièrement consacré au secteur manufacturier, plutôt que de voir l'industrie diluée dans le vaste portefeuille du ministère de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie (MEIE).

Cette sortie n'émane pas d'une chambre de commerce montréalaise ni d'un lobby national installé à Québec. Elle vient d'un territoire où l'usine n'est pas un concept abstrait : c'est l'employeur du voisin, du beau-frère, de la moitié du village.

Pourquoi cette demande naît ici et pas ailleurs

Le Centre-du-Québec occupe une place à part dans la géographie économique québécoise. Selon les portraits régionaux publiés par l'Institut de la statistique du Québec, la région affiche l'une des plus fortes proportions d'emplois du secteur de la fabrication au Québec, une intensité manufacturière qui dépasse largement la moyenne provinciale. Là où l'économie de Montréal ou de la Capitale-Nationale repose massivement sur les services, celle de Drummondville, de Victoriaville, de Plessisville ou de Bécancour demeure arrimée à la production de biens.

La liste des filières présentes tient du catalogue industriel : meuble et bois ouvré autour de Victoriaville et de Warwick, plastiques et composites à Drummondville, machinerie agricole et équipements municipaux dans la région de Plessisville, transformation alimentaire un peu partout, et désormais toute la chaîne de la batterie et des matériaux avancés dans le parc industriel et portuaire de Bécancour. Ajoutez la Mauricie voisine, avec son héritage de pâtes et papiers, sa métallurgie et son aluminium, et vous obtenez un bassin industriel qui pèse lourd dans la balance provinciale.

C'est précisément cette concentration qui explique la sortie. Quand Washington impose des tarifs, ce ne sont pas des lignes dans un tableau : ce sont des quarts de travail coupés dans une usine de Saint-Germain-de-Grantham.

Le choc tarifaire, déclencheur de la mobilisation

L'année 2025 a été brutale pour les exportateurs québécois. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, la surtaxe américaine sur l'acier et l'aluminium a été portée à 50 %, comme l'ont abondamment documenté Radio-Canada et La Presse. Des tarifs additionnels ont frappé le secteur automobile, et l'ensemble des échanges nord-américains vit désormais sous la menace permanente d'une nouvelle escalade, malgré les exemptions prévues pour les biens conformes à l'ACEUM.

Pour une PME manufacturière du Centre-du-Québec qui expédie 40 %, 60 % ou 80 % de sa production au sud de la frontière, ces chiffres ne relèvent pas de la géopolitique : ils déterminent si l'on embauche ou si l'on met à pied. Les grandes associations industrielles, dont Manufacturiers et Exportateurs du Québec (MEQ), ont multiplié les sondages et les mémoires au cours de la dernière année pour documenter les reports d'investissements, les commandes annulées et l'incertitude qui gèle les projets d'expansion.

Québec a réagi. Le gouvernement Legault a mis en place des mesures de soutien à la liquidité des entreprises exportatrices, notamment par l'entremise d'Investissement Québec, en plus d'annoncer des enveloppes destinées à la diversification des marchés et à la productivité. Mais du point de vue des industriels régionaux, ces réponses arrivent en réaction plutôt qu'en anticipation, et elles émanent d'un ministère dont le mandat couvre aussi bien la filière batterie que les start-ups technologiques, l'hydroélectricité, les data centres et la stratégie énergétique. Le manufacturier traditionnel, celui de la sous-traitance métallique ou du meuble, se sent le parent pauvre de cette architecture.

Ce que réclament concrètement les industriels

Derrière l'idée d'un ministère, il y a des demandes très terre-à-terre, formulées depuis des années par le milieu manufacturier québécois.

D'abord, l'automatisation et la robotisation. Le retard de productivité des entreprises québécoises par rapport à leurs concurrentes américaines et ontariennes est un constat récurrent des travaux de l'Institut du Québec et du Conseil du patronat. Investir dans un robot collaboratif ou un système de vision industrielle coûte cher, et les programmes d'aide existants sont jugés trop lourds, trop lents et trop fragmentés entre les paliers.

Ensuite, la main-d'œuvre. Même si la pénurie s'est atténuée par rapport aux sommets de 2022, les postes vacants demeurent nombreux dans les métiers spécialisés : soudeurs, machinistes, techniciens en automatisation, mécaniciens industriels. Les récents resserrements fédéraux au Programme des travailleurs étrangers temporaires ont ajouté une couche d'incertitude pour des entreprises régionales qui s'étaient organisées autour de cette main-d'œuvre. Les manufacturiers réclament une meilleure adéquation entre la formation professionnelle et les besoins réels des usines, ainsi qu'une prévisibilité en immigration économique régionale.

Enfin, la simplification administrative. Délais de permis, normes environnementales, exigences d'Hydro-Québec pour les nouveaux raccordements de puissance : chaque projet d'agrandissement se heurte à une série de guichets. Un ministère dédié, plaident les promoteurs de l'idée, agirait comme porte d'entrée unique et défendrait la réalité industrielle au Conseil des ministres, au même titre que l'Agriculture défend ses producteurs.

Un ministère changerait-il vraiment quelque chose?

C'est la question qui divise. L'argument favorable est essentiellement politique : un ministère, c'est un siège permanent à la table décisionnelle, un budget propre, une reddition de comptes distincte et un ministre imputable devant l'Assemblée nationale. L'agriculture, les forêts, la faune et les parcs disposent de leur ministère; les pêcheries aussi. Pourquoi pas la fabrication, qui représente une part beaucoup plus importante du PIB québécois?

L'argument contraire est tout aussi solide. Créer un ministère, c'est ajouter une structure, un sous-ministre, des directions générales, des budgets de fonctionnement — dans un contexte où le gouvernement du Québec, aux prises avec un déficit historique, cherche plutôt à réduire la taille de l'État. On peut aussi craindre les guerres de juridiction : où s'arrête le manufacturier et où commence l'Économie? Qui pilote la filière batterie de Bécancour, qui relève à la fois du manufacturier, de l'énergie et de l'innovation? Plusieurs experts en administration publique rappellent qu'un nouveau ministère produit souvent moins d'effets qu'une réforme des programmes existants.

Il existe par ailleurs des voies intermédiaires : un ministre délégué au secteur manufacturier — formule déjà utilisée par le passé pour des dossiers sectoriels —, un secrétariat rattaché au Conseil exécutif, ou encore un guichet régional unique piloté depuis Drummondville ou Trois-Rivières. Ces options offriraient une partie de la visibilité recherchée sans le coût structurel d'un ministère complet.

Le calendrier politique n'est pas innocent

Le Québec vote à l'automne 2026. Formuler une demande de cette nature à ce moment-ci relève d'une stratégie assumée : les associations économiques régionales savent que les mois précédant un scrutin sont ceux où les engagements se prennent le plus facilement.

Le Centre-du-Québec et la Mauricie comptent une dizaine de circonscriptions, plusieurs remportées confortablement par la Coalition avenir Québec en 2018 et en 2022. Mais la reconfiguration du paysage politique québécois, avec la remontée du Parti québécois observée dans les sondages depuis deux ans, rend ces sièges beaucoup moins acquis. Un engagement clair envers le secteur manufacturier régional pourrait devenir une monnaie d'échange électorale intéressante pour toutes les formations.

Ce qu'il faut surveiller

Trois indicateurs mériteront l'attention dans les prochains mois. Le premier : la réponse du ministère de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie à cette demande, et la place que le manufacturier occupera dans le prochain budget provincial. Le deuxième : l'évolution du dossier tarifaire avec Washington, notamment à l'approche de la révision de l'ACEUM prévue en 2026, qui déterminera l'ampleur réelle du choc pour les exportateurs régionaux. Le troisième : la capacité des entreprises du Centre-du-Québec à concrétiser leurs projets d'automatisation, seul véritable rempart durable contre l'érosion de compétitivité.

Qu'un nouveau ministère voie le jour ou non, la sortie des Manufacturiers de la Mauricie et du Centre-du-Québec aura au moins eu le mérite de rappeler une évidence trop souvent oubliée dans les débats économiques québécois : entre Drummondville et Trois-Rivières, l'économie se fabrique encore, littéralement.