Premières nations

Constant Awashish réélu grand chef : un quatrième mandat sous le signe de l'impatience atikamekw

Réélu avec 1151 voix contre 503, le grand chef du Conseil de la Nation atikamekw prévient les gouvernements : une partie de sa population perd patience. Décryptage d'un mandat de continuité aux dossiers lourds.

Le 2 septembre, au Carrefour La Tuque, le président d'élection André Quitich a dévoilé les résultats d'un scrutin qui, à première vue, ne réservait guère de suspense : Constant Awashish, grand chef du Conseil de la Nation atikamekw (CNA) depuis 2014, a été reconduit pour un quatrième mandat avec 1151 voix contre 503 pour son adversaire Dave Petiquay. Une majorité nette, rapportée par Mon Joliette et Le Nouvelliste, qui confirme la solidité de l'assise politique de l'homme de Wemotaci dans les trois communautés atikamekw — Manawan, Wemotaci et Opitciwan.

Mais la lecture que fait le principal intéressé de sa propre victoire mérite qu'on s'y arrête. Au lendemain du scrutin, en entrevue avec Mon Joliette, M. Awashish a livré un constat qui ressemble davantage à un avertissement qu'à une déclaration de victoire : « On voit qu'il y a une perte de patience d'une portion de la population et les gouvernements doivent considérer ça dans leurs relations avec les Atikamekw. » Le grand chef a aussi parlé de « redorer l'institution du Grand chef » — une formule qui en dit long sur l'état d'usure d'une structure politique tiraillée entre les attentes de sa base et la lenteur des interlocuteurs gouvernementaux.

Une victoire de continuité, pas de complaisance

Quatre mandats consécutifs, cela représente plus d'une décennie à la tête du CNA. Constant Awashish avait été élu une première fois en 2014, l'année même où la Nation atikamekw posait le geste politique le plus marquant de son histoire récente. Depuis, il a été reconduit à chaque échéance, devenant l'un des visages les plus constants du leadership autochtone au Québec, aux côtés de figures comme Ghislain Picard, longtemps chef de l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador.

Le score de 2026 — environ 70 % des voix exprimées — demeure confortable. Mais 503 voix pour un adversaire, ce n'est pas rien dans une nation qui compte quelque 8000 membres. Dave Petiquay, dont le patronyme est bien connu à Wemotaci, a manifestement capté une part du mécontentement. Le grand chef lui-même refuse de balayer ce signal du revers de la main : il en fait plutôt un argument de négociation, en avertissant Québec et Ottawa que la marge de manœuvre des dirigeants atikamekw se rétrécit lorsque leurs commettants cessent de croire aux processus.

C'est là toute la tension d'un mandat de continuité. Continuité de la vision, oui — mais continuité aussi des dossiers qui traînent, et dont l'accumulation nourrit précisément l'impatience évoquée.

La déclaration de souveraineté de 2014, toujours sans suite

Le 8 septembre 2014, à Wemotaci, la Nation atikamekw proclamait officiellement sa souveraineté sur le Nitaskinan, son territoire ancestral d'environ 80 000 kilomètres carrés s'étendant sur la Haute-Mauricie et une partie de Lanaudière. La déclaration affirmait que la nation n'avait jamais cédé ni abandonné ses droits, et qu'elle entendait désormais exercer sa juridiction sur la gestion des ressources naturelles — forêt, eau, mines — en exigeant des redevances et un droit de regard sur les projets de développement.

Douze ans plus tard, la déclaration n'a produit aucun traité. Les négociations territoriales globales entre les Atikamekw, Québec et Ottawa s'étirent en réalité depuis les années 1970, sous différentes formes, sans conclusion. Le contraste est frappant avec d'autres nations : les Cris de la Baie-James ont conclu la Paix des Braves en 2002, les Inuits du Nunavik disposent de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois depuis 1975, et les Innus de Mamuitun ont signé une entente de principe d'ordre général en 2004 — laquelle, il faut le dire, n'a toujours pas débouché sur un traité final non plus.

Pour les Atikamekw, dont le territoire chevauche l'un des bassins forestiers les plus exploités du Québec, l'enjeu est immédiat et concret : chaque saison de coupe, chaque permis minier, chaque projet hydroélectrique se négocie au cas par cas, sans cadre juridique stable. Cette gestion à la pièce épuise les ressources humaines d'un conseil de nation qui ne dispose pas des moyens d'un ministère.

Le Principe de Joyce, cri d'alarme devenu test de crédibilité

Aucun dossier n'illustre mieux l'écart entre les paroles et les actes que le Principe de Joyce. Nommé en mémoire de Joyce Echaquan, cette mère atikamekw de Manawan morte à l'hôpital de Joliette le 28 septembre 2020 après avoir diffusé en direct les propos racistes d'employées soignantes, le document a été déposé par le Conseil des Atikamekw de Manawan et le Conseil de la Nation atikamekw en novembre 2020. Il vise à garantir à tous les Autochtones un droit d'accès équitable, sans discrimination, aux services sociaux et de santé, ainsi qu'un droit à leurs savoirs traditionnels en matière de santé.

Le gouvernement fédéral a formellement adhéré au Principe de Joyce. Le gouvernement du Québec, lui, ne l'a jamais fait, invoquant essentiellement son refus de reconnaître l'existence d'un racisme systémique dans les institutions québécoises — une reconnaissance que le texte suppose. La coroner Géhane Kamel, dans son rapport d'enquête rendu public en octobre 2021, avait pourtant conclu que Joyce Echaquan serait toujours vivante si elle avait été blanche et avait explicitement recommandé au gouvernement du Québec de reconnaître le racisme systémique et d'adopter le Principe de Joyce.

Six ans après le décès de Joyce Echaquan, le refus persiste. Pour Manawan, communauté rattachée au réseau de santé de Lanaudière, il ne s'agit pas d'un débat sémantique mais d'une question de sécurité au moment de franchir les portes d'un hôpital. C'est le genre de blocage qui, année après année, alimente la « perte de patience » dont parle le grand chef.

Une campagne électorale québécoise où les nations peinent à percer

Le timing de cette réélection n'est pas anodin. À quelques semaines d'une campagne électorale provinciale, les Premières Nations tentent de faire inscrire leurs priorités à l'ordre du jour — avec un succès inégal. Radio-Canada rapportait cette semaine que les Wolastoqiyik Wahsipekuk, dans le Bas-Saint-Laurent, réclament davantage de reconnaissance et d'autodétermination, tout en cherchant la collaboration de Québec pour concrétiser trois projets majeurs. La démarche est différente dans la forme, identique dans le fond : obtenir que l'État provincial cesse de traiter les questions autochtones comme un dossier périphérique.

Historiquement, les enjeux des Premières Nations ne figurent pas parmi les thèmes structurants des campagnes québécoises. Ils apparaissent par intermittence, souvent à la faveur d'une crise ou d'un drame. Or les revendications atikamekw touchent des compétences directement provinciales : la santé, les services sociaux, la protection de la jeunesse, la gestion forestière, le régime minier. Un gouvernement québécois qui déciderait d'avancer sur le Principe de Joyce ou sur un cadre de cogestion du Nitaskinan changerait la donne du jour au lendemain.

Ce que le quatrième mandat devra livrer

La force du mandat de Constant Awashish tient à sa légitimité électorale et à son expérience des rouages intergouvernementaux. Sa faiblesse tient au même facteur : après douze ans, la patience se mesure aussi à l'aune des résultats obtenus. Le grand chef a lui-même choisi de porter publiquement le message de mécontentement de sa base plutôt que de le minimiser — une stratégie qui transforme l'opposition interne en levier externe.

Trois chantiers baliseront le mandat. D'abord, arracher à Québec une forme d'adhésion au Principe de Joyce, ne serait-ce que dans une version opérationnelle qui contournerait le débat sur le racisme systémique. Ensuite, faire progresser la reconnaissance de droits territoriaux sur le Nitaskinan, dans un contexte où la jurisprudence canadienne — de Delgamuukw à Tsilhqot'in — a considérablement renforcé la position des nations non cédantes. Enfin, consolider les services de proximité dans les trois communautés, notamment en protection de la jeunesse, où les Atikamekw ont développé un système d'intervention d'autorité reconnu comme un modèle au pays.

Douze ans après une déclaration de souveraineté restée lettre morte auprès des gouvernements, six ans après la mort de Joyce Echaquan, la question posée par les 503 voix d'opposition est simple : combien de temps encore la voie de la négociation restera-t-elle crédible aux yeux de la population atikamekw ? C'est cette question que Constant Awashish a choisi de déposer sur la table dès le premier jour de son quatrième mandat.