Des urinoirs redessinés pour limiter les éclaboussures, des sous-vêtements de coton enfouis dans le sol pour mesurer la santé des terres agricoles, des lézards qui affichent une préférence pour une saveur de pizza : la cuvée 2026 des prix Ig Nobel n'a rien perdu de son goût pour l'absurde. Mais cette année, la nouvelle la plus commentée ne figurait pas dans le palmarès. Elle tenait au lieu même de la cérémonie.
Pour la première fois depuis la création de ces « anti-Nobel » en 1991, l'événement s'est déroulé à l'extérieur des États-Unis, à Zurich, comme l'a rapporté Radio-Canada. Après plus de trois décennies passées à Harvard puis au Massachusetts Institute of Technology, la fête la plus irrévérencieuse du calendrier scientifique a traversé l'Atlantique. Un déménagement présenté par les organisateurs comme une expérience, mais qui tombe dans une conjoncture où le centre de gravité de la recherche mondiale semble, lui aussi, se déplacer.
Rire d'abord, réfléchir ensuite
La devise des Ig Nobel n'a pas bougé : récompenser des travaux « qui font d'abord rire les gens, puis les font réfléchir ». Fondés par Marc Abrahams, rédacteur en chef du magazine Annals of Improbable Research, les prix sont remis chaque automne par de véritables lauréats du Nobel, dans une cérémonie où les avions de papier volent au-dessus de la scène et où une fillette de huit ans, la « Miss Sweetie Poo », interrompt les discours trop longs en répétant qu'elle s'ennuie.
Derrière la farce, il y a rarement de la fausse science. Les recherches primées sont, dans l'immense majorité des cas, des travaux réellement publiés et évalués par les pairs. Les urinoirs optimisés? Une étude de mécanique des fluides qui a des retombées concrètes sur l'hygiène des lieux publics et sur les coûts d'entretien. Les sous-vêtements enterrés? Il s'agit d'une méthode déjà utilisée par des agronomes en Suisse et ailleurs : la vitesse à laquelle un slip de coton se décompose dans le sol constitue un indicateur bon marché de l'activité microbienne, donc de la santé des terres. Un protocole ridicule en apparence, redoutablement utile en pratique.
C'est précisément ce que défend Marc Abrahams depuis 35 ans : la curiosité en apparence futile est souvent le premier étage d'une découverte sérieuse. L'exemple le plus cité reste celui d'Andre Geim, qui a reçu un Ig Nobel en 2000 pour avoir fait léviter une grenouille vivante grâce à un champ magnétique, avant de décrocher le vrai prix Nobel de physique en 2010 pour ses travaux sur le graphène. Il demeure à ce jour la seule personne à détenir les deux.
Un déménagement qui en dit long
Quitter Harvard n'est pas un geste anodin. La cérémonie était devenue un rituel du campus de Cambridge, au Massachusetts, avec son théâtre Sanders bondé et sa retransmission en ligne suivie dans le monde entier. Les organisateurs ont invoqué des raisons logistiques et l'envie de renouveler la formule. Reste que le contexte américain rend le symbole difficile à ignorer.
Depuis 2025, les universités américaines encaissent des coupes majeures dans le financement fédéral de la recherche, des gels de subventions et des pressions politiques directes sur plusieurs établissements, Harvard en tête. Les National Institutes of Health et la National Science Foundation ont vu leurs enveloppes bousculées, et des milliers de projets ont été suspendus ou annulés. Dans ce climat, la science qui « fait rire » — la plus facile à caricaturer comme un gaspillage de fonds publics — se retrouve en première ligne. Les politiciens américains ont depuis longtemps l'habitude de brandir des titres d'études loufoques pour dénoncer des dépenses jugées inutiles, un exercice que les Ig Nobel ont toujours combattu en rappelant ce que ces travaux apportent réellement.
Le signal européen
Le déplacement des Ig Nobel vers la Suisse coïncide avec une tendance beaucoup plus lourde, documentée cette semaine par le magazine spécialisé Inside Higher Ed : un nombre record de chercheurs établis aux États-Unis se tournent vers les subventions du Conseil européen de la recherche. Le programme destiné aux scientifiques en début de carrière, les bourses Starting Grants, a enregistré une demande sans précédent en provenance de l'extérieur de l'Europe — et ce, même si l'Union européenne disposait cette année d'une enveloppe moindre que l'an dernier.
Le Conseil européen de la recherche, créé en 2007, finance la recherche fondamentale sur le seul critère de l'excellence scientifique, sans thématique imposée. Ses bourses, qui peuvent atteindre 1,5 million d'euros sur cinq ans pour les jeunes chercheurs, sont parmi les plus convoitées de la planète. La Commission européenne a d'ailleurs annoncé en 2025 un dispositif baptisé « Choose Europe for Science », doté de centaines de millions d'euros, explicitement conçu pour attirer les scientifiques désireux de quitter les États-Unis. La France a lancé de son côté un programme au nom transparent, « Choose France for Science ».
Autrement dit : pendant que la cérémonie la plus drôle de la science plie bagage vers Zurich, des laboratoires entiers évaluent la même trajectoire pour des raisons nettement moins amusantes. La Suisse, avec l'ETH Zurich et l'EPFL, figure justement parmi les destinations les plus attractives du continent.
Et le Québec dans tout ça?
Le Canada n'est pas étranger aux Ig Nobel. En 2018, le chirurgien montréalais Karim Nader — professeur de psychologie à l'Université McGill — n'était pas au palmarès, mais d'autres Canadiens y ont eu droit au fil des ans. Le cas le plus célèbre demeure celui de Troy Hurtubise, cet inventeur ontarien primé en 1998 pour son armure conçue pour affronter un grizzly, une histoire devenue un documentaire de l'Office national du film. Des équipes canadiennes ont aussi été honorées pour des travaux sur la douleur ressentie selon les endroits du corps où l'on reçoit une piqûre d'abeille, ou sur la perception du hasard.
Au Québec, la vulgarisation scientifique s'est solidement institutionnalisée. L'Acfas, fondée en 1923, organise chaque année le plus grand rassemblement francophone de la recherche en Amérique et pilote des concours de vulgarisation comme « Ma thèse en 180 secondes », où des doctorants doivent expliquer des années de travaux en trois minutes chrono. Les Fonds de recherche du Québec, dirigés par le scientifique en chef Rémi Quirion, ont fait de la mobilisation des connaissances un axe explicite de leur mandat. Des émissions comme Découverte et Les années lumière à Radio-Canada, le magazine Québec Science et son concours annuel des dix découvertes de l'année, ou encore les Innovateurs du Devoir entretiennent depuis des décennies un lien direct entre les laboratoires et le grand public.
Cette culture de la vulgarisation n'est pas cosmétique. Dans un contexte où la désinformation scientifique circule à grande vitesse et où les budgets de recherche doivent constamment se justifier devant les contribuables, la capacité d'un chercheur à raconter son travail — quitte à en rire — devient une compétence stratégique. C'est là toute la leçon des Ig Nobel : un slip enterré dans un champ attire plus l'attention qu'un tableau de biomasse microbienne, et le message finit par passer.
Ce qui change vraiment
Il serait exagéré de faire du déménagement d'une cérémonie humoristique le symptôme définitif d'un basculement géopolitique de la science. Les États-Unis demeurent, et de loin, la première puissance de recherche mondiale en volume de publications, de brevets et de financement.
Mais les signaux s'accumulent. Quand la fête la plus emblématique de l'espièglerie scientifique américaine choisit l'Europe pour son 35e anniversaire, et que le Conseil européen de la recherche enregistre au même moment une affluence record de candidatures américaines, il devient difficile de parler de simple coïncidence. Pour les universités québécoises, qui recrutent dans le même bassin international de talents, il y a là autant un défi qu'une occasion : celle de se positionner comme une porte d'entrée nord-américaine stable et bilingue, à un moment où la stabilité est devenue un argument de vente.
Et, accessoirement, de ne jamais sous-estimer une recherche qui commence par un éclat de rire.
