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Contrat de 4,7 G$ à Alstom : La Pocatière respire, mais retient son souffle

Ottawa confie à Alstom la construction de 313 voitures pour VIA Rail. L'usine de La Pocatière y voit une bouée en pleine crise tarifaire, sans dissiper toutes les incertitudes.

L'annonce est tombée comme une éclaircie dans un ciel manufacturier chargé. Ottawa injectera environ 4,7 milliards de dollars pour renouveler la flotte de VIA Rail, et c'est Alstom qui construira les 313 nouvelles voitures visées par le contrat. Pour le Bas-Saint-Laurent, la nouvelle a une résonance très concrète : l'usine de La Pocatière, seule usine d'assemblage ferroviaire d'importance au Québec, sera mise à contribution.

Selon les informations rapportées par Radio-Canada, l'entreprise évoque la préservation de quelque 230 emplois à La Pocatière, tandis que le reportage régional diffusé sur les ondes de la même société d'État parle d'une commande qui « pourrait générer 250 emplois ». Deux chiffres qui, loin de se contredire, disent bien la nature du contrat : il s'agit à la fois de sauver des postes existants et d'en créer de nouveaux, avec une marge d'appréciation qui dépendra du rythme réel de production.

Une usine qui vit de contrats publics depuis 50 ans

Pour comprendre pourquoi cette annonce compte autant dans Kamouraska, il faut se rappeler l'histoire du site. L'usine de La Pocatière a d'abord été celle de Bombardier Transport, avant de passer sous le pavillon d'Alstom lors de l'acquisition de la division ferroviaire du groupe québécois par le géant français, finalisée en 2021. Depuis des décennies, sa survie tient à un cycle prévisible mais brutal : un grand contrat public, une montée en cadence, puis un creux entre deux commandes, avec les mises à pied qui viennent avec.

Les voitures de métro AZUR pour la Société de transport de Montréal, les rames du REM, les tramways et les voitures interurbaines ont tour à tour rempli les carnets. Mais chaque fin de programme replonge la région dans la même conversation : que fera-t-on des travailleurs et des travailleuses spécialisés quand le plancher de l'usine se videra? La commande de VIA Rail vient précisément combler l'un de ces trous d'air annoncés.

C'est ce qui explique la réaction quasi unanime des acteurs économiques régionaux. Dans une MRC où les emplois industriels bien rémunérés sont rares et où l'usine agit comme locomotive démographique — familles, écoles, commerces, immobilier —, 230 emplois maintenus représentent bien davantage que 230 chèques de paie.

Ce que le contrat change vraiment

Le premier effet est celui de la visibilité. Un contrat de cette taille se déploie sur plusieurs années, ce qui permet à une usine d'assemblage de planifier ses embauches, ses formations et ses investissements en outillage. C'est aussi ce qui permet aux fournisseurs de deuxième et de troisième rang — usinage, câblage, sièges, panneaux composites, systèmes électriques, peinture industrielle — de justifier eux-mêmes des investissements. Une chaîne d'approvisionnement ferroviaire ne se reconstruit pas en six mois; elle se maintient ou elle se perd.

Le deuxième effet est stratégique. Le secteur ferroviaire est l'un des rares où le Canada dispose encore d'une capacité industrielle intégrée. Perdre La Pocatière signifierait, à terme, dépendre entièrement de fournisseurs étrangers pour renouveler les flottes de transport collectif du pays. Dans le contexte commercial actuel, cette dépendance devient un enjeu de souveraineté économique autant qu'un enjeu d'emploi régional.

Le troisième effet est politique, et il est loin d'être négligeable. L'annonce survient alors que le Québec est en pleine campagne électorale provinciale et que le secteur manufacturier encaisse les contrecoups des droits de douane américains. Un contrat fédéral de 4,7 G$ dirigé vers une usine québécoise devient inévitablement une pièce à conviction dans le débat sur l'usage de la commande publique comme outil de politique industrielle.

Les zones grises : calendrier, contenu local, pérennité

Cela dit, l'enthousiasme mérite quelques nuances. Trois incertitudes majeures subsistent.

Le calendrier. Les grands programmes ferroviaires canadiens ont une longue tradition de retards. Les livraisons des voitures VIA Rail commandées précédemment ont connu des reports, et l'homologation du matériel roulant en Amérique du Nord — normes de sécurité, essais, certification — allonge systématiquement les échéanciers. Or, pour une usine, la différence entre un contrat qui démarre en 2027 et un contrat qui démarre en 2029 peut se traduire par une année de mises à pied entre-temps.

Le contenu local. C'est probablement la question la plus sensible. Un contrat attribué à Alstom ne signifie pas que 100 % de la valeur sera réalisée au Québec. Les bogies, les systèmes de traction, l'électronique embarquée et certains sous-ensembles majeurs proviennent régulièrement d'installations européennes ou américaines du groupe. La politique canadienne d'approvisionnement ferroviaire prévoit des exigences de contenu canadien, mais le pourcentage exact réalisé à La Pocatière — et non simplement « au Canada » — reste le nerf de la guerre pour la région. C'est sur ce point que syndicats et élus locaux vont exiger des chiffres précis dans les prochains mois.

La pérennité. Préserver 230 emplois n'est pas la même chose que garantir un avenir. La véritable question, à La Pocatière, n'a jamais été « aurons-nous un contrat? », mais bien « aurons-nous un flux continu de contrats? ». Sans stratégie ferroviaire nationale pluriannuelle — incluant le projet de train à grande fréquence entre Québec et Toronto, les besoins de renouvellement des sociétés de transport et l'exportation —, l'usine reste condamnée aux montagnes russes.

Trois réponses très différentes à la même crise tarifaire

Ce contrat prend tout son sens quand on le place à côté des autres nouvelles économiques de la semaine, qui dessinent ensemble une cartographie des stratégies de survie du manufacturier québécois.

Première voie : la commande publique. C'est le cas d'Alstom et de La Pocatière. L'État achète, et cet achat devient un amortisseur contre la volatilité des marchés d'exportation. C'est efficace, mais cela crée une dépendance : quand l'État cesse d'acheter, l'usine tousse.

Deuxième voie : la consolidation par acquisition. Comme l'a rapporté Le Nouvelliste, BainUltra a fait l'acquisition de Wetstyle, un fabricant montréalais placé sous la protection de la Loi sur la faillite. Face à la guerre commerciale, l'entreprise de la région de Québec choisit d'absorber un concurrent affaibli plutôt que d'attendre. La logique est claire : dans un marché rétréci par les tarifs, la taille devient une protection. Elle permet de mutualiser les coûts, de rationaliser la production et de conserver un pied dans le marché américain malgré les droits de douane. Le revers, c'est que cette consolidation se fait sur les ruines d'une entreprise, avec des pertes d'emplois potentielles à la clé.

Troisième voie : le soutien étatique direct. Comme l'a relayé Ma Beauce, le gouvernement fédéral a répété cette semaine son appel aux entreprises touchées par la nouvelle vague de tarifs américains : « Venez nous voir, on peut vous aider. » Prêts, liquidités, accompagnement à la diversification des marchés. C'est le pansement d'urgence, utile pour éviter les fermetures, mais qui ne règle pas la question structurelle de l'accès au marché.

La comparaison est instructive. Le contrat de VIA Rail est la seule des trois réponses qui crée de la demande réelle, durable et à l'abri des tarifs, puisqu'il s'agit d'un acheteur canadien pour un besoin canadien. C'est aussi la plus coûteuse pour les finances publiques, et la moins reproductible : tous les secteurs n'ont pas la chance d'avoir l'État comme client naturel.

Ce qu'il faudra surveiller

Dans les mois qui viennent, quelques indicateurs vaudront mieux que tous les communiqués. D'abord, la publication du calendrier de livraison détaillé et la date de démarrage effectif de la production à La Pocatière. Ensuite, les engagements chiffrés de contenu québécois, et non seulement canadien. Puis le comportement des fournisseurs régionaux : embauchent-ils, investissent-ils? Enfin, la question du carnet de commandes au-delà de VIA Rail, notamment du côté des projets de transport collectif québécois.

Car l'histoire industrielle de ce coin du Bas-Saint-Laurent enseigne une chose : à La Pocatière, un contrat n'est jamais une fin. C'est un sursis dont il faut profiter pour préparer le suivant. La bouée est lancée; reste à voir si elle mène à la rive ou seulement au prochain creux de vague.