Un engagement qui déplace la ligne de départ
Les candidates caquistes Amélie Dionne, dans Rivière-du-Loup–Témiscouata–Les Basques, et Julia Brillant-Ruest, dans Rimouski, ont annoncé jeudi leur intention de relancer le projet d'achèvement de l'autoroute 20 en repartant du Bic, secteur ouest de Rimouski, plutôt que de l'extrémité est du tronçon existant, à Trois-Pistoles. L'information a été rapportée notamment par Radio-Canada Bas-Saint-Laurent et par le Journal l'Horizon.
La nuance paraît technique. Elle est en réalité au cœur du dossier. Le corridor autoroutier de la 20 s'interrompt aujourd'hui aux abords de Notre-Dame-des-Neiges, près de Trois-Pistoles, et la route 132 prend le relais jusqu'à Rimouski. Entre les deux, une soixantaine de kilomètres de route nationale traversent des noyaux villageois, longent le littoral et franchissent des secteurs sensibles, dont les abords du parc national du Bic. C'est précisément là que se trouve le point de friction : le tracé étudié depuis des années prévoyait le franchissement de la rivière du Bic et d'un secteur écologiquement délicat, ce qui a nourri une contestation locale organisée.
En choisissant de repartir du Bic, la CAQ propose donc de s'attaquer d'abord au segment le plus contesté et le plus complexe du corridor. Et surtout, elle promet de relancer des études, non pas d'ouvrir un chantier. C'est la distinction que soulignent, chacun à leur manière, les deux camps qui s'affrontent depuis des décennies dans Les Basques et à Rimouski.
« Un pas dans la bonne direction », mais avec des questions
Le Comité de citoyens pour l'A-20, qui milite de longue date pour l'achèvement du corridor jusqu'à Trois-Pistoles, a réagi rapidement par une lettre ouverte publiée dans le Journal l'Horizon. Le regroupement accueille favorablement l'engagement et juge que le Bic constitue « un point de départ logique » pour compléter le lien jusqu'à Trois-Pistoles. Le ton demeure toutefois prudent : après des décennies d'attente, les partisans du projet réclament des réponses concrètes sur l'échéancier, le financement et la portée réelle de l'engagement.
Cette prudence n'est pas gratuite. Le dossier du prolongement de l'A-20 vers l'est traîne dans les cartons du ministère des Transports depuis les années 1970, avec des vagues successives d'annonces, d'études d'opportunité, de consultations et de mises en veilleuse. Chaque cycle électoral, ou presque, a ramené le sujet sur la table sans qu'un coup de pelle soit donné à l'est de Trois-Pistoles. Pour les tenants du projet, l'argument central demeure la sécurité routière : la route 132 est le seul lien terrestre principal entre Rimouski et Rivière-du-Loup, et sa traversée des villages, combinée à un débit de camionnage important, alimente depuis longtemps un discours sur la vulnérabilité du corridor.
À cela s'ajoute une préoccupation économique. La région se perçoit comme désavantagée dans l'accès aux marchés et dans l'attraction d'investissements, une lecture que partage une bonne partie du milieu des affaires. Le contexte local a d'ailleurs bougé : le Journal Infodimanche rapportait cette semaine que la Chambre de commerce de Trois-Pistoles/Notre-Dame-des-Neiges est devenue la Chambre de commerce des Basques, un élargissement de mandat à l'échelle de la MRC qui traduit une volonté de peser davantage sur les dossiers régionaux structurants.
L'autre camp : « ça tient pas debout »
À l'opposé, le regroupement Le pont de la 20, ça tient pas debout a réagi le jour même, comme l'a rapporté le Journal l'Horizon. Les opposants contestent depuis des années l'idée d'un franchissement autoroutier dans le secteur du Bic, invoquant l'impact sur les milieux naturels, sur les paysages du parc national et sur les communautés riveraines, en plus du coût d'un ouvrage d'art majeur.
Leur argumentaire s'appuie aussi sur une critique de fond du modèle : dans une région où la démographie stagne et où les besoins en santé, en logement et en services de proximité sont criants, l'opportunité d'investir des centaines de millions de dollars, voire davantage, dans une infrastructure autoroutière est remise en cause. Plusieurs plaident plutôt pour la sécurisation et la réfection de la 132 existante, avec voies de dépassement, réaménagement des traversées de villages et amélioration des accotements — une approche moins coûteuse et beaucoup plus rapide à déployer.
Le fait que l'engagement caquiste porte sur des études plutôt que sur une construction ne désamorce pas la contestation, au contraire : pour les opposants, relancer des études au Bic revient à remettre le projet de pont dans le circuit décisionnel après qu'il eut semblé relégué au second plan. C'est un signal, plus qu'un budget.
Le test des priorités municipales
Cette promesse tombe au moment précis où le milieu municipal bas-laurentien met ses demandes sur la table. Le même jour, la Table régionale des élus municipaux du Bas-Saint-Laurent (TREMBSL) présentait à l'hôtel de ville de Rimouski une série de priorités destinées aux partis politiques, comme l'ont rapporté Mon Témiscouata et Radio-Canada. Gouvernance régionale, transport, infrastructures, logement et main-d'œuvre : le cahier de demandes est large, et le ton l'est tout autant. « On a beaucoup d'attentes parce que les régions ont été oubliées », résumait la Table dans une entrevue rapportée par Radio-Canada.
La demande de gouvernance régionale n'est pas anodine. Depuis l'abolition des conférences régionales des élus en 2015, les régions du Québec ont perdu une instance de concertation dotée de moyens, et les tables d'élus qui ont pris le relais réclament depuis des leviers réels — budgets, pouvoir décisionnel, capacité de prioriser localement les investissements. Le Journal Infodimanche rapportait par ailleurs que la MRC de Kamouraska place au-dessus de toutes ses autres demandes la reconnaissance formelle de l'autonomie municipale dans les lois et programmes du prochain gouvernement.
On voit ici la tension : d'un côté, des élus qui demandent que les priorités d'investissement soient déterminées régionalement; de l'autre, une annonce de campagne qui fixe, depuis Québec, un point de départ précis à un projet lourdement contesté dans la région même. Le dossier de l'A-20 devient ainsi un cas d'école pour évaluer si le discours sur la décentralisation résiste à l'épreuve de la campagne.
Une circonscription plus disputée que prévu
Le contexte politique amplifie l'enjeu. Le Journal Infodimanche notait cette semaine que la course dans Rivière-du-Loup–Témiscouata–Les Basques est loin d'être jouée d'avance : la bascule anticipée vers le Parti québécois et sa candidate Ariane Boyer ne s'est pas matérialisée aussi nettement que certains l'imaginaient, et la « danse électorale » bat son plein. Une promesse d'infrastructure d'envergure, dans une circonscription où le dossier de la 20 mobilise depuis des générations, n'est évidemment pas neutre.
Les autres formations occupent le terrain avec d'autres angles. Le chef libéral Charles Milliard était de passage dans la circonscription, où il a mis de l'avant la santé, le logement et les infrastructures, dont un projet de plateforme publique de télésanté, selon Mon Témiscouata. Il a par ailleurs dû défendre l'exclusion de candidats libéraux dans l'Est-du-Québec, dont celui de Rimouski, comme l'a rapporté le Journal Le Soir — un épisode qui n'aide pas la formation à se poser en porte-voix régional.
Ce qu'il faut surveiller
Trois questions détermineront la portée réelle de l'engagement caquiste. D'abord, la nature des études annoncées : s'agit-il d'une reprise des études d'opportunité et d'impact déjà réalisées, d'une mise à jour, ou d'un nouvel exercice complet incluant l'évaluation environnementale? Ensuite, le financement : une inscription au Plan québécois des infrastructures, et à quel stade — à l'étude, en planification ou en réalisation — vaudra bien plus qu'une déclaration de campagne. Enfin, l'acceptabilité sociale : aucun tracé traversant le secteur du Bic ne franchira les étapes réglementaires sans un processus public sérieux, ce qui suppose des mois, voire des années, de consultations.
Entre-temps, le Bas-Saint-Laurent continue de vivre avec la 132 comme colonne vertébrale. Et pendant que le débat sur l'asphalte reprend, d'autres nouvelles rappellent que l'économie régionale se joue aussi ailleurs : l'usine Alstom de La Pocatière a décroché une part du contrat de 313 voitures de VIA Rail, financé par un investissement fédéral de 4,7 milliards de dollars, une commande qui pourrait générer quelque 250 emplois selon Radio-Canada. Un rappel que dans l'Est, la question du transport ne se résume pas à une bretelle d'autoroute.
