Chaque année, le paludisme — la malaria — tue encore près de 600 000 personnes, en très grande majorité des enfants africains de moins de cinq ans. C'est dans ce contexte que des travaux menés à l'Université Laval, relayés cette semaine par Le Nouvelliste dans sa section consacrée aux nouvelles de l'établissement, mettent en lumière le rôle central d'une protéine du parasite responsable de la maladie. L'intérêt de cette cible : elle intervient dans plusieurs fonctions vitales du micro-organisme à la fois, ce qui rendrait plus difficile la fuite par mutation — le mécanisme même par lequel Plasmodium falciparum a déjoué, l'une après l'autre, presque toutes les armes chimiques que l'humanité a braquées sur lui depuis 80 ans.
Un parasite qui a déjà survécu à tous nos médicaments
Pour saisir la portée d'une telle annonce, il faut se rappeler l'histoire pharmacologique du paludisme. La chloroquine, arme de choix de l'après-guerre, a été laminée par la résistance à partir des années 1950-1960, en Asie du Sud-Est d'abord, puis en Afrique de l'Est dans les années 1970-1980, avec une remontée de la mortalité infantile à la clé. La sulfadoxine-pyriméthamine a suivi le même chemin. Puis est arrivée l'artémisinine, dérivée de l'armoise annuelle par la chercheuse chinoise Tu Youyou — travaux qui lui ont valu le prix Nobel de médecine en 2015. Combinée à un second médicament au sein de ce qu'on appelle les combinaisons thérapeutiques à base d'artémisinine (CTA), la molécule est devenue, depuis le début des années 2000, le pilier du traitement du paludisme non compliqué dans le monde entier.
Ce pilier craque. L'Organisation mondiale de la santé documente depuis 2008-2009 une résistance partielle à l'artémisinine dans la sous-région du Mékong, marquée par un ralentissement de l'élimination des parasites après traitement. Le phénomène était longtemps resté confiné à l'Asie. Il ne l'est plus : des mutations du gène pfkelch13 associées à la résistance partielle ont été confirmées au Rwanda, en Ouganda, en Érythrée, en Éthiopie et en Tanzanie, et l'OMS a publié une stratégie spécifique de riposte pour l'Afrique. À cela s'ajoutent les parasites porteurs de délétions des gènes pfhrp2/3, qui échappent aux tests de diagnostic rapide les plus répandus — une résistance non pas au médicament, mais au dépistage lui-même.
Autrement dit, la course entre la chimie et l'évolution n'est jamais gagnée. Elle est seulement reportée. Et chaque report exige un nouveau candidat dans le pipeline.
Pourquoi viser une protéine « multitâche »
C'est précisément la logique du travail décrit par l'Université Laval. Le raisonnement des chercheurs est celui d'une contrainte évolutive imposée au parasite. Quand un médicament cible une protéine qui n'exerce qu'une seule fonction, une mutation ponctuelle peut suffire à modifier la poche de liaison du médicament tout en préservant l'activité de la protéine. Le parasite paie un petit prix biologique et poursuit son cycle. C'est le scénario classique de l'émergence de résistance.
Quand la protéine visée participe en revanche à plusieurs processus essentiels — trafic de protéines, remodelage de la cellule hôte, invasion des globules rouges, division nucléaire, selon les familles de protéines concernées —, la marge de manœuvre se resserre considérablement. Toute mutation qui protégerait la protéine du médicament risque d'endommager l'une ou l'autre de ses fonctions vitales. Les biologistes parlent alors de cible « à faible propension à la résistance ». C'est un critère devenu central dans la sélection des candidats antipaludiques modernes, aux côtés de la rapidité d'action et de la possibilité d'une cure en dose unique.
S'ajoute une seconde considération, souvent négligée dans les résumés grand public : la sélectivité. Un bon antipaludique doit frapper une protéine parasitaire sans équivalent humain proche, ou dont l'équivalent humain est suffisamment différent pour éviter la toxicité. Les protéines propres au Plasmodium, ou celles dont la structure diverge nettement de leurs cousines humaines, sont donc les plus recherchées. C'est aussi ce qui explique que le passage de la biologie structurale à la pharmacologie ne soit jamais automatique.
Le fossé entre une cible et un comprimé
Ici commence la partie moins réjouissante du récit. Identifier une cible valide, c'est franchir la première marche d'un escalier qui en compte une dizaine. Il faut ensuite trouver ou concevoir des molécules qui s'y fixent, vérifier qu'elles tuent le parasite en culture, qu'elles fonctionnent chez l'animal, qu'elles ne sont pas toxiques, qu'elles sont absorbées convenablement par voie orale, qu'elles restent stables dans des climats chauds, qu'elles peuvent être fabriquées pour quelques dollars la cure — le paludisme frappe d'abord les populations les moins solvables de la planète — puis les tester chez l'humain en trois phases successives. Le délai moyen entre l'identification d'une cible et la mise en marché d'un antipaludique se compte en 10 à 15 ans, et le taux d'attrition est brutal.
Le secteur n'est toutefois pas désert. L'organisation à but non lucratif Medicines for Malaria Venture, basée à Genève, coordonne depuis 1999 le plus vaste portefeuille de recherche antipaludique au monde, en partenariat avec des universités et des sociétés pharmaceutiques. Des molécules à mécanisme nouveau ont atteint les essais cliniques ces dernières années, notamment la ganaplacide et la cipargamine, qui visent des voies parasitaires distinctes de celle de l'artémisinine. L'OMS a par ailleurs recommandé, depuis 2021 et 2023, deux vaccins antipaludiques, le RTS,S/AS01 et le R21/Matrix-M, aujourd'hui déployés dans plusieurs pays africains — une avancée historique, mais dont l'efficacité partielle ne dispense en rien de disposer de médicaments efficaces.
Un financement mondial qui se contracte
Le calendrier de cette découverte québécoise s'inscrit dans un moment budgétaire difficile. Les rapports mondiaux successifs de l'OMS sur le paludisme signalent depuis plusieurs années un écart persistant entre les besoins financiers estimés de la lutte antipaludique et les sommes effectivement mobilisées, un écart de plusieurs milliards de dollars américains par an. Le démantèlement d'une partie de l'aide américaine au développement en 2025, la révision à la baisse des budgets d'aide de plusieurs pays européens et les difficultés de reconstitution des fonds multilatéraux ont accentué la pression sur les programmes de distribution de moustiquaires, de pulvérisation intradomiciliaire et d'accès aux CTA.
La recherche fondamentale n'échappe pas à cette contraction. Inside Higher Ed rapportait cette semaine un afflux record de candidatures américaines aux subventions du Conseil européen de la recherche, alors même que l'Union européenne dispose de moins d'argent à distribuer que l'an dernier — signe d'un marché du financement scientifique qui se resserre partout à la fois. Dans ce climat, les découvertes issues de laboratoires universitaires publics, souvent financés par des conseils subventionnaires nationaux, prennent une valeur stratégique accrue : elles alimentent le début de la chaîne, celui que les entreprises privées jugent trop risqué et trop peu rentable pour une maladie de la pauvreté.
Ce que le Québec a à voir avec le paludisme
La question mérite d'être posée sans détour : pourquoi un laboratoire de Québec travaille-t-il sur un parasite absent du territoire canadien? D'abord parce que la biologie fondamentale du Plasmodium — un eucaryote unicellulaire aux organites atypiques, dont l'apicoplaste, vestige d'une algue — constitue un objet d'étude en soi, riche en protéines sans équivalent connu. Ensuite parce que le paludisme n'est pas totalement étranger au Canada : l'Agence de la santé publique du Canada recense chaque année plusieurs centaines de cas importés par des voyageurs et des personnes rendant visite à leur famille dans des pays endémiques, dont certains cas graves. Enfin parce que l'expertise en biologie structurale, en cristallographie et en criblage moléculaire développée dans les universités québécoises est transférable : les mêmes plateformes servent à étudier des cibles bactériennes, virales ou cancéreuses.
Reste que la prudence est de mise dans la lecture de ce type d'annonce. Une cible thérapeutique « prometteuse » n'est pas un traitement. Elle est une hypothèse solide, validée en laboratoire, offerte à la communauté scientifique et à l'industrie pour qu'elles s'en saisissent. Dans le dossier de la malaria, où l'artémisinine perd du terrain année après année et où l'argent se raréfie, chaque hypothèse solide compte. Mais c'est la suite — les molécules, les essais, les partenariats, les usines capables de produire à bas coût — qui déterminera si cette protéine du Plasmodium deviendra un jour une ligne dans les recommandations de l'OMS ou une note de bas de page dans la littérature.
