Laval

Place Renaud démoli : quand la densification lavalloise se heurte au mur des contre-pouvoirs

La disparition du centre commercial Place Renaud et le projet de deux immeubles à logements qui lui succède révèlent l'étroitesse des recours citoyens en urbanisme, à un mois du scrutin municipal.

Des pelles mécaniques, un matin d'été, et un centre commercial de quartier qui disparaît. Pour bien des résidents du secteur Place Renaud, à Laval, c'est ainsi qu'ils ont appris la transformation prochaine de leur environnement immédiat. Le Courrier Laval rapportait récemment que la démolition du centre commercial du même nom, destinée à faire place à deux immeubles à logements multiples, a provoqué une véritable levée de boucliers dans le voisinage. Un groupe Facebook créé à la fin juillet réunissait déjà quelque 120 membres opposés au projet.

L'épisode aurait pu rester une chicane de quartier de plus. Il arrive pourtant à un moment charnière : à quelques semaines des élections municipales du 2 novembre 2025 — et alors que la question des contre-pouvoirs municipaux est portée sur la place publique par des élus d'opposition de plusieurs villes du Québec, dont Laval. Ce que révèle Place Renaud, c'est moins un projet immobilier contesté qu'un angle mort structurel de la gouvernance lavalloise.

Un quartier devant le fait accompli

Le schéma est devenu familier dans les banlieues de première couronne. Un centre commercial linéaire des années 1960-1970, construit à une époque où l'automobile dictait la forme urbaine, perd ses locataires. Le terrain, souvent vaste et majoritairement occupé par du stationnement, devient soudainement rentable pour du résidentiel. La conversion s'amorce.

Ce qui heurte les riverains, dans ces cas de figure, tient rarement au principe même du logement. Cela tient à la séquence : la démolition survient avant que le débat public n'ait eu lieu, ou du moins avant que les voisins n'aient eu le sentiment d'y participer. Une fois le bâtiment rasé, la conversation change de nature. On ne discute plus de l'avenir d'un lieu, on négocie les modalités d'un projet déjà largement engagé.

À Laval, les demandes de démolition relèvent d'un comité de démolition et d'un règlement encadrant la démolition d'immeubles. Les avis publics existent, ils sont légalement requis. Mais l'écart entre la publication d'un avis dans les canaux officiels et la connaissance réelle qu'en ont les résidents demeure considérable. Rares sont les citoyens qui consultent quotidiennement les avis publics municipaux ou les ordres du jour du comité consultatif d'urbanisme.

Les outils réels : ce que peuvent — et ne peuvent pas — les citoyens

Le coffre à outils du citoyen québécois en matière d'urbanisme est plus mince qu'on ne le croit, et il s'est rétréci.

Le comité consultatif d'urbanisme (CCU) est le premier maillon. Prévu par la Loi sur l'aménagement et l'urbanisme, il est composé de conseillers municipaux et de citoyens nommés par le conseil. Il analyse les demandes de dérogation mineure, les projets soumis aux plans d'implantation et d'intégration architecturale (PIIA), les usages conditionnels. Mais ses avis sont, comme son nom l'indique, consultatifs. Le conseil municipal peut s'en écarter. Et ses séances ne sont pas publiques : le citoyen ordinaire n'y assiste pas.

L'approbation référendaire demeure théoriquement l'arme la plus lourde. Une modification de zonage susceptible d'approbation référendaire peut, si un nombre suffisant de personnes habiles à voter dans la zone concernée et les zones contiguës signent un registre, déclencher un scrutin référendaire — ou forcer la municipalité à retirer son règlement. Dans les faits, le mécanisme est exigeant : délais courts, seuils de signatures, découpage des zones qui peut diluer l'opposition.

Surtout, plusieurs voies permettent aux villes de contourner l'exercice. Les projets particuliers de construction, de modification ou d'occupation d'un immeuble (PPCMOI), les zones franches d'approbation référendaire créées par une municipalité qui s'est dotée d'une politique de participation publique conforme au règlement gouvernemental, ou encore les dispositions issues de la Loi sur l'aménagement durable du territoire et de l'urbanisme — tout cela réduit la portée du référendum local.

Le Québec a d'ailleurs assumé cette orientation. Depuis la loi 122 de 2017 sur la reconnaissance des municipalités comme gouvernements de proximité, une ville qui adopte une politique de participation publique respectant les normes gouvernementales peut se soustraire à l'approbation référendaire. L'idée : remplacer un droit de veto de proximité, jugé propice au syndrome « pas dans ma cour », par des consultations en amont plus riches. La théorie est défendable. L'application, elle, dépend entièrement de la qualité et de la sincérité des consultations offertes en remplacement.

La sortie des oppositions municipales

C'est précisément le sujet d'une lettre ouverte relayée par Média Laval au début septembre. Intitulée « Plus de responsabilités. Plus de contre-pouvoirs », elle est cosignée par des élus et candidats d'oppositions municipales de plusieurs villes : Timmy D. Jutras (Gatineau Ensemble), David De Cotis (Action Laval), Louise Lortie (Parti Laval), Isabelle Lefebvre (Repensons Lévis) et Bruno Santerre (Équipe Maryline Charbonneau, Saint-Jean-sur-Richelieu), notamment.

Leur constat est direct : l'État québécois a transféré aux municipalités des responsabilités croissantes — habitation, transition climatique, aménagement, itinérance — sans doter les conseils municipaux des mécanismes d'équilibre qui accompagnent normalement l'exercice du pouvoir. Pas de véritable statut pour l'opposition officielle, peu de ressources de recherche, un accès inégal à l'information administrative, et des maires qui, dans le régime québécois, concentrent une autorité considérable.

À Laval, la question résonne particulièrement fort. La ville a vécu, il y a un peu plus d'une décennie, l'un des épisodes les plus lourds de l'histoire municipale québécoise : la mise sous tutelle de la Commission municipale du Québec en 2013, à la suite des arrestations liées au régime de l'ancien maire Gilles Vaillancourt. Le rapport de la Commission Charbonneau a documenté, pour Laval, un système où l'absence de contrepoids interne avait permis la collusion pendant des années. Depuis, la Ville a mis en place un bureau d'intégrité et d'éthique, un vérificateur général renforcé, une gestion contractuelle plus encadrée. Les mécanismes de contrôle financier ont progressé.

Mais le contrôle démocratique de l'urbanisme, lui, n'a pas connu la même refonte. C'est là toute la nuance : une ville peut être irréprochable sur le plan de l'intégrité des contrats et demeurer opaque sur les décisions qui transforment le paysage quotidien de ses habitants.

Densifier, oui — mais avec qui ?

Il faut le dire nettement : Laval a besoin de logements. La Société canadienne d'hypothèques et de logement documente année après année un taux d'inoccupation extrêmement bas dans la région métropolitaine, et Laval ne fait pas exception. Le Plan métropolitain d'aménagement et de développement de la Communauté métropolitaine de Montréal impose des seuils de densité aux municipalités du territoire. Le schéma d'aménagement de Laval, adopté en 2017 sous le nom de « Laval 2035 : urbaine de nature », mise explicitement sur des Trames verte et bleue, mais aussi sur des pôles de densification autour des axes structurants et des stations de métro.

Convertir un stationnement de centre commercial en logements est, du strict point de vue de l'aménagement, une opération vertueuse. Elle évite l'étalement, réutilise des infrastructures existantes, ajoute de l'offre là où les services sont déjà présents.

Sauf que la densification est aussi une opération politique. Elle modifie le rapport à l'espace de gens qui ont acheté leur maison dans un contexte donné. Elle supprime, dans le cas de Place Renaud, des commerces de proximité — la pharmacie, le dépanneur, le petit restaurant — dont la valeur d'usage pour un quartier vieillissant dépasse largement leur valeur foncière. Les résidents mobilisés ne réclament pas nécessairement l'immobilisme; plusieurs demandent surtout à comprendre pourquoi la fonction commerciale disparaît intégralement, et selon quelle vision d'ensemble.

Or c'est exactement cette conversation-là que les mécanismes actuels peinent à organiser. Le référendum, quand il s'applique, pose une question binaire : oui ou non. Il n'invite pas à bonifier un projet. Les consultations tenues en aval, une fois les plans dessinés et les terrains acquis, arrivent trop tard pour peser réellement.

Un enjeu quasi absent de la campagne

À l'approche du scrutin municipal, la thématique du logement occupe une place centrale dans les discours. Celle de la gouvernance de l'urbanisme, beaucoup moins. On promet des unités, on chiffre des objectifs, on parle d'accélérer les permis. Rarement entend-on des engagements précis sur la publicité des séances du CCU, sur la mise en ligne systématique des demandes de démolition, sur l'obligation de tenir une consultation en amont avant l'acquisition d'un terrain stratégique, ou sur un statut formel pour les oppositions au conseil.

La lettre ouverte relayée par Média Laval s'adresse d'ailleurs aux partis provinciaux plutôt qu'aux formations municipales — signe que ses signataires estiment que la réforme doit venir de Québec, par une modification de la Loi sur les cités et villes et de la Loi sur l'aménagement et l'urbanisme. Ils n'ont pas tort sur le plan juridique. Mais rien n'empêche une municipalité d'aller au-delà du minimum légal.

Place Renaud restera peut-être un dossier local, réglé par quelques ajustements de hauteur ou de marges de recul. Ou il pourrait servir de cas d'école : celui d'un quartier qui a découvert, en même temps que les pelles mécaniques, que sa capacité d'influence sur son propre milieu de vie tenait à bien peu de choses. La différence dépendra largement de ce que les élus lavallois choisiront d'en faire.