La formule est brutale, et c'est précisément l'effet recherché. « Pas de cégep, pas d'hôpital » : c'est le message que le Cégep de l'Outaouais adresse aux candidats de la campagne électorale provinciale, comme l'ont rapporté Radio-Canada et TVA Gatineau. Derrière le slogan, une équation très concrète : sans salles de classe, sans laboratoires et sans enseignants, il n'y a pas de finissantes en soins infirmiers, et sans finissantes en soins infirmiers, les établissements de santé de la région continuent de fonctionner à découvert.
L'épisode n'est pas isolé. À travers le Québec, le réseau collégial s'invite dans la campagne de deux manières simultanées : comme demandeur, avec des directions qui déposent des listes d'épicerie chiffrées sur la table des partis, et comme lieu de débat, avec des candidats et des étudiants qui s'emparent des micros. Le cégep n'est plus seulement un dossier parmi d'autres du ministère de l'Enseignement supérieur : il est devenu un point de bascule pour la main-d'œuvre en santé et pour l'occupation du territoire.
Trois chiffres pour un cri du cœur en Outaouais
Selon les informations diffusées par TVA Gatineau, le directeur général du Cégep de l'Outaouais, Steve Brabant, résume les besoins de son établissement en trois priorités : 2 000 mètres carrés d'espace supplémentaire, 80 enseignants de plus, et la capacité d'accueillir 800 étudiants par année en soins infirmiers. Radio-Canada rapporte pour sa part que l'établissement a délibérément choisi de formuler ses demandes en termes de santé plutôt qu'en termes strictement scolaires.
Ce cadrage n'est pas anodin. En Outaouais, la question de l'accès aux soins traîne depuis des années derrière un problème plus vaste : la proximité d'Ottawa, un marché de l'emploi ontarien qui recrute activement le personnel soignant, et une population qui traverse la rivière des Outaouais pour se faire traiter faute d'offre locale suffisante. Un cégep incapable de former assez d'infirmières ne fait pas qu'échouer à remplir des cohortes : il alimente une fuite structurelle de compétences vers une autre province.
Les 2 000 mètres carrés demandés renvoient à une réalité que connaissent plusieurs cégeps en croissance : on peut bien décréter l'ouverture de places supplémentaires, encore faut-il des laboratoires de simulation clinique, des locaux spécialisés et des salles de cours pour les recevoir. La formation en soins infirmiers est particulièrement gourmande en infrastructures — mannequins haute-fidélité, laboratoires de soins, espaces de pratique — et en encadrement humain, avec des ratios enseignant-étudiants nettement plus serrés qu'en formation générale.
Quant aux 80 enseignants, ils rappellent le point aveugle de la plupart des annonces politiques en éducation : le personnel enseignant qualifié n'apparaît pas sur commande. En soins infirmiers, recruter un professeur suppose de convaincre une infirmière d'expérience de quitter le réseau de la santé — un réseau qui manque lui-même de bras et qui offre des conditions parfois plus avantageuses. Autrement dit, les deux réseaux se disputent le même bassin de personnes.
De Gaspé à Terrebonne, le collégial comme infrastructure régionale
Le cas de l'Outaouais illustre l'enjeu de la capacité; ceux des régions plus éloignées illustrent celui de la survie. Radio-Canada rapporte que le Cégep de la Gaspésie et des Îles a octroyé des contrats en vue de la construction d'une résidence étudiante de 24 unités à Grande-Rivière, où se trouve l'École des pêches et de l'aquaculture du Québec.
Vingt-quatre unités, ce n'est pas un chantier spectaculaire. Mais dans une communauté de quelques milliers d'habitants, où le parc locatif est mince et où les logements saisonniers sont accaparés par le tourisme, l'absence d'un toit abordable suffit à faire échouer une inscription. Le logement étudiant est devenu, dans plusieurs régions, un préalable à l'accès aux études — au même titre que l'admission elle-même. Les cégeps de région le disent depuis des années : ils ne recrutent pas seulement des étudiants, ils recrutent aussi, indirectement, de futurs résidents qui travailleront dans la région après leur diplôme.
À l'autre bout du spectre, la couronne nord de Montréal montre un tout autre visage du réseau. Le média Mon Joliette souligne que le Cégep de Lanaudière à Terrebonne offre à la population des soins buccodentaires à tarifs réduits dans sa clinique d'hygiène dentaire, où les étudiants du programme Techniques d'hygiène dentaire pratiquent sous la supervision d'hygiénistes. C'est le même modèle que les cliniques-écoles universitaires : le cégep y devient un fournisseur de services de première ligne, accessible en transport en commun, dans une région en forte croissance démographique.
Ce détail apparemment mineur en dit long sur le rôle réel du collégial : il ne se contente pas de former de la main-d'œuvre, il en produit déjà les services. La distinction entre « établissement d'enseignement » et « acteur du réseau de la santé » s'estompe.
Quand le cégep devient une tribune
Parallèlement, les cégeps se transforment en plateaux de campagne. Radio-Canada a diffusé, dans le cadre d'émissions spéciales de Première heure, une série de segments enregistrés au Cégep Limoilou, à Québec. La candidate caquiste dans Vanier-Les Rivières, Françoise Faverjon-Fortin, y a présenté son parcours et ses positions devant des étudiants, dans un format qui rappelle davantage l'entretien d'embauche que le discours électoral.
Les mêmes tables rondes ont abordé deux sujets qui préoccupent directement la génération collégiale. Le premier : l'école à trois vitesses, ce système où coexistent le privé subventionné, les programmes particuliers sélectifs du public et les classes ordinaires. Radio-Canada a réuni pour en débattre une étudiante de cégep, Noah Ducharme, une enseignante de sociologie du Cégep Limoilou, Isabelle Morin, et Anne-Marie Boucher, du mouvement École ensemble. Le débat n'est pas nouveau, mais il se déplace : ce sont désormais les étudiants du collégial, premiers témoins des écarts de préparation entre leurs camarades issus des différents parcours secondaires, qui en parlent.
Le second sujet est plus neuf : l'encadrement de l'intelligence artificielle en classe. Toujours à Première heure, l'étudiant du Cégep Limoilou Éliott Bilodeau a discuté de la question aux côtés d'Isabelle Morin et du neurologue David Fortin. Le constat partagé : les règles varient d'un établissement à l'autre, parfois d'un professeur à l'autre, et l'incertitude profite au flou. Peu de partis se sont engagés sur une politique nationale claire en la matière, alors que le collégial est justement le lieu où l'évaluation par travaux écrits reste dominante.
Un enjeu de main-d'œuvre déguisé en enjeu d'éducation
Ce qui relie ces fils, c'est un déplacement du débat. Depuis une décennie, la discussion sur la santé au Québec porte surtout sur la gouvernance : agences, fusions, ratios, temps supplémentaire obligatoire, recours au privé. Le message du Cégep de l'Outaouais ramène l'attention en amont de la chaîne, là où se décide le nombre de personnes qui entreront dans le réseau dans trois ans.
Ce n'est pas un raisonnement théorique. Un programme de soins infirmiers dure trois ans; les décisions d'investissement en locaux et en postes prises pendant le prochain mandat ne produiront des diplômées qu'à la fin de celui-ci, voire après. Chaque année où la capacité d'accueil plafonne est une année de pénurie reportée plus loin dans l'avenir. À l'inverse, les listes d'attente d'étudiants qualifiés refusés faute de places représentent une perte sèche : ces candidats se réorientent rarement vers la même profession.
S'y ajoute la dimension territoriale. Un cégep, dans une MRC, c'est souvent l'un des plus gros employeurs et le seul frein sérieux à l'exode des jeunes. Une résidence étudiante à Grande-Rivière, une direction adjointe nommée au centre d'études collégiales de La Tuque — le média Mon La Tuque rapportait cette semaine la nomination de Vincent Roy par le Cégep de Shawinigan — sont des signaux que le réseau tient encore ses antennes régionales à bout de bras. Ces antennes coûtent cher par étudiant. Elles sont aussi ce qui permet à une infirmière de se former sans quitter sa région, et donc d'y rester.
Ce que les partis devront préciser
Dans ce contexte, quelques questions méritent des réponses chiffrées plutôt que des intentions. Combien de nouvelles places en soins infirmiers chaque parti s'engage-t-il à financer, et sur quel horizon? Comment compte-t-il recruter les enseignants nécessaires, sachant que ces personnes viennent du réseau de la santé? Les projets d'agrandissement figurent-ils au Plan québécois des infrastructures, et à quel stade? Le logement étudiant régional sera-t-il traité comme une dépense d'éducation ou comme une politique d'habitation?
Les directions de cégeps, elles, ont fait leur part du travail en posant des nombres sur la table. Le reste de la campagne dira si les partis répondent avec la même précision — ou si le réseau collégial retourne, une fois le scrutin passé, à son statut habituel de sujet discret entre l'école primaire et l'université.
