Le hasard du calendrier judiciaire fait parfois un excellent travail de journaliste. Le 3 septembre, La Presse révélait coup sur coup deux poursuites civiles qui, à première vue, n'ont rien à voir l'une avec l'autre : d'un côté, l'animatrice Sonia Benezra qui réclame 468 200 $ aux producteurs du talk-show Bonsoir bonsoir, diffusé sur les ondes de Radio-Canada, pour rupture de contrat liée au remplacement de Jean-Philippe Wauthier; de l'autre, les maisons d'édition Modus Vivendi et Presses Aventures, du Groupe Modus, qui réclament 1,6 million de dollars à leur ancien distributeur, Messageries ADP, qu'elles accusent de mesures de représailles après le non-renouvellement de leur contrat.
Télévision d'un côté, livre de l'autre. Une animatrice-vedette d'un côté, une PME d'édition de l'autre. Et pourtant : dans les deux cas, une entente commerciale qui se défait, une partie qui estime avoir été traitée comme une variable d'ajustement, et un dossier qui aboutit devant la Cour supérieure du Québec plutôt que dans une salle de réunion. C'est ce point de convergence qui mérite l'attention.
Deux dossiers, une même mécanique
Dans le cas de Sonia Benezra, le nerf de la guerre est une clause de remplacement. L'animatrice, figure connue du paysage télévisuel québécois depuis les années 1990, allègue selon La Presse qu'une entente prévoyait qu'elle prendrait la barre de Bonsoir bonsoir advenant le départ de Jean-Philippe Wauthier. Le montant réclamé — près d'un demi-million — donne une idée de la valeur qu'elle accorde à cette promesse et des saisons de contrat qu'elle estime avoir perdues.
La mécanique du dossier Modus est différente, mais la logique est parente. Le Groupe Modus, éditeur montréalais actif notamment dans le livre pratique et le livre jeunesse, affirme que son distributeur a exercé des représailles après l'annonce du non-renouvellement du contrat de distribution. Messageries ADP, filiale du Groupe Sogides — lui-même dans le giron de Québecor Média —, rejette la version de l'éditeur. Le litige porte sur ce qui se passe pendant la période la plus délicate de la vie d'un éditeur : le moment où ses livres, ses stocks et ses comptes clients doivent transiter d'un distributeur à un autre.
Dans les deux affaires, la question de fond est la même : que vaut réellement une entente lorsque le rapport de force entre les parties est asymétrique?
Une télévision publique qui négocie sous contrainte
Pour comprendre le premier dossier, il faut regarder l'état des finances de la télévision généraliste. Radio-Canada a annoncé en décembre 2023 l'abolition de quelque 600 postes et la réduction de 200 postes vacants, en invoquant un déficit d'environ 125 millions de dollars, notamment attribuable à la chute des revenus publicitaires et à la hausse des coûts de production. La société d'État a certes obtenu par la suite un réinvestissement fédéral, dont une somme de 42 millions annoncée en 2024 puis l'engagement, dans le budget fédéral de 2025, d'un financement additionnel de 150 millions par année pour CBC/Radio-Canada. Mais l'écosystème de la production indépendante, lui, continue de fonctionner à flux tendu.
Or Bonsoir bonsoir n'est pas produit par Radio-Canada : comme la majorité des émissions de variétés au Québec, il est confié à une maison de production indépendante qui négocie, saison par saison, un budget avec le diffuseur. Ce modèle a une conséquence directe sur les artistes : leur sécurité d'emploi dépend d'un renouvellement annuel qui dépend lui-même du renouvellement de la commande du diffuseur. Une promesse de remplacement à moyen terme, dans un tel contexte, repose sur des fondations mouvantes — et c'est précisément là que les interprétations divergent.
La Guilde canadienne des réalisateurs, l'Union des artistes et l'Association québécoise de la production médiatique négocient des ententes collectives qui encadrent les cachets minimaux et les conditions de travail. Mais les contrats d'animation de vedettes, avec leurs clauses de succession, d'exclusivité et de sortie, relèvent largement du gré à gré. Ils sont donc aussi solides — ou aussi fragiles — que leur rédaction.
Le livre : une chaîne courte et très concentrée
Le dossier Modus, lui, met le doigt sur une particularité structurelle du marché du livre au Québec : la distribution est un goulot d'étranglement. Un distributeur ne transporte pas seulement des cartons; il facture les libraires, gère les retours, entretient les relations avec les grandes chaînes et les magasins à grande surface, et détient une part importante de l'information commerciale sur les ventes d'un éditeur. Perdre son distributeur — ou changer de distributeur dans de mauvaises conditions — peut signifier des mois sans encaissements, des livres coincés en entrepôt et des titres absents des tablettes au pire moment de l'année, soit la rentrée et les fêtes.
Le secteur est par ailleurs très concentré. Selon les portraits publiés par l'Association nationale des éditeurs de livres et l'Observatoire de la culture et des communications du Québec, quelques distributeurs seulement — Messageries ADP, Prologue, Dimedia, Socadis et quelques autres — desservent l'essentiel du marché francophone. Pour un éditeur de taille moyenne, il n'existe donc pas vraiment de « plan B » immédiat. Cette rareté d'options est exactement ce qui produit un déséquilibre contractuel : la partie qui peut se passer de l'autre dicte les termes.
Ce n'est pas la première fois que la chaîne du livre québécoise fait les manchettes pour des raisons économiques. Les fermetures et restructurations des dernières années, les débats sur le prix réglementé du livre neuf, les difficultés de librairies indépendantes et les inquiétudes autour de la concentration ont tous le même point commun : des marges minces réparties entre trop d'intermédiaires. Quand la marge disparaît, le contrat devient l'unique protection — et le tribunal, le seul arbitre.
Pourquoi de moins en moins de règlements à l'amiable
Plusieurs facteurs expliquent cette judiciarisation croissante des différends culturels.
La disparition du coussin financier. Il y a vingt ans, une production télé ou un distributeur pouvait absorber un litige en offrant une compensation discrète : une autre émission, un autre contrat, un rabais. Cette monnaie d'échange s'est raréfiée. Quand il n'y a plus de « prochaine fois » à offrir, il ne reste que l'argent — et donc la réclamation chiffrée.
La professionnalisation des artistes. Les créateurs sont mieux entourés qu'avant : agents, avocats spécialisés en droit du divertissement, associations professionnelles. Une clause verbale ou un échange de courriels sont aujourd'hui documentés, conservés et, au besoin, déposés en preuve.
L'effritement du milieu comme « village ». Le monde culturel québécois a longtemps fonctionné sur la réputation : personne ne voulait être connu comme celui qui poursuit. Cette autorégulation par la gêne s'affaiblit à mesure que les acteurs se multiplient, que les plateformes internationales entrent dans l'équation et que les carrières deviennent plus mobiles.
L'effet de démonstration. Chaque poursuite médiatisée en rend la suivante plus probable. Le simple fait que deux dossiers de cette nature soient révélés la même journée envoie un signal à tout le milieu : le recours judiciaire est devenu une option normale, pas une trahison.
Ce que ça change concrètement
À court terme, ces deux causes suivront leur cours; rien n'a été tranché, et les défendeurs contestent. Messageries ADP nie la version de l'éditeur, et la production de Bonsoir bonsoir aura l'occasion de faire valoir sa lecture de l'entente. La prudence journalistique s'impose : une réclamation n'est pas une condamnation.
Mais l'effet le plus durable se situe ailleurs. Ces poursuites vont modifier la rédaction des contrats. Les clauses de remplacement d'animateur deviendront plus explicites — ou disparaîtront tout simplement, les producteurs préférant ne rien promettre. Les contrats de distribution comporteront des protocoles de transition plus détaillés : délais, sort des stocks, calendrier de règlement des sommes dues. Le droit privé, en somme, viendra combler ce que les politiques publiques et les rapports de force du marché n'encadrent pas.
Pendant ce temps, à Rivière-du-Loup, la programmation hiver-printemps 2027 dévoile 25 nouveaux spectacles, selon Mon Temiscouata; le Théâtre du Bic et l'UQAR préparent leur quatrième Festival FLÕ, rapporte le Journal l'Horizon; Le Devoir couvre les sorties en salles et le FME. La culture continue. Mais derrière chaque affiche, il y a désormais un contrat que quelqu'un a fait relire par un avocat — et c'est peut-être le changement le plus révélateur de tous.
