Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine

Mont-Saint-Pierre : la faillite qui expose le talon d'Achille du tourisme gaspésien

Deux ans après son inauguration, la Station de montagne sur mer est en faillite. Derrière l'échec, un montage financier typique : beaucoup d'argent pour bâtir, presque rien pour faire vivre.

Il aura fallu deux ans. Deux ans entre l'inauguration en grande pompe de la Station de montagne sur mer, à Mont-Saint-Pierre, et la faillite de la coopérative de solidarité chargée de l'exploiter. Un projet de plus de six millions de dollars, une infrastructure neuve accrochée au flanc d'un des plus beaux amphithéâtres naturels de la Haute-Gaspésie, et un village de quelques centaines d'habitants qui se retrouve avec les clés d'un équipement dont personne ne sait trop quoi faire.

Radio-Canada a révélé l'histoire cette semaine, avant de rapporter dès le lendemain que le maire de Mont-Saint-Pierre défendait sa gestion, affirmant avoir voulu « protéger les intérêts municipaux ». Et déjà, un résident de la région évoque publiquement un projet de relance. L'affaire, comme le résume la station publique, « fait jaser ».

Elle mérite mieux qu'un procès de personnes. Car ce qui vient de se produire à Mont-Saint-Pierre n'est pas un accident isolé : c'est la manifestation la plus récente d'un modèle de développement touristique qui, en Gaspésie comme ailleurs dans les régions dites éloignées, finance abondamment le béton et abandonne l'exploitation à elle-même.

Un village de 170 âmes, un équipement de six millions

Mont-Saint-Pierre, c'est moins de 200 résidents permanents selon les derniers recensements. C'est aussi, depuis les années 1980, la capitale québécoise du vol libre : le deltaplane et le parapente y ont fait la réputation du village bien avant que le mot « récréotourisme » n'entre dans le vocabulaire des programmes gouvernementaux. La Fête du vol libre y a longtemps attiré des milliers de visiteurs chaque été.

L'idée d'une station de montagne — accès au sommet, sentiers, points de vue, activités quatre saisons — s'inscrivait dans cette continuité. Elle cochait toutes les cases : diversification économique, mise en valeur d'un actif naturel unique, prolongation de la saison touristique, retombées locales. Les bailleurs de fonds publics ont suivi.

Mais additionnez les paramètres réels. Une saison utile qui, en Haute-Gaspésie, s'étire au mieux de juin à la mi-octobre, avec un pic de six à huit semaines. Un bassin de main-d'œuvre local pratiquement nul, dans une MRC parmi les plus dévitalisées du Québec. Une gouvernance confiée à une coopérative de solidarité, c'est-à-dire à un conseil d'administration largement bénévole, composé de citoyens et de partenaires qui exercent par ailleurs un autre métier. Et un équipement neuf qui, dès sa mise en service, génère des frais fixes : assurances, entretien, sécurité, électricité, remboursement de dette éventuelle, salaires de saison.

Le résultat est arithmétique avant d'être politique. Un actif de six millions de dollars qui ne peut encaisser que quelques semaines de revenus par année a besoin d'un modèle d'affaires d'une robustesse exceptionnelle — ou d'un soutien récurrent à l'exploitation. Ni l'un ni l'autre n'étaient au rendez-vous.

Le vice de forme du financement québécois

Le problème est structurel et il est connu des acteurs du milieu. Les grands programmes qui ont soutenu ce type de projet — le Fonds régions et ruralité, l'Entente de partenariat régional en tourisme, les enveloppes du ministère du Tourisme, les fonds des MRC — sont massivement orientés vers l'investissement en immobilisations. On finance la construction, l'aménagement, l'équipement. On finance rarement, et jamais de façon pérenne, le fonctionnement.

La logique est défendable sur papier : l'État amorce la pompe, le marché prend le relais. Elle suppose toutefois qu'il existe un marché suffisant pour absorber les coûts d'exploitation. Dans un village de 170 personnes à trois heures de route du premier bassin urbain significatif, cette prémisse est fragile.

S'y ajoute la question de la gouvernance. La formule coopérative a d'immenses vertus démocratiques : elle enracine le projet dans la communauté, elle mobilise, elle évite qu'un actif collectif tombe entre les mains d'un seul acteur. Mais elle demande à des bénévoles de gérer une entreprise touristique avec des états financiers, des obligations fiscales, des enjeux de sécurité, du personnel saisonnier et un marketing capable de rejoindre Montréal ou Québec. On ne peut pas exiger d'un conseil d'administration bénévole les compétences d'une direction générale rémunérée à temps plein — surtout quand le modèle ne permet justement pas de payer une direction générale à temps plein.

Le contre-modèle : quand le privé rachète les infrastructures

À 80 kilomètres de là, un autre signal, plus discret, mérite d'être lu en parallèle. Radio-Canada rapportait que Ressources minérales Pélican a acquis le quai de Grande-Vallée, une transaction sur la table depuis 2022 et entérinée par le conseil municipal en juillet. Une infrastructure publique passe à un acteur privé du secteur minier, dans une logique d'usage industriel.

Ce n'est ni un scandale ni une bonne nouvelle en soi : c'est un arbitrage. Une municipalité qui n'a pas les moyens d'entretenir un quai le cède à quelqu'un qui a un modèle d'affaires pour le faire vivre. Mais mis en regard de Mont-Saint-Pierre, le message est limpide : les infrastructures qui survivent sont celles qui trouvent un usage économique récurrent, pas celles qui reposent sur une fréquentation saisonnière discrétionnaire.

Deux autres dossiers du même périmètre confirment la lecture. Le Cégep de la Gaspésie et des Îles vient d'octroyer des contrats pour une résidence étudiante de 24 unités à Grande-Rivière — un investissement dont la clientèle est captive, prévisible et étalée sur dix mois par année. Et une délégation gaspésienne était en mission économique navale en Allemagne et en Italie, à la recherche de contrats industriels structurants pour la filière maritime de Gaspé et Forillon. Dans les deux cas : de la demande continue, pas de la demande de six semaines.

Ce que la campagne électorale ne dit pas

La faillite tombe en pleine campagne électorale provinciale. Radio-Canada a consacré plusieurs de ses segments régionaux aux enjeux de la région : les conseils de la culture réclament un meilleur filet social et davantage pour les jeunes; un panel politique animé par la station publique, réunissant notamment Sylvain Roy, maire d'Escuminac et ex-député, et Nadia Minassian, ex-préfète de la MRC du Rocher-Percé, s'interrogeait sur la place des régions dans la course. Dans Gaspé, Méganne Perry Mélançon tente de reprendre le siège perdu en 2022 au caquiste Stéphane Sainte-Croix.

Or le débat régional, dans une campagne, glisse presque toujours vers la même question : combien d'argent neuf? Quelle enveloppe pour quel projet? C'est précisément la mauvaise question.

Mont-Saint-Pierre n'a pas manqué de capital de départ. Le village a reçu six millions de dollars. Il a manqué de tout le reste : de capacité de gestion professionnelle, de fonds de roulement, de tolérance au risque pour absorber deux ou trois saisons difficiles, d'un mécanisme de soutien à l'exploitation qui ne dépende pas du bénévolat.

Les questions à poser aux partis sont donc ailleurs. Existe-t-il un programme québécois qui finance l'exploitation d'un actif touristique en milieu dévitalisé, et pas seulement sa construction? Peut-on mutualiser la gestion de plusieurs équipements à l'échelle d'une MRC, pour payer une direction professionnelle que trois villages ne pourraient s'offrir séparément? Comment évalue-t-on, avant de signer un chèque de plusieurs millions, la viabilité d'exploitation d'un projet — et non seulement son coût de construction? Et qui hérite de la dette et de l'actif quand ça tourne mal?

Une relance, mais laquelle?

Qu'un résident songe déjà à relancer la Station de montagne sur mer en dit long sur l'attachement du milieu. L'infrastructure existe, elle est neuve, la montagne ne bougera pas. La valeur touristique du site n'a jamais été remise en question.

Mais une relance qui reproduirait le même montage — même gouvernance bénévole, mêmes revenus concentrés sur huit semaines, même absence de coussin — produirait le même résultat. La vraie question, pour Mont-Saint-Pierre comme pour la dizaine d'autres projets récréotouristiques financés dans la péninsule ces dernières années, n'est pas de savoir si l'on peut redémarrer. C'est de savoir ce qu'on a appris.