Éducation

L'« école à trois vitesses » revient hanter la campagne électorale québécoise

Privé subventionné, projets particuliers sélectifs, classes ordinaires : le débat sur la ségrégation scolaire s'invite dans la course électorale, porté par des enseignants du collégial et le mouvement École ensemble.

Le sujet ressurgit à chaque cycle électoral, mais rarement avec autant d'insistance. À l'approche du scrutin, la question de l'« école à trois vitesses » — cette expression devenue courante pour décrire la stratification du réseau scolaire québécois — s'impose de nouveau dans les tribunes publiques. Radio-Canada y a consacré une table ronde à l'émission Première heure, réunissant Noah Ducharme, étudiante au cégep, Isabelle Morin, enseignante de sociologie au Cégep Limoilou, et Anne-Marie Boucher, membre fondatrice du mouvement École ensemble. Le titre du segment était sans détour : « un système à réinventer ? »

La présence d'une enseignante de cégep et d'une étudiante du collégial dans cette conversation n'est pas anecdotique. Elle pointe vers l'angle mort du débat : ce sont les cégeps qui héritent, chaque automne, des cohortes façonnées par onze années de tri scolaire. L'écart creusé au secondaire ne disparaît pas au passage de la ligne d'arrivée ; il se transporte dans les classes de philosophie, de littérature et de sociologie du réseau collégial.

Trois vitesses, une seule ligne de départ officielle

Rappelons la mécanique. La première vitesse, c'est l'école privée subventionnée. Le Québec est la province canadienne où la fréquentation du privé au secondaire est la plus élevée — autour de 20 % des élèves à l'échelle provinciale, avec des pointes bien plus fortes à Montréal et à Québec. Ces établissements reçoivent de l'État une subvention couvrant historiquement autour de 60 % du coût par élève du réseau public, tout en conservant le droit de sélectionner leur clientèle par examen d'admission et de facturer des frais de scolarité.

La deuxième vitesse s'est développée à l'intérieur même du réseau public, en réponse directe à la concurrence du privé : les programmes et projets particuliers. Programme d'éducation internationale, concentrations sport-études, arts-études, musique, sciences enrichies, éducation internationale. Beaucoup exigent un examen d'entrée, un dossier scolaire fort, parfois une lettre de motivation — et presque tous imposent des frais aux parents, qui peuvent atteindre plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de dollars par année. Le Conseil supérieur de l'éducation avait déjà tiré la sonnette d'alarme dans son avis de 2016, Remettre le cap sur l'équité, en évoquant un système devenu « inéquitable » et en soulignant que le Québec s'écartait de l'idéal de l'école commune.

La troisième vitesse, c'est la classe ordinaire du secteur public. Celle qui accueille, par défaut, tous les élèves que les deux premières n'ont pas retenus : élèves en difficulté d'apprentissage, élèves à besoins particuliers, élèves issus de milieux défavorisés, élèves nouvellement arrivés. La concentration des besoins y est plus lourde, la composition de classe plus complexe, et la charge sur les enseignantes et enseignants, plus difficile à soutenir.

Pourquoi le débat remonte maintenant

Plusieurs facteurs convergent. D'abord, l'effet de campagne : les enjeux structurels trouvent leur fenêtre d'expression quand les partis sont contraints de se prononcer. Le mouvement École ensemble, fondé notamment par Stéphane Vigneault et actif depuis 2017, a précisément conçu sa stratégie autour de cette fenêtre. Son « Plan pour un réseau scolaire commun » propose de faire des écoles privées subventionnées des établissements « sous contrat » : financement public complet, abolition des frais de scolarité, fin de la sélection des élèves et intégration à un réseau unifié — un modèle largement inspiré de ce qui existe déjà en France ou dans certains cantons européens.

Ensuite, il y a l'accumulation de données. Les recherches de Pierre Canisius Kamanzi, professeur à l'Université de Montréal, et celles de l'Institut de recherche et d'informations socioéconomiques ont documenté à répétition la corrélation entre le revenu familial et l'accès aux filières sélectives. Le tri scolaire ne se fait pas seulement sur le talent : il se fait aussi sur la capacité de payer les frais, le tutorat de préparation aux examens d'admission, le transport.

Enfin, le contexte budgétaire pèse. Les compressions dans le réseau scolaire, les difficultés de recrutement du personnel enseignant et l'état du parc immobilier scolaire rendent la comparaison entre les vitesses d'autant plus visible. Quand des écoles publiques ferment des locaux pour cause de moisissures pendant que le privé maintient ses infrastructures, l'argument de l'équité cesse d'être abstrait.

Le cégep, poste d'observation privilégié

C'est ici que la contribution des enseignants du collégial prend tout son sens. Le réseau collégial est, dans les faits, le premier lieu où les trois vitesses se rencontrent de nouveau. L'élève sorti d'un programme d'éducation internationale, celui qui vient d'une école privée et celui qui a fait tout son secondaire en classe ordinaire se retrouvent dans le même cours de 45 élèves.

Les enseignantes et enseignants de cégep observent alors des écarts de préparation, de méthodes de travail, de rapport à l'écrit et de confiance en soi qui ne se résorbent pas d'un coup. Les taux de réussite en première session, particulièrement en français et en philosophie, en portent la trace. Le réseau collégial devient ainsi le lieu où se paie une partie de la facture d'un tri effectué douze ans plus tôt — sans avoir aucun contrôle sur les conditions qui l'ont produit.

À cela s'ajoute la pression matérielle sur les cégeps eux-mêmes. TVA Gatineau rapportait récemment le « cri du cœur » du Cégep de l'Outaouais, dont le directeur général Steve Brabant réclame 2 000 mètres carrés supplémentaires, 80 enseignants de plus et un établissement capable d'accueillir 800 étudiantes et étudiants par année en soins infirmiers. En Gaspésie, Radio-Canada signalait que le Cégep de la Gaspésie et des Îles a octroyé des contrats pour une résidence étudiante de 24 unités à Grande-Rivière. Ces demandes régionales rappellent que l'accès à l'enseignement supérieur reste, lui aussi, inégalement distribué sur le territoire.

Ce que disent — et ne disent pas — les partis

Les positions historiques des formations politiques donnent une idée du terrain. Québec solidaire porte depuis longtemps l'objectif d'une abolition progressive du financement public des écoles privées et d'une école véritablement publique et gratuite. Le Parti québécois a, à diverses reprises, évoqué un resserrement des règles entourant la sélection des élèves et les frais exigés dans les projets particuliers, sans aller jusqu'à la fin du financement du privé. Le Parti libéral du Québec s'est traditionnellement montré favorable au maintien du libre choix des parents et du financement partiel du privé. La Coalition avenir Québec, au pouvoir depuis 2018, a maintenu le régime existant tout en investissant dans les infrastructures publiques et en réformant la gouvernance scolaire avec l'abolition des commissions scolaires francophones au profit des centres de services scolaires.

Le véritable enjeu de la campagne est donc moins la présence d'engagements que leur profondeur. Toucher aux subventions au privé, c'est affronter un réseau d'établissements bien organisé, des associations de parents et une clientèle qui vote. Toucher aux projets particuliers dans le public, c'est affronter la logique même qui a servi, depuis trente ans, à retenir les familles de la classe moyenne dans le réseau public. Le silence relatif de certains partis sur ces deux fronts est en soi une réponse.

L'école commune, un choix de société

Ce débat n'est pas une querelle de spécialistes. Il porte sur la question de savoir si l'école québécoise demeure un lieu de mixité sociale — un endroit où des enfants de milieux différents apprennent à se côtoyer — ou si elle devient un mécanisme de reproduction des positions acquises.

Les comparaisons internationales sont éclairantes. Les systèmes scolaires les plus performants selon les évaluations PISA de l'OCDE, notamment en Finlande et en Estonie, sont aussi parmi les plus égalitaires : la sélection y est tardive et le réseau, largement unifié. L'OCDE a répété que les systèmes qui trient tôt tendent à amplifier l'effet du milieu socioéconomique sur les résultats, sans gain net de performance globale.

La campagne offre une occasion rare de mettre la question sur la table. Les rencontres électorales organisées dans les cégeps — comme celle annoncée par Mon Témiscouata au Cégep de Rivière-du-Loup, où cinq candidats de la circonscription de Rivière-du-Loup–Témiscouata–Les Basques sont attendus le 15 septembre au café étudiant Le Carrefour — constituent précisément le genre de tribune où ces engagements peuvent être testés.

Reste à savoir si les partis accepteront de répondre autrement que par des généralités. Car l'« école à trois vitesses » n'est pas un accident : c'est le produit de décisions politiques successives. Elle pourrait, à ce titre, être défaite par d'autres décisions politiques. Encore faut-il que quelqu'un les prenne.