Outaouais

Trois morts en cinq jours sur les boulevards de Gatineau : l'aménagement en accusation

Une collision frontale mortelle sur les Allumettières et la mort d'un piéton à Hull relancent une question de fond : les grands boulevards urbains de Gatineau sont-ils conçus pour tuer?

Cinq jours, trois morts. Un piéton happé le 31 août à l'angle du boulevard Moussette et de la rue Gamelin, dans le secteur Hull. Puis, vers minuit dans la nuit du 3 au 4 septembre, une violente collision frontale sur le boulevard des Allumettières, dans le secteur Aylmer, qui a coûté la vie aux deux conducteurs et laissé un passager dans un état critique. Le boulevard a été partiellement fermé pendant des heures, le temps que les enquêteurs en reconstitution de collisions du Service de police de la Ville de Gatineau fassent leur travail, comme l'ont rapporté TVA Gatineau et Radio-Canada.

Deux événements distincts, deux secteurs, deux causes probablement différentes. Mais un même dénominateur : des artères à haute vitesse qui traversent des milieux habités. Et une même question, posée par les citoyens réunis le 3 septembre à l'intersection Moussette-Gamelin : combien de temps encore va-t-on parler d'« accidents » là où il y a d'abord des choix d'ingénierie?

Ce que les citoyens sont venus dire au coin de Moussette et Gamelin

La mobilisation du 3 septembre n'était pas une manifestation classique. Une trentaine de personnes, des résidents du secteur, des cyclistes, des parents. Le message, relayé par TVA Gatineau : des mesures concrètes, maintenant, pour sécuriser les déplacements des piétons et des cyclistes. Pas un plan de plus, pas une étude de plus.

L'intersection est révélatrice. Le boulevard Moussette est une artère à quatre voies qui relie le boulevard Alexandre-Taché à la rue Saint-Joseph, en pleine trame résidentielle du vieux Hull. La rue Gamelin, elle, est une voie de transit majeure vers l'autoroute 5. Les deux se croisent dans un quartier où l'on retrouve des écoles, des commerces de proximité et une population vieillissante. Les traverses y sont longues, les rayons de virage généreux — ce qui, en langage d'ingénierie routière, veut dire que les automobilistes tournent vite.

C'est précisément le paradoxe que les urbanistes appellent le « stroad », mot-valise anglais entre street (rue) et road (route) : un aménagement qui tente d'être les deux à la fois et échoue aux deux. Assez rapide pour être dangereux, trop encombré pour être efficace.

Les Allumettières : une autoroute qui n'a jamais voulu dire son nom

Le boulevard des Allumettières est l'illustration la plus complète de cette ambiguïté. Ouvert par phases dans les années 2000 et achevé au tournant de 2007-2008, il constitue l'axe est-ouest structurant du nord de Gatineau, reliant Aylmer au centre-ville de Hull et au pont Alexandra. Sur une bonne partie de son tracé, il présente les caractéristiques d'une autoroute : chaussées séparées, voies larges, limites de vitesse élevées, courbes conçues pour la vitesse. Sur d'autres tronçons, il redevient un boulevard urbain avec feux de circulation, entrées commerciales et traverses piétonnes.

Cette hybridation est source de collisions graves. Une collision frontale suppose un franchissement de la ligne médiane ou du terre-plein — dans un contexte où les vitesses pratiquées transforment n'importe quelle erreur, n'importe quelle distraction, n'importe quelle facultés affaiblies en événement mortel. L'enquête policière déterminera les causes précises de la collision du 4 septembre. Mais la physique, elle, ne fait pas d'enquête : l'énergie cinétique croît avec le carré de la vitesse.

Le boulevard des Allumettières traverse en outre le parc de la Gatineau et des terrains fédéraux, ce qui n'est pas un détail administratif. La Commission de la capitale nationale (CCN) est propriétaire ou gestionnaire de plusieurs emprises et de plusieurs sections de promenades dans l'agglomération. Le ministère des Transports et de la Mobilité durable du Québec (MTMQ) gère les autoroutes 5 et 50 ainsi que certaines routes numérotées. La Ville de Gatineau, elle, est responsable de son réseau artériel et local.

Qui décide, qui paie : le nœud du problème

C'est là que le dossier cesse d'être un dossier de sécurité routière pour devenir un dossier de gouvernance. Sécuriser une intersection comme Moussette-Gamelin relève clairement de la Ville. Réduire la vitesse de conception d'un axe comme les Allumettières implique des interventions physiques coûteuses : rétrécissement de voies, ajout de traverses surélevées, saillies de trottoir, terre-pleins végétalisés, feux à décompte, avancées de trottoir aux arrêts d'autobus. Chacune de ces mesures se chiffre en dizaines ou centaines de milliers de dollars. Multipliées par le nombre d'intersections problématiques dans une ville de 300 000 habitants issue de la fusion de cinq anciennes municipalités aux normes d'aménagement divergentes, la facture devient un enjeu budgétaire majeur.

Or le comité des finances de la Ville de Gatineau siégeait justement le 4 septembre — le jour même de la collision mortelle sur les Allumettières — en pleine préparation du budget. Les deux séances ont été webdiffusées, comme le veut la pratique municipale. Le calendrier est cruel, mais il est instructif : c'est dans ces séances techniques, loin des caméras et des rassemblements citoyens, que se décide concrètement le rythme auquel une ville sécurise ses rues.

Car c'est le décalage classique entre le papier et le béton. Gatineau s'est dotée au fil des ans d'orientations en matière de sécurité routière, d'un plan de mobilité durable et d'engagements en faveur du transport actif. Ces documents sont adoptés à l'unanimité, en général. Puis vient le programme triennal d'immobilisations, et les mesures d'apaisement de la circulation entrent en concurrence avec la réfection des conduites d'eau, l'entretien des chaussées, les infrastructures sportives et la dette. À Gatineau, où le déficit d'entretien des infrastructures est documenté depuis des années, l'apaisement de la circulation joue rarement en première ligne.

Vision Zéro : la référence que Gatineau n'a pas encore vraiment adoptée

Le cadre de référence international existe pourtant. L'approche Vision Zéro, née en Suède en 1997 et adoptée depuis par Montréal, Toronto, New York et Edmonton, repose sur un renversement de perspective : l'erreur humaine est inévitable, c'est donc au système routier de pardonner l'erreur plutôt qu'à l'usager d'être parfait. Concrètement, cela signifie concevoir les rues pour que la vitesse pratiquée rende les collisions survivables — soit environ 30 km/h là où circulent des piétons.

À 50 km/h, le risque de décès d'un piéton happé est élevé. À 30 km/h, il devient marginal. Cette courbe est au cœur de toute la littérature en sécurité routière, et elle explique pourquoi les villes qui prennent l'enjeu au sérieux commencent par abaisser massivement les limites de vitesse dans les quartiers résidentiels — et surtout par modifier la géométrie des rues pour rendre ces limites crédibles. Un panneau de 30 km/h sur un boulevard à quatre voies rectilignes ne change rien.

De l'autre côté de la rivière, la question se pose aussi. Ottawa est en campagne municipale, et Radio-Canada rapportait cette semaine qu'un candidat à la mairie, Alex Lawson, propose de rendre gratuit tout le stationnement sur rue — une position qui va à contre-courant des politiques de gestion de la demande automobile. Preuve que dans la région de la capitale, le consensus sur l'apaisement de la circulation est loin d'être acquis, y compris chez les élus.

Ce qui pourrait changer, et ce qui bloquera

À court terme, on peut anticiper les réponses habituelles : présence policière accrue, opérations de radar, campagnes de sensibilisation, peut-être un abaissement de la limite de vitesse à Moussette-Gamelin ou l'ajout d'un feu pour piétons. Ce sont des mesures utiles, rapides et peu coûteuses. Elles ne modifient pas la vitesse de conception des artères.

À moyen terme, la vraie question est celle du financement partagé. Le MTMQ dispose de programmes d'aide financière aux municipalités en matière de sécurité routière et de transport actif. La CCN, pour les emprises fédérales, a ses propres processus. Une stratégie gatinoise crédible passerait par une négociation trilatérale documentée, avec des cibles et des échéanciers publics — plutôt que par des interventions ponctuelles décidées après chaque décès.

Les prochaines semaines diront si les décès du 31 août et du 4 septembre auront été un déclencheur ou une parenthèse. La réponse se trouvera moins dans les communiqués que dans les lignes budgétaires du prochain programme triennal d'immobilisations. C'est là, et nulle part ailleurs, que se mesure l'engagement réel d'une ville envers la sécurité de ses rues.