Le geste a de quoi surprendre dans un secteur où la moindre variation de coût se répercute habituellement sur l'étiquette en quelques semaines : selon Le Journal de Montréal, le détaillant québécois JC Perreault a choisi de ne pas refiler à ses clients la facture des nouveaux tarifs qui frappent les meubles et les électroménagers en provenance des États-Unis. Le temps presse, prévient l'entreprise. Et c'est précisément là que se joue toute l'histoire : absorber un choc tarifaire n'est pas une politique de prix, c'est un compte à rebours.
Un choc venu de Washington, encaissé à Saint-Hyacinthe
Rappelons la mécanique. En septembre 2025, l'administration Trump a signé un décret imposant des droits de douane sur les meubles rembourrés, les armoires de cuisine et les vanités de salle de bain importés aux États-Unis, à la suite d'une enquête menée en vertu de la section 232 de la loi américaine sur l'expansion du commerce — celle qui invoque la sécurité nationale. Les taux annoncés à l'époque, de 25 % à 30 % selon les catégories, avec des hausses programmées au 1er janvier suivant, visaient d'abord à rapatrier la production de meubles en Caroline du Nord et au Michigan.
Mais un tarif américain ne reste jamais américain. Il traverse la frontière de trois façons. D'abord, par les fournisseurs manufacturiers établis aux États-Unis qui vendent au Canada : lorsque leurs propres intrants — bois, mousses, composants électroniques, acier — sont renchéris par les droits de douane, ils ajustent leurs prix de liste à l'ensemble de leurs clients, y compris québécois. Ensuite, par les représailles canadiennes : Ottawa a imposé à partir de mars 2025 des contre-tarifs de 25 % sur des dizaines de milliards de dollars de produits américains, avant d'en retirer une large part à l'été 2025 pour protéger les entreprises canadiennes de la surenchère. Enfin, par la mécanique du dollar : une devise canadienne affaiblie renchérit mécaniquement toute facture libellée en dollars américains.
Pour un détaillant comme JC Perreault, entreprise familiale fondée en 1949 avec des magasins à Saint-Hyacinthe et à Granby et un rayonnement commercial qui déborde largement sur le Grand Montréal, le résultat est le même : les prix d'achat montent, sans qu'aucune décision prise au Québec n'y soit pour quelque chose.
L'anatomie d'une marge : pourquoi la décision est forcément temporaire
Le commerce de détail du meuble et de l'électroménager fonctionne sur des marges brutes qui paraissent confortables — souvent de 35 % à 45 % sur le meuble, sensiblement moins sur le gros électroménager, où la concurrence des grandes surfaces et du commerce en ligne comprime les prix. Mais la marge brute n'est pas le profit. Il faut en soustraire les salaires en salle et à la livraison, les entrepôts, le camionnage, le service après-vente, les frais de financement des stocks, la publicité, les loyers ou l'amortissement des bâtiments. Sur la marge nette, on parle typiquement de quelques points de pourcentage.
C'est ce chiffre qui rend la décision de JC Perreault mathématiquement fragile. Un tarif de 25 % sur le coût d'acquisition d'un fauteuil rembourré vendu 1 500 $ ne représente pas 25 % du prix de détail — mais il peut représenter l'équivalent de la totalité de la marge nette de l'entreprise sur cette catégorie. Autrement dit : absorber, c'est vendre à profit nul, voire à perte, sur les articles touchés.
Un détaillant peut tenir ce pari pour trois raisons. Premièrement, les stocks tampons : les marchandises achetées avant l'entrée en vigueur des tarifs ont été payées à l'ancien prix. Tant qu'elles sont en entrepôt, la promesse « pas de hausse » ne coûte rien. Deuxièmement, l'effet de mix : la perte sur les meubles américains est compensée par les marges normales sur les gammes canadiennes, mexicaines ou asiatiques, et surtout par les services — livraison, garanties prolongées, financement. Troisièmement, la conquête : chaque client gagné à un concurrent qui, lui, a majoré ses prix, vaut potentiellement plusieurs achats sur une décennie. Le meuble est un secteur à faible fréquence d'achat mais à forte fidélité.
La limite est claire : quand les stocks pré-tarifs s'épuisent, le premier réapprovisionnement au nouveau prix met fin à l'arbitrage. À partir de ce moment, le détaillant n'a plus que trois options — hausser les prix, changer de fournisseurs, ou réduire la profondeur de son assortiment américain.
Ce que révèle le rapport de force
L'épisode dit quelque chose d'important sur la position des détaillants québécois dans la chaîne de valeur. Contrairement aux grandes chaînes nord-américaines, un détaillant régional n'a pas le volume nécessaire pour imposer à un manufacturier américain de partager le coût du tarif. Il subit le prix de liste. Ses seuls véritables leviers sont la substitution — se tourner vers des manufacturiers québécois et ontariens, ou vers l'Asie et le Mexique — et la négociation de conditions de paiement plus longues pour soulager la trésorerie.
Or le Québec dispose ici d'un atout réel. La filière du meuble est l'une des rares industries manufacturières légères encore solidement implantée au Québec, avec des joueurs établis en Estrie, dans les Laurentides, en Beauce et en Montérégie. Le Conseil québécois du commerce de détail plaide depuis des mois pour un virage plus marqué vers les approvisionnements domestiques, tandis que les Manufacturiers et exportateurs du Québec insistent sur le fait qu'une réorientation de la chaîne d'approvisionnement se planifie en trimestres, pas en semaines : il faut valider des capacités de production, des délais, des normes de qualité, du financement de fonds de roulement.
Côté public, les leviers existent mais restent partiels. Investissement Québec a déployé des mesures de liquidité pour les entreprises touchées par les tarifs, notamment des prêts destinés à soutenir le fonds de roulement. Ottawa a de son côté mis en place des programmes de soutien et un mécanisme de remise des droits de douane pour certains importateurs. Ce sont des outils conçus d'abord pour les exportateurs et les manufacturiers ; les détaillants, qui subissent le choc du côté des coûts d'achat et non des ventes à l'étranger, y trouvent moins facilement leur compte. Quant aux campagnes d'achat local — le mouvement « Le Panier bleu » et ses successeurs, les initiatives « Achetons québécois » — elles influencent le comportement du consommateur, mais ne compensent pas un différentiel de coût de 25 %.
Le consommateur montréalais dans l'équation
Il faut resituer cette histoire dans un contexte de demande fragile. Les ménages de la région de Montréal composent depuis trois ans avec une remontée du coût du logement, des renouvellements hypothécaires à des taux plus élevés qu'en 2020-2021 et une inflation qui, même redescendue, a laissé des cicatrices sur le pouvoir d'achat. Le meuble et l'électroménager sont des achats reportables par excellence : on garde le vieux réfrigérateur une année de plus, on repeint le sofa au lieu de le remplacer. Dans ce contexte, une hausse de prix de 10 % ou 15 % ne se traduit pas par une hausse de revenus — elle se traduit par un effondrement du volume.
C'est probablement le calcul le plus lucide derrière la décision de JC Perreault : dans un marché où la demande est élastique et la concurrence en ligne omniprésente, refiler le tarif pourrait coûter plus cher en ventes perdues que de l'absorber sur les stocks disponibles. L'annonce elle-même a une valeur commerciale : elle transforme une contrainte macroéconomique en argument de vente.
Ce qu'il faut surveiller
Trois indicateurs diront si la stratégie tient. La durée réelle des stocks tampons, d'abord : dans le meuble, les inventaires tournent lentement, ce qui peut donner plusieurs mois de répit — mais les modèles les plus populaires s'épuisent les premiers. Ensuite, la réaction des concurrents : si les grandes chaînes majorent leurs prix et que JC Perreault tient, le gain de parts de marché sera visible dès les prochains trimestres. Enfin, l'évolution du cadre tarifaire lui-même : les contestations judiciaires devant les tribunaux américains, les négociations canado-américaines et les prochaines échéances réglementaires peuvent modifier la donne rapidement, dans un sens comme dans l'autre.
Une chose est certaine : le geste d'un détaillant familial montre à la fois la marge de manœuvre et la vulnérabilité du commerce de détail québécois. La marge de manœuvre, c'est la capacité à décider vite, sans comité de direction à Toronto ou à Chicago. La vulnérabilité, c'est que cette décision repose sur un stock qui finira par se vider — et sur une chaîne d'approvisionnement qu'aucun détaillant, seul, ne peut réorienter.
