Économie

Emploi : le Québec efface 19 000 postes en août, mais le chômage ne bouge pas d'un iota

Le marché du travail québécois a reculé de 19 000 emplois en août sans que le taux de chômage grimpe. Explication d'un paradoxe qui en dit long sur l'état de l'économie et sur la suite des taux d'intérêt.

Le mois d'août aura livré un portrait déroutant du marché du travail. Le Québec a perdu quelque 19 000 emplois, comme l'a rapporté Le Journal de Montréal, alors que le taux de chômage est demeuré pratiquement inchangé à 5,6 %. À l'échelle du pays, la contradiction est du même ordre : 42 000 postes évaporés selon les données de Statistique Canada relayées par Le Nouvelliste, La Presse et Ma Beauce, sans que le taux de chômage national ne bronche de son plateau de 6,4 %.

Deux chiffres qui devraient normalement bouger dans le même sens restent figés dans des directions opposées. Ce n'est ni une erreur de calcul ni un tour de passe-passe statistique : c'est le symptôme d'un marché du travail où l'on ne perd pas seulement des emplois, on perd aussi des chercheurs d'emploi.

Le paradoxe expliqué : quand le dénominateur rétrécit

Le taux de chômage n'est pas une mesure du nombre de personnes sans travail. C'est un ratio : le nombre de chômeurs divisé par la population active, c'est-à-dire l'ensemble des personnes qui occupent un emploi ou qui en cherchent activement. Pour être compté parmi les chômeurs dans l'Enquête sur la population active de Statistique Canada, il faut avoir posé des gestes concrets de recherche d'emploi au cours des quatre dernières semaines.

Une personne qui perd son poste et qui cesse de chercher — parce qu'elle se découge, retourne aux études, avance sa retraite ou se consacre à des responsabilités familiales — disparaît des deux côtés de l'équation. Elle n'est plus dans les emplois, mais elle n'est pas non plus dans les chômeurs. Elle quitte carrément la population active. Résultat : le numérateur et le dénominateur reculent en tandem, et le ratio reste stable.

C'est exactement le mécanisme qui permet à 19 000 emplois de s'effacer au Québec sans que le 5,6 % ne frémisse. Statistiquement, tout va bien. Économiquement, c'est moins rassurant, parce qu'un taux de chômage stable obtenu par retrait de travailleurs est un moins bon signal qu'un taux de chômage stable obtenu par création d'emplois. Les économistes surveillent d'ailleurs de près le taux d'activité et le taux d'emploi — la proportion de la population en âge de travailler qui occupe réellement un poste — précisément parce que ces indicateurs ne se laissent pas berner par les allées et venues aux frontières de la population active.

Un résultat qui prend les prévisionnistes à contre-pied

La surprise est réelle. Comme le souligne Ma Beauce, les pertes d'août sont allées à l'encontre des attentes des économistes, qui tablaient plutôt sur une légère progression de l'emploi. Le marché du travail canadien, qui était « sur son erre d'aller depuis quelques mois », a marqué le pas.

Ce genre d'écart entre consensus et résultat compte davantage qu'il n'y paraît. Les salles de marché, les stratèges bancaires et, surtout, la Banque du Canada calibrent leurs anticipations à partir de ces prévisions. Quand la réalité s'en écarte de plusieurs dizaines de milliers de postes, c'est tout le récit macroéconomique du trimestre qui doit être réécrit.

Il faut cependant manier ces données avec prudence. L'Enquête sur la population active repose sur un échantillon; ses estimations mensuelles sont assorties de marges d'erreur non négligeables, particulièrement au niveau provincial et régional. Un mouvement de 19 000 emplois dans une province qui en compte plus de 4,5 millions demeure, statistiquement parlant, un mouvement modeste. C'est la tendance sur plusieurs mois, et non le soubresaut d'août, qui dira si l'économie québécoise entre véritablement en zone de refroidissement.

Lanaudière à contre-courant : la mosaïque régionale

Le portrait provincial masque des réalités locales très inégales. Mon Joliette rapporte que l'emploi a progressé dans Lanaudière en août, et ce, pour un huitième mois consécutif. Selon les données de l'Institut de la statistique du Québec, l'emploi régional s'est établi à 284 800, en hausse de 2,8 % sur un mois, avec un taux de chômage qui a poursuivi sa descente.

Huit mois de croissance ininterrompue, dans une région périmétropolitaine en pleine expansion démographique, pendant que la province dans son ensemble recule : voilà qui illustre à quel point le mot « Québec » recouvre des marchés du travail distincts. Les couronnes de Montréal, portées par la construction résidentielle, la logistique et l'étalement des ménages hors de l'île, n'obéissent pas aux mêmes cycles que les régions dépendantes de l'exportation de matières premières ou de la transformation manufacturière.

Cette divergence a une conséquence politique directe. Les moyennes provinciales sont l'outil de la Banque du Canada et des ministères des Finances; elles sont mal outillées pour repérer les foyers de détresse locale. Une région ressource qui perd son employeur principal ne pèse presque rien dans un taux de chômage national, mais elle pèse tout dans la vie de ses résidents.

La Banque du Canada dans une impasse familière

Deux jours avant la publication de ces chiffres, la Banque du Canada a maintenu son taux directeur à 2,25 %, comme l'a rapporté le Courrier Laval. C'était la septième décision consécutive sans mouvement. Le taux officiel d'escompte demeure à 2,50 % et le taux de rémunération des dépôts à 2,20 %.

Ce surplace prolongé traduit un dilemme classique de banque centrale, mais aggravé par le contexte commercial. D'un côté, un marché du travail qui montre des signes d'essoufflement plaide en faveur d'un assouplissement supplémentaire : des taux plus bas soutiennent l'investissement des entreprises, l'immobilier et la consommation, donc l'embauche. De l'autre, l'institution surveille les effets des nouveaux droits de douane, qui exercent une pression à la hausse sur les prix des biens importés et sur les coûts des chaînes d'approvisionnement.

Or, un choc tarifaire est un cauchemar pour une banque centrale. Il ralentit l'activité — donc l'emploi — tout en poussant l'inflation vers le haut. Les deux mandats implicites de l'institution se retrouvent en collision frontale. Couper les taux pour soutenir l'emploi risque d'alimenter l'inflation; les maintenir élevés pour contenir l'inflation risque d'approfondir les pertes d'emplois. Devant cette contradiction, l'attente devient une stratégie par défaut.

Le Figaro notait d'ailleurs que le pays est touché depuis la fin du mois d'août par de nouveaux droits de douane, ce qui signifie que l'essentiel de leur effet ne s'est probablement pas encore transmis aux données d'emploi. Autrement dit, le recul de 42 000 postes en août pourrait bien être antérieur au choc plutôt que consécutif à celui-ci — une nuance capitale pour l'interprétation des mois à venir.

Ce qu'il faut surveiller maintenant

Trois signaux mériteront une attention particulière dans les prochaines publications.

La composition des pertes. Perdre des emplois à temps partiel dans le commerce de détail n'a pas la même signification que perdre des postes à temps plein dans la fabrication. Les emplois manufacturiers, mieux rémunérés et plus exposés aux tarifs, sont le véritable baromètre du choc commercial.

Le taux d'activité. S'il continue de reculer, cela confirmera que la stabilité du taux de chômage repose sur un découragement des travailleurs plutôt que sur une véritable résilience. C'est la différence entre un marché du travail solide et un marché du travail qui se vide par le bas.

La croissance des salaires. C'est l'indicateur que la Banque du Canada scrute le plus attentivement, parce qu'il permet de distinguer une inflation temporaire, importée par les tarifs, d'une inflation qui s'enracine dans une spirale prix-salaires.

Entre-temps, le message pour les ménages québécois est ambivalent. Un taux de chômage de 5,6 % demeure historiquement bas et sensiblement inférieur à la moyenne canadienne de 6,4 %. Mais la stabilité de ce chiffre en août ne signifie pas que rien ne s'est passé. Elle signifie plutôt que ce qui s'est passé a été absorbé par un mécanisme comptable — et que la vraie question, celle de savoir si les 19 000 personnes qui ont quitté un emploi en trouveront un autre, ne sera tranchée que dans les mois à venir.