La Banque du Canada a annoncé le 2 septembre qu'elle maintenait le taux cible du financement à un jour à 2,25 %, comme le rapportait le Courrier Laval. Il s'agit d'une septième décision consécutive sans mouvement. Le taux officiel d'escompte demeure à 2,50 % et le taux de rémunération des dépôts, à 2,20 %.
Derrière ces chiffres en apparence techniques se cache un exercice d'équilibriste de plus en plus inconfortable. L'institution dirigée par Tiff Macklem observe simultanément deux forces contraires : des prix qui refusent de se calmer sur certains biens essentiels, et une économie canadienne qui donne des signes d'essoufflement, notamment dans les secteurs exposés aux tensions commerciales avec les États-Unis. Bouger dans un sens comme dans l'autre risquerait d'aggraver l'un des deux problèmes.
Comment on en est arrivé à 2,25 %
Rappelons le chemin parcouru. En avril 2022, la Banque du Canada amorçait la séquence de resserrement la plus brutale de son histoire récente, faisant grimper son taux directeur de 0,25 % à 5,00 % en un peu plus d'un an. Ce sommet a été maintenu de juillet 2023 à juin 2024, avant que l'institution n'entame une longue descente : huit baisses consécutives, dont deux réductions de 50 points de base, ont ramené le taux à 2,75 % en mars 2025.
La dernière détente est survenue à l'automne 2025, quand le taux a été abaissé à 2,25 %. Depuis, plus rien. La Banque considère qu'elle se trouve désormais dans ce que les économistes appellent la « zone neutre » — ce niveau théorique où la politique monétaire ne stimule ni ne freine l'activité économique. Autrement dit : le travail de normalisation est fait, et la suite dépendra des données.
Cette immobilité tranche avec la période 2022-2025, où chaque annonce à date fixe apportait sa dose de suspense. Aujourd'hui, l'absence de nouvelle est en soi une nouvelle : elle signale que la banque centrale estime avoir atteint un point d'équilibre qu'elle ne veut pas quitter sans raison sérieuse.
Premier risque surveillé : l'inflation qui s'accroche aux biens essentiels
L'inflation globale au Canada s'est largement rapprochée de la cible de 2 % fixée par la Banque. Mais cette moyenne cache d'importantes disparités. Les mesures d'inflation fondamentale — celles qui excluent les composantes les plus volatiles — sont demeurées plus tenaces, oscillant autour de 3 %, un niveau qui empêche l'institution de relâcher sa vigilance.
Le hic, c'est que les postes où les prix résistent le plus sont précisément ceux que les ménages ne peuvent pas éviter : l'alimentation, le logement, les assurances. Statistique Canada documente depuis plusieurs mois une croissance des prix des aliments achetés en magasin supérieure à l'inflation générale. Ce n'est pas un détail : c'est la partie du panier de consommation qui pèse le plus lourd dans le budget des ménages à revenu modeste.
Et ici, un constat inconfortable s'impose : le taux directeur n'a qu'une prise très limitée sur ce type de hausse. Le site The Conversation soulignait récemment, à propos de la Nouvelle-Zélande, qu'une part importante de l'inflation qui frappe les portefeuilles est importée — coûts de transport internationaux, prix mondiaux des denrées, taux de change, tarifs douaniers — et échappe donc largement au contrôle d'une banque centrale. Le raisonnement s'applique tout aussi bien au Canada. Une hausse du taux directeur ne fera pas baisser le prix du bœuf ou du café si la cause se trouve dans la sécheresse au Brésil ou dans les droits de douane américains.
Ce décalage explique une frustration bien réelle : les ménages voient leur facture d'épicerie grimper pendant qu'on leur dit que « l'inflation est maîtrisée ». Les deux affirmations peuvent être vraies simultanément.
Deuxième risque : une demande qui flanche
À l'autre extrémité de la balance, la Banque du Canada surveille l'affaiblissement de la demande intérieure. L'économie canadienne a encaissé un choc commercial majeur avec l'imposition de tarifs américains sur plusieurs secteurs — acier, aluminium, automobile, bois d'œuvre. Les investissements des entreprises ont ralenti, les exportations ont souffert, et le marché du travail canadien s'est nettement refroidi, avec un taux de chômage national qui a dépassé les 7 % en 2025.
Le portrait québécois est toutefois plus nuancé. Le média Mon Joliette rapportait que l'emploi a progressé dans Lanaudière en août pour un huitième mois consécutif, atteignant 284 800 emplois selon l'Institut de la statistique du Québec, avec un taux de chômage en repli. C'est le genre de donnée régionale qui rappelle une réalité importante : la Banque du Canada fixe un seul taux pour un pays où les conditions économiques varient énormément d'une région à l'autre. Ce qui convient à l'Ontario manufacturier ne convient pas nécessairement à une région québécoise où le marché de l'emploi tient bon.
La Banque doit donc trancher au niveau agrégé. Et pour l'instant, son diagnostic est que ni le risque inflationniste ni le risque de ralentissement ne justifie un geste unilatéral.
Ce que la pause change pour ceux qui renouvellent leur hypothèque
C'est l'enjeu le plus concret pour des centaines de milliers de ménages québécois. Une proportion considérable des prêts hypothécaires contractés en 2020 et 2021 — à des taux historiquement bas, parfois sous 2 % — arrivent à échéance en 2025 et 2026. La Société canadienne d'hypothèques et de logement a documenté à répétition l'ampleur de ce « mur des renouvellements ».
La bonne nouvelle : avec un taux directeur à 2,25 % plutôt qu'à 5,00 %, le choc de renouvellement est nettement moins violent qu'anticipé en 2023. Les taux variables, directement arrimés au taux préférentiel des banques, ont considérablement reculé depuis leur sommet. Un emprunteur à taux variable qui renouvelle aujourd'hui se trouve dans une position bien plus enviable qu'il y a deux ans.
La moins bonne : la pause signifie qu'il ne faut plus miser sur un allègement automatique. Ceux qui espéraient « attendre encore quelques mois » pour capter un meilleur taux doivent maintenant composer avec un plateau. Et attention à un point souvent mal compris : les taux fixes ne suivent pas le taux directeur, mais les rendements obligataires du gouvernement du Canada, qui réagissent aux anticipations des marchés. Un maintien du taux directeur peut très bien coexister avec une remontée des taux fixes si les investisseurs se remettent à craindre l'inflation.
Le conseil qui revient chez la plupart des courtiers et conseillers : magasiner activement son renouvellement, comparer les offres au-delà de sa propre institution, et évaluer sa tolérance au risque avant de choisir entre fixe et variable. Un écart de 50 points de base sur un prêt de 400 000 $ représente plusieurs milliers de dollars sur un terme de cinq ans.
Les épargnants dans une position ambiguë
Pour ceux qui placent de l'argent, la pause a un effet miroir. Les certificats de placement garanti et les comptes d'épargne à intérêt élevé, qui offraient des rendements alléchants au sommet du cycle, ont vu leurs taux fondre. À 2,25 %, les produits sécuritaires rapportent des rendements nominaux modestes qui, une fois l'inflation retirée, laissent un gain réel maigre — voire nul selon le produit et la période.
La stabilité du taux directeur crée toutefois un environnement prévisible, ce qui facilite la planification. Les épargnants prudents ont intérêt à examiner l'échelonnement de leurs échéances plutôt que de tout immobiliser sur un seul terme.
L'angle mort : les régions éloignées
C'est probablement là que le décalage entre la politique monétaire et le vécu des gens est le plus criant. Radio-Canada s'est penchée sur la circonscription d'Ungava, dans le Nord-du-Québec, où l'éloignement fait grimper le coût des aliments déjà malmenés par l'inflation. Dans les communautés accessibles seulement par avion ou par bateau saisonnier, les prix de l'épicerie peuvent atteindre le double ou le triple de ceux des grands centres.
Aucune décision de taux directeur ne corrige cette réalité. Les leviers pertinents sont ailleurs : les programmes de subvention au transport alimentaire, les infrastructures, la production locale. Pendant ce temps, dans les régions urbanisées, Le Nouvelliste publie chaque semaine des listes de rabais d'épicerie — des pommes à moins de 1 $ la livre — signe que la chasse aux aubaines s'est installée dans les habitudes.
Et maintenant ?
La Banque du Canada a été claire : elle avancera décision par décision, en fonction des données. Les prochains points de bascule seront les rapports mensuels sur l'inflation de Statistique Canada, les données sur l'emploi et l'évolution du dossier commercial canado-américain.
Deux scénarios s'affrontent chez les analystes. Le premier : si le ralentissement s'accentue et que l'inflation fondamentale se replie enfin sous 3 %, une ou deux baisses supplémentaires deviendraient possibles. Le second : si les prix des biens essentiels continuent de grimper malgré une économie molle — un scénario proche de la stagflation —, la Banque n'aurait aucune marge pour stimuler.
D'ici là, l'institution poursuit ses autres activités. Le Journal de Montréal soulignait le dévoilement, début septembre, du nouveau billet de 20 $ à l'effigie du roi Charles III. Et sur la scène internationale, la BBC et TV5 Monde ont relayé le transfert par la banque centrale néerlandaise de 86 tonnes d'or de l'Amérique du Nord vers Londres, présenté comme une mesure de « préparation à la crise » face à l'instabilité géopolitique. Un rappel que les banques centrales, y compris celles qui semblent immobiles, évoluent dans un monde où l'incertitude ne prend jamais de pause.
