Deux nouvelles régionales, en apparence sans lien, racontent la même histoire. À Roberval, la découverte de résidus contenant de l'amiante a forcé la fermeture d'une partie de l'hôpital depuis le 18 août — un secteur qui abrite notamment un centre de la petite enfance. À La Baie, dans le secteur de Port-Alfred, des bris survenus lors de travaux sur le réseau d'aqueduc font couler une eau brune des robinets de citoyens et de commerçants depuis le début du mois de septembre.
Dans les deux cas, il ne s'agit pas d'accidents imprévisibles. Il s'agit de bâtiments et de conduites qui vieillissent, et dont la réfection a été repoussée d'année en année. Autrement dit : du déficit de maintien d'actifs, cette expression technique qui désigne la valeur des travaux d'entretien et de remplacement qu'un propriétaire public aurait dû faire, mais n'a pas faits. Un chiffre qui grossit dans les annexes budgétaires jusqu'à ce qu'il se manifeste sous forme d'évacuation, de fermeture de service ou d'avis de non-consommation.
Un hôpital des années 1950 et un CPE
Selon les informations diffusées par Radio-Canada, la présence d'amiante a été détectée dans une portion de l'Hôtel-Dieu de Roberval, ce qui a mené à l'évacuation préventive du secteur concerné à compter du 18 août. La journaliste Rosalie Dumais-Beaulieu a rappelé, dans une capsule diffusée sur la même antenne, les risques liés à cette matière : inhalées, les fibres d'amiante peuvent provoquer, des décennies plus tard, l'amiantose, le cancer du poumon et le mésothéliome.
L'élément qui fait tiquer, c'est la présence d'un CPE dans le bâtiment. Les installations de garde en milieu hospitalier sont fréquentes au Québec : elles servent d'abord au personnel soignant, dont les horaires atypiques cadrent mal avec les garderies ordinaires. Mais elles se retrouvent, du coup, logées dans un parc immobilier hérité des grandes campagnes de construction hospitalière de l'après-guerre. L'amiante était alors le matériau isolant et ignifuge par excellence : flocage de charpentes d'acier, calorifugeage de tuyauterie, revêtements de plancher, plâtres. Le Québec, premier producteur mondial pendant des décennies, en a mis partout. Son usage n'a été interdit au Canada qu'en 2018, par un règlement fédéral.
Il faut être clair sur un point : de l'amiante en place, encapsulé et intact, n'est pas en soi un danger. Le risque apparaît quand le matériau se dégrade ou est perturbé — par des travaux, une infiltration d'eau, un affaissement de plafond. C'est précisément pourquoi le Code de sécurité du Québec oblige, depuis 2013, les propriétaires de bâtiments à repérer les flocages et les calorifuges susceptibles de contenir de l'amiante, à en tenir un registre et à les inspecter périodiquement. Autrement dit, la découverte de « résidus » signale généralement qu'un matériau a bougé. Et ce qui fait bouger l'amiante, dans un immeuble de 60 ou 70 ans, c'est souvent la vétusté elle-même.
Une eau brune, des bris simultanés
À Port-Alfred, le scénario est plus banal, mais tout aussi révélateur. Radio-Canada rapporte que la situation oblige entreprises et citoyens à adapter leurs activités, tandis que TVA Nouvelles a recueilli des témoignages sans détour de résidents décrivant la couleur de l'eau sortant de leurs tuyaux. Les deux médias pointent la même cause : des bris survenus de façon simultanée pendant des travaux sur le réseau d'aqueduc du secteur.
La coloration brune ou rouille de l'eau, dans ce type d'événement, provient normalement de la remise en suspension de dépôts de fer et de manganèse accumulés dans les conduites, provoquée par un changement brusque de pression ou de sens d'écoulement. Ce n'est pas nécessairement un enjeu bactériologique — les municipalités procèdent à des analyses et émettent un avis d'ébullition seulement si les résultats l'exigent —, mais c'est un enjeu de confiance et un enjeu commercial concret : un restaurant, un salon de coiffure ou une buanderie ne peut pas fonctionner avec une eau qui tache.
Surtout, des bris multiples en série pendant des travaux de réfection en disent long sur l'état de la tuyauterie environnante. Port-Alfred est un secteur industriel historique de La Baie, développé autour de l'usine de pâtes et papiers au début du 20e siècle. Une partie de ses conduites a l'âge de ce développement. À l'échelle du Québec, le Bureau du commissaire à l'environnement, la Commission municipale et les associations d'ingénieurs répètent depuis plus d'une décennie que les municipalités remplacent leurs conduites d'eau à un rythme inférieur à celui du vieillissement du réseau. Chaque kilomètre non remplacé aujourd'hui devient un bris demain, avec les pertes d'eau, les excavations d'urgence et les dégâts que cela implique.
Ce que le mot « déficit » cache
Le Plan québécois des infrastructures, mis à jour chaque année avec le budget, chiffre le déficit de maintien d'actifs de l'État. L'ordre de grandeur est passé de quelques milliards à plusieurs dizaines de milliards de dollars en une quinzaine d'années, et les secteurs de la santé, de l'éducation et du réseau routier en accaparent l'essentiel. Le gouvernement lui-même reconnaît qu'une proportion importante de ses bâtiments est en mauvais ou en très mauvais état.
Ce déficit n'est pas une abstraction comptable. C'est une file d'attente. Quand un centre intégré de santé doit choisir entre refaire une toiture, remplacer un système de ventilation et procéder au désamiantage d'une aile, il priorise — et ce qui n'est pas priorisé attend. Jusqu'à ce qu'un événement force la main, comme à Roberval. Le désamiantage d'urgence coûte alors plus cher qu'un désamiantage planifié, mobilise du personnel, déplace des usagers et interrompt des services. Le report d'entretien n'est pas une économie : c'est un emprunt à taux élevé.
L'angle mort de la campagne
Le scrutin provincial a lieu le 5 octobre. Radio-Canada signalait la venue dans la région, vendredi, de Paul St-Pierre Plamondon, de Ruba Ghazal et de Sol Zanetti, et diffuse une série de capsules où les candidats régionaux — le libéral Serge Bergeron, le péquiste William Fradette, la caquiste Sandra Larouche, la conservatrice Catherine Morissette et la candidate solidaire — exposent leurs engagements, avec l'économie comme sujet incontournable.
Or, le maintien d'actifs occupe peu de place dans le débat. Il n'a pas la photogénie d'une pelletée de terre. On coupe un ruban pour un nouvel hôpital, pas pour le remplacement d'un système de ventilation. Le Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec, dont Radio-Canada rapportait l'inquiétude cette semaine, a d'ailleurs visé un point sensible en dénonçant les promesses de compressions dans la fonction publique : parmi les postes qu'on qualifie volontiers de « bureaucratie » se trouvent aussi les gestionnaires immobiliers, les techniciens en bâtiment, les inspecteurs et les responsables des registres d'amiante. Ce sont eux qui documentent l'état des immeubles, planifient les travaux et évitent qu'un matériau se dégrade sans que personne ne le sache. Réduire cette capacité administrative, c'est réduire la capacité de détecter les problèmes avant l'évacuation.
Pour la région, l'enjeu est structurant à un autre titre. Le Saguenay–Lac-Saint-Jean compte un parc institutionnel construit largement entre 1950 et 1975, à l'époque de l'expansion des services publics et de l'essor industriel d'Arvida, de Port-Alfred et de Dolbeau. Cette génération de bâtiments et de réseaux arrive collectivement en fin de vie utile au même moment. Ce n'est pas un problème d'un hôpital ou d'un quartier : c'est une vague.
Ce qu'il faudrait surveiller
Trois questions mériteraient une réponse claire des candidats régionaux d'ici le 5 octobre. Combien de temps la portion fermée de l'hôpital de Roberval le restera-t-elle, et où sont relogés les usagers et les enfants du CPE ? Quel est l'échéancier réel de réfection du réseau d'aqueduc de La Baie, et son financement est-il assuré au-delà du prochain exercice budgétaire ? Et quelle part des enveloppes d'infrastructures promises pour la région ira au maintien de l'existant plutôt qu'à de nouveaux projets ?
Les réponses ne feront pas de belles annonces. Elles diront pourtant, mieux que bien des engagements, si la région entend rembourser sa dette d'entretien ou continuer à la refiler à la prochaine législature.
