Il y a une campagne électorale qui se déroule à la télévision, et il y en a une autre qui se joue dans les stationnements d'usines de Saint-Georges, de Sainte-Marie et de Saint-Damien-de-Buckland. Les deux ne parlent pas tout à fait de la même chose.
À un mois du scrutin du 5 octobre, les formations politiques ont pour l'essentiel complété leurs équipes dans les trois circonscriptions de la région. Québec solidaire a annoncé cette semaine ses candidats — Raphaël Bédard dans Bellechasse, Julie Dionne dans Beauce-Nord et Amélie Carrier dans Beauce-Sud —, complétant ainsi un tableau où la Coalition avenir Québec, le Parti québécois, le Parti conservateur du Québec et le Parti libéral se disputent un électorat historiquement volatil. Selon les informations rapportées par le média Ma Beauce, M. Bédard a présidé l'Association étudiante du Cégep de Lévis et s'était présenté comme candidat indépendant aux dernières élections municipales de La Durantaye.
Mais pendant que les chefs s'affrontent à l'échelle provinciale sur la souveraineté, l'immigration et l'identité, une question autrement plus concrète tenaille les entrepreneurs beaucerons : que va-t-il rester du modèle d'affaires régional si les tarifs américains s'installent durablement ?
Une région bâtie sur l'exportation vers le Sud
La Beauce n'est pas une région manufacturière comme les autres. Son tissu industriel repose sur une densité exceptionnelle de PME familiales — meubles, portes et fenêtres, transformation du bois, produits métalliques, plastiques, équipement de transport — dont une part considérable du chiffre d'affaires dépend du marché américain. La proximité de la frontière du Maine, l'axe de la route 173 et la culture entrepreneuriale locale ont fait de ce corridor l'un des plus exportateurs du Québec par habitant.
C'est précisément ce qui rend la région vulnérable. Depuis le retour de l'administration Trump et l'imposition de droits de douane sur une série de produits canadiens, les entreprises de Chaudière-Appalaches encaissent un choc dont l'ampleur varie selon les secteurs, mais dont la logique est partout la même : soit l'entreprise absorbe le tarif dans ses marges, soit elle le refile au client américain et perd des contrats, soit elle cherche de nouveaux marchés — ce qui ne s'improvise pas en quelques mois.
Ottawa s'active. Cette semaine, comme l'a rapporté La Presse canadienne, le gouvernement fédéral a lancé un appel direct aux manufacturiers touchés : « Aux entreprises qui sont maintenant affectées par la nouvelle vague de tarifs, on est là pour vous. Venez nous voir, on peut vous aider. » Le premier ministre Mark Carney a par ailleurs évoqué qu'il y aurait « plus à venir » pour le secteur forestier, particulièrement malmené par la guerre commerciale — un secteur qui pèse lourd dans les MRC de Beauce-Sartigan, des Etchemins et de Bellechasse.
Le problème, pour un manufacturier de Saint-Prosper ou de Saint-Joseph-de-Beauce, c'est que ces annonces relèvent d'un autre palier de gouvernement que celui qui sera élu le 5 octobre. Et que les leviers québécois — Investissement Québec, les programmes de productivité, l'aide à la diversification des marchés — sont rarement au cœur des joutes verbales entre chefs.
Le PQ mise sur la main-d'œuvre et l'exportation
Dans Beauce-Sud, la candidate péquiste Angèle Bouffard a choisi d'occuper précisément ce terrain. Elle a rencontré cette semaine des représentants de Turbo Images, à Saint-Georges, après avoir échangé avec la direction du Conseil économique de Beauce. Son message : être à l'écoute des entreprises pour mieux répondre à leurs enjeux de main-d'œuvre et d'exportation.
La stratégie n'est pas anodine. Le Parti québécois, qui a longtemps peiné en Beauce, sait que son principal handicap régional demeure l'association entre son option constitutionnelle et l'incertitude économique. En parlant d'abord de recrutement, de formation et d'accès aux marchés, la candidate tente de renverser le cadrage.
Car c'est exactement là-dessus que la CAQ l'attend. Le député sortant et candidat caquiste dans Beauce-Sud, Samuel Poulin, a fait de la « sécurité économique » son thème central de campagne, en pointant du doigt la menace d'un référendum sur la souveraineté. L'argument est éprouvé dans une région où l'électorat est majoritairement fédéraliste et pragmatique : dans un contexte de guerre commerciale, plaide-t-il, ajouter de l'incertitude politique serait irresponsable.
Samuel Poulin, élu en 2018 puis réélu en 2022 avec des majorités confortables, a longtemps profité de la vague caquiste dans Chaudière-Appalaches. Mais la donne a changé : l'usure du pouvoir, la remontée du PQ dans les sondages provinciaux et la présence agressive du Parti conservateur du Québec dans la grande région de Québec fragmentent un vote qui lui était largement acquis.
Duhaime en Beauce : famille et immigration
Le chef conservateur Éric Duhaime était justement de passage en Beauce jeudi pour dévoiler des mesures touchant les services de garde et l'immigration. Sa formation propose notamment une allocation imposable de 100 $ par enfant par semaine, jusqu'à concurrence de 5 200 $ par année, pour les parents qui n'ont pas accès à une place subventionnée.
La Beauce est un terrain naturel pour le PCQ. En 2022, le parti y avait réalisé certains de ses meilleurs scores québécois, portés par une méfiance persistante envers l'État et par le souvenir des mesures sanitaires. Le candidat conservateur dans Beauce-Sud, Jonathan Poulin, est d'ailleurs nommément visé par les critiques du député sortant caquiste — signe que la lutte s'annonce serrée.
Mais la question demeure : une allocation familiale et un durcissement des seuils d'immigration répondent-ils au problème numéro un des employeurs beaucerons, soit la difficulté à pourvoir des postes en usine ? Le débat sur l'immigration économique et les travailleurs étrangers temporaires est particulièrement délicat dans une région où plusieurs entreprises manufacturières dépendent de ces travailleurs pour maintenir leurs chaînes de production.
Le marché du travail, entre stabilité apparente et signaux d'alerte
Les plus récentes données de Statistique Canada, rapportées vendredi, montrent un marché du travail canadien qui marque le pas : 42 000 emplois perdus en août à l'échelle du pays, à contre-courant des prévisions des économistes. Le taux de chômage est demeuré stable à 6,4 % au Canada et à 5,6 % au Québec.
Ces chiffres agrégés masquent toutefois des réalités régionales contrastées. Chaudière-Appalaches affiche depuis des années l'un des taux de chômage les plus bas du Québec — une situation qui, loin d'être uniquement une bonne nouvelle, traduit une pénurie chronique de main-d'œuvre qui bride la croissance des entreprises. Quand un manufacturier beauceron refuse un contrat parce qu'il n'a pas les bras pour l'exécuter, le problème ne se lit pas dans le taux de chômage.
L'angle mort : la santé et la sécurité au travail
Un autre enjeu, rarement évoqué en campagne, est pourtant indissociable de la réalité manufacturière régionale. Mercredi après-midi, un accident de travail est survenu chez René Bernard inc., à Beauceville. Selon les premières informations obtenues par Ma Beauce auprès de la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail, la chaîne de transmission d'un décanteur s'est rompue, provoquant la descente d'un élévateur et la chute de la charge transportée.
L'événement, isolé en apparence, illustre un enjeu de fond. Les régions à forte densité manufacturière et agroalimentaire enregistrent structurellement davantage de lésions professionnelles. La réforme du régime de santé et sécurité du travail adoptée en 2021 — la fameuse Loi modernisant le régime de santé et de sécurité du travail — impose progressivement de nouvelles obligations aux employeurs, notamment en matière de mécanismes de prévention et de représentants en santé et sécurité. Pour une PME de 40 employés en Beauce, ces exigences représentent des coûts et de la paperasse supplémentaires, en pleine crise tarifaire. Aucun parti n'en a fait un thème de campagne.
Un système de santé sous tension, aussi
La région n'échappe pas non plus aux tensions du réseau public. Le Directeur des poursuites criminelles et pénales a annoncé cette semaine qu'aucune accusation ne sera portée dans le dossier du décès d'une octogénaire, agressée à coups de marchette par un autre patient à l'hôpital de Saint-Georges en octobre 2025. Le coroner Jean-Marc Picard a rendu public son rapport vendredi, une affaire relayée notamment par TVA Nouvelles et Ma Beauce.
Parallèlement, les négociations entre Québec et les syndicats de paramédics doivent reprendre dans les prochains jours, alors que les moyens de pression sont maintenus. En août, les membres du regroupement affilié à la CSN avaient rejeté l'entente de principe intervenue avec le gouvernement. Pour les municipalités rurales de Bellechasse et des Etchemins, où les délais de réponse préhospitaliers sont déjà un sujet sensible, le dossier n'est pas anecdotique.
Ce qui se décidera le 5 octobre
La Beauce a une longue tradition d'indépendance politique. Elle a envoyé à Québec des créditistes, des libéraux, des adéquistes, des caquistes et des indépendants. Elle vote rarement comme le reste de la province, et presque jamais sur des considérations constitutionnelles.
Ce qui se dessine cette fois-ci, c'est une élection à quatre bandes où le vote économique sera déterminant — mais un vote économique qui n'est pas celui des grands débats nationaux. Ce n'est pas le PIB provincial qui inquiète l'entrepreneur de Saint-Éphrem, c'est la facture douanière sur son prochain conteneur vers le Vermont, le poste de soudeur qu'il n'arrive pas à combler depuis huit mois et le coût d'un arrêt de production après un accident.
Les candidats qui parviendront à parler cette langue-là auront un net avantage. Reste à voir si les chefs, eux, l'entendront.
